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Amaélis Yodera
Chevalière Errante
Chevalière Errante

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Inscrit le: 22 Nov 2009
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Race: Neishaane
Âme Soeur: Ithildin
Affiliation: Apolitique
Alignement perso: Chaotique Neutre
Ordre Draconique: Neutre

MessagePosté le: Sam 17 Nov 2018 - 23:28 Répondre en citantRevenir en haut

Élégie des Asphodèles

Mystraku 918

« Je flotterai dans les limbes aux relents d’amarante
D’un petit jour où seules les âmes sont apparentes. »*




Quelques bougies éclairaient d’une lueur vacillante l’obscurité d’un long corridor bordé de statues. À mesure que celui-ci s’enfonçait sous la terre, les figures antiques se couvraient le visage de leurs mains de pierre. Était-ce pour ne pas contempler ce qui se cachait dans les entrailles du Monde, ou bien pour leur dissimuler la véritable nature, hideuse, de leurs traits ? Piété ou terreur ; rien d’autre que les deux faces d’une même pièce. Nul n’aurait su dire d’où venait la brise qui faisait trembler les maigres flammes accrochées aux parois humides, comme suspendues dans l’éther, si loin sous la surface. Mais qui aurait pu affirmer que la roche n’était pas vivante ? que les profondes expirations de Rhaëg ne peuplaient jamais les dédales sinueux creusés par les Hommes ? Du bout des doigts, Amaélis avait entendu les chants de ses ancêtres incrustés dans les bas-reliefs. Elle avait lu à travers leurs voix le souvenir de vieilles étoiles, au-dessus d’une plaine trempée de mercure et d’argent. Les souterrains étaient bien plus vivants, maintenant, qu’à l’époque où ils n’étaient pas encore morts – et la pierre, l’orichalque, vibraient d’une mémoire chaude. Chaque pore suintait le passé comme une plaie à vif, la lymphe.

Affalée au milieu des dalles recouvertes de tracés étranges et hésitants, la Neishaane traînait ses mains maculées d’encre le long de ses bras dénudés, l’éclat distant de ses iris noyés dans une mer de brume que soulevait le vent des âges. Ses lèvres s’entrouvraient sur un murmure inaudible, laissant au soin de son haleine d’inscrire dans le silence la courbe de ses mots. Derrière elle, nichée dans une alcôve peu profonde, l’Airain Ithildin dormait. Amaélis, elle, croyait n’être jamais sortie du sommeil.

Les premières nuits avaient été les plus difficiles – car c’était quand elle fermait les yeux que débutait ce qu’elle avait appelé l’autre vie. Là-bas, sous les rayons d’astres immuables, elle se découvrait divine, apte à faire ployer les esprits et les éléments sous la pression de sa paume d’albâtre. Là-bas, aussi, elle errait, vide et le ventre ouvert, à la recherche de sens. Et quand elle s’éveillait, dans ce corps dont elle avait à peine conscience tant il était insignifiant, l’azur lui paraissait terriblement terne en comparaison de ce qu’elle vivait ailleurs, ou autrefois. Nimbée par la clarté diffuse du Màr Maudit, à de nombreuses reprises, Ithildin avait cru voir l’ombre de sa Liée prendre la forme de Grimhilde. Pour échapper à sa présence, la Maîtresse déchue s’était alors enveloppée dans les vapeurs d’opium, avec lesquelles elle avait érigé un mur. Ainsi, elle avait pu plonger dans les abysses sans craindre d’y perdre plus qu’elle-même, et parcourir librement les ruines austères façonnées par son sang. Il lui avait fallu quelques Lunes avant de se rappeler la raison de son errance en ce pays banni du Temps.

° Lam’. Je n’ai pas réussi à trouver sa sépulture. Elle ne t’a pas montré où elle était morte. °

Interrompant un instant sa transe, Amaélis tourna doucement le visage vers l’endroit où sa Liée demeurait immobile, dans une obscurité luisante de reflets d’opale et de braises. Elle ferma les yeux tandis que sa mémoire emplissait ses poumons d’une fervente odeur de mûres, et que la caresse mystérieuse de lèvres éthérées venait écorcher les siennes. Ce qui n’avait été qu’une souffrance de plus s’était muée en obsession depuis que l’esprit de Grimhilde avait soulevé les voiles de savoirs proscrits. L’évidence était apparue à la Neishaane, aussi clairement qu’une lame plantée dans sa chair : il lui fallait achever ce qu’avaient entrepris ses aïeules avant elle. Pour quelle autre raison aurait-elle été menée ici ? Elle devait honorer, aussi, la promesse faite à Lam’, des années plus tôt – elle la retrouverait. Elle la ramènerait, ou bien serait envoyée auprès d’elle par le courroux des Dieux. De Grimhilde à Ithildin, toutes ces destinées, toutes ces vies semblaient la mener au même point ; leur héritage était maudit par l’amour. Celui d’un enfant à qui on arracha la mère. Celui, brûlant, dévorant, qui naît du déchirement de l’absence ou simplement de sa crainte.

° M’emmener sur l’emplacement de sa dépouille aurait pourtant été romantique. °
répondit la Neishaane avec ironie, et elle sentit l’amusement malsain que faisait naître une telle idée chez sa Liée. Ici, parmi les allées qu’avaient foulé les descendants de Laimë-Ninquë, les Spectres n’osaient pas pénétrer. Outre l’ancienne Magie qui scellait les murs de la demeure Eleicúran, les esprits torturés de Valharin et de sa jeune sœur Eir patrouillaient toujours, dociles mais révoltés.

Les doigts maigres d’Amaélis esquissèrent un énième symbole, flou et tremblant, sur la chair translucide de son poignet, et le chemin tracé dans l’encre rejoignit celui de ses veines pour créer un nouveau langage. Le temps d’un instant fiévreux, elle contempla son œuvre. Elle n’avait pas besoin des ossements de Lam’. Les arts de Grimhilde commandaient à des puissances qui ne se souciaient ni du Temps ni de la Matière, car, sans doute, elles s’étaient trouvées là avant leur naissance. La Neishaane ne frissonnait plus à cette pensée ; ses rêves l’avaient menée si loin. Son âme même s’était dissoute dans les flammes stellaires qui bordaient l’œil du Monde. Comment, alors, se plier aux désirs de Dieux dont le cœur n’avait jamais accueilli la mort d’une étoile ? Elle était si proche, enfin, de renouer avec le mystère le plus subtil. Il n’y avait plus de peur ni d’espoir. Son esprit apaisé écoutait hurler la tourmente des souvenirs prisonniers de la roche, du passé et du corps – et le vacarme résonnait, mélodieux, dans ce qu’elle n’oserait plus nommer silence.

Rassemblant les pans poussiéreux de sa robe gris perle, la Maîtresse Déchue se redressa lentement. Du coin de l’œil, l’Airain observait ses pieds nus aller et venir, comme pour une dance rituelle, d’une salle à une autre. À chaque passage, elle laissait dans son sillage un parfum de célosie, rouge sang*. Un sentiment incertain enflait dans le vaste poitrail de la Dragonne, piqueté d’argent par la faible lumière des constellations minérales gravées dans les murs de son antre. Un émoi l’étreignait, mélange d’amour et de fascination, quand elle respirait les effluves émanant de sa Liée, quand son regard se posait sur sa silhouette décharnée. Où étaient passées la faiblesse, la fragilité qu’elle avait cru inhérentes à une créature telle que la Neishaane ? Elle craignait d’être séduite, de succomber une nouvelle fois et de nouer elle-même les liens qui l’entraîneraient ensuite au plus profond du gouffre. Alors, c’était une excitation cruelle qu’elle préférait ressentir, tapie dans l’ombre, en attendant qu’Amaélis s’effondre finalement sous le poids de l’échec et revienne, rampante, implorer la clémence de son Âme Sœur. Lorsque ce temps viendrait, Ithildin, en digne Fille du Chaos, irait crever la toile du ciel et noierait – enfin ! – chaque contrée du Rhaëg dans son ombre noire.

Sur un bâillement puissant, la Dragonne délia ses membres endoloris par l’immobilité et, laissant la Neishaane à ses méditations occultes, partit survoler la Sylve à la recherche de gibier.

~°~

Grimhilde Eleicúran

The Upside Down - Stranger Things


Ce fut munie d’une simple chandelle qu’Amaélis pénétra pour la première fois dans le Saint des Saints de la lignée Eleicúran. Elle connaissait cet endroit, car elle s’y était vue mourir. Elle n’en concevait nulle terreur, tandis qu’elle arpentait l’imposant espace, les yeux cernés de charbon et de cobalt, simplement vêtue de sa longue chevelure d’albâtre et d’encre. Elle suivait les courbures des symboles creusés dans le sol, conçus pour recueillir sang et mixture, formant un labyrinthe inextricable. Il flottait dans l’air humide quelque chose de terrible ; les murs semblaient encore vibrer des cris de son Ancêtre et l’éclat distant de flammes passées heurtait parfois le coin de sa rétine, juste à cet endroit où on ne pouvait pas voir. L’Ambre-Âme de Grimhilde, qu’elle serrait dans l’une de ses mains, palpitait comme un vieux cœur qu’on aurait mené devant sa tombe. Sa lueur, tout au plus nébuleuse, parait de discrètes nuances nacrées la peau fine de la Neishaane, là où elle la tenait, contre sa poitrine dénudée. Avec révérence, elle déposa la pierre dans la vasque centrale où se rejoignaient toutes les lignes, avant de se reculer.

C’est ici que tu as décidé de mettre fin à tes jours. Tu voulais la Mort mais ne désirais pas l’Oubli, puisque tes souvenirs demeurent. Tu n’as plus besoin d’eux, maintenant.

Un courant d’air froid vint caresser son épaule, et la Neishaane se retourna pour faire face à l’Ancêtre. Sur son beau visage, un sentiment proche de l’angoisse avait creusé des ombres soucieuses. Amaélis, cette fois, soutint sans ciller ce regard dans lequel baignait l’infini. Comme au jour de leur première rencontre onirique, Grimhilde dégageait un parfum métallique, et quelques légers voiles aux couleurs de jade et d’améthyste tombaient délicatement sur ses bras, sur ses cuisses. Sa chair, pourtant, n’avait aucune substance, ou alors celle du liquide étrange et brûlant qui faisait les astres.

J’ai peur… annonça alors le fantôme, et ce n’était pas ce à quoi Amaélis s’était attendue. Ses sourcils se froncèrent, tandis qu’elle tentait de comprendre, à travers les yeux obscurs, la véritable portée de ces mots. De quoi avait-on peur quand on avait vécu au-delà de la mort ?

J’ai peur de ne pas retrouver Aisling. J’ai peur qu’il n’y ait plus rien, après cette vie. Que ferai-je alors ? Et si je m’étais maudite et que les Dieux, dans leur cruauté, m’emmenaient dans un endroit où je ne pourrais même plus goûter à l’espoir d’être réunie à mon Âme Sœur un jour ? Comment saurai-je que ne l’ai pas condamnée en essayant de nous sauver ?

Des larmes avaient perlé au bord de ses cils blancs, dévalaient maintenant le marbre de ses joues rondes d’enfant. La Neishaane ne croyait en rien ; elle n’avait pas la foi nécessaire pour apaiser la détresse du spectre. Pire, l’écho que ses craintes trouvaient en elle lui donnait une irrésistible envie de vomir. L’illustre Grimhilde Eleicúran n’était qu’une pauvre créature perdue, et sa médiocrité, ainsi révélée, éveilla la noirceur d’Amaélis – incapable de se reconnaître dans ce reflet, il lui fallait briser le miroir trompeur.

C’est trop tard. Tu es déjà morte. Rien de ce que tu fais, ici et maintenant, n’aura d’influence sur ce qui est arrivé.

Les traits de Grimhilde se tordirent alors, et la colère vint effacer les pleurs. La Neishaane avait-elle oublié que, si l’on prête aux enfants la vertu de l’innocence ou de la pureté, ce sont eux qui ont les pensées les plus cruelles ? l’égoïsme le plus impérieux ? À bien des égards, l’Ancêtre n’avait pas plus grandi que sa descendante. Son corps éthéré fut pris d’un violent spasme, comme si elle avait voulu se jeter sur l’insolente, mais sa condition ne lui permettrait plus d’appliquer sa justice.

Arrogante petite sotte ! Comment oses-tu me parler sur ce ton ? Tu es le réceptacle de ma mémoire, je vis en toi. Tu feras ce que j’ordonne ! Pensais-tu que j’allais te donner la clef pour libérer ta bien-aimée de la Malédiction ? Qu’importe ta misérable existence !

La silhouette de Grimhilde était plus brillante, semblait croître comme l’astre après l’éclipse – mais aucune chaleur ne se dégageait d’elle. Pouvait-on craindre une illusion ? Pouvait-on craindre, en vérité, de simples souvenirs ? La Maîtresse Déchue n’avait sûrement pas assez de curiosité pour attendre une réponse à cette question, aussi préféra-t-elle courir à l’autre bout de la pièce et se recroqueviller derrière l’autel de marbre noir. Là, comme lors de la funeste Quête des Deux Lunes, elle entonna un chant pour l’Ambre-Âme. Le son de sa voix venait se briser contre les murs, se scindait à la manière de rayons de lumière et fusait dans toutes les directions, déformé par les obstacles et les matériaux si particuliers du Màr. Il fut couvert, bientôt, par un éclat de rire grave et sourd.

Oh, la Magie des Neishaans est si charmante ! Sais-tu seulement ce que nous étions capables de faire, il y a des siècles de ça ? Même tes illusions obéiront à ma voix… Je suis la fille de Laimë-Ninquë, l’Ombre Pâle, et je parle le langage qui fera se courber l’échine des Dieux !

° Fille d’Esclave, voilà ce que tu es. Et c’est en tant que telle que ta génitrice a préféré t’abandonner, toi et tout le reste de sa portée. Tu n’es que le résultat insignifiant qu’impliquait la satisfaction de ses désirs sexuels. Et tu oses l’appeler Mère ? La fatuité des bipèdes me donne envie de dévorer la mienne, qui a cru bon de nous Lier à vos vies navrantes et fétides. °

Dans l’obscurité, Ithildin s’était glissée, reptilienne, pour observer la scène et veiller sur sa Liée. Les braises couvant dans ses iris attisées par la haine, elle dardait sur le Spectre un regard à même de faire fondre la pierre. Immédiatement, Amaélis rejoignit la Dragonne et enlaça l’une de ses antérieures. Il n’y avait aucune affection dans ce geste, seulement la volonté de heurter un peu plus Grimhilde, dépossédée de son Âme Sœur. Le cœur de l’Airain s’emballa face à la malveillance de la Neishaane, et un ardent mélange d’envie, de peine et de douleur se répandit dans ses veines.

Malgré toute sa prétention, l’Ancêtre ne semblait pas encore avoir perdu suffisamment l’esprit pour s’opposer à un Dragon. Ses yeux aux vagues nuances d’aventurine fixés sur le couple de Liées, ses lèvres pulpeuses se tordirent en un rictus dégouté. Entrant dans le jeu de la Neishaane, Ithildin étendit une aile pour envelopper son corps famélique. Chair lactescente et écailles baignées dans l’argent et le bronze ; mais Grimhilde voyait plus loin. Elle percevait leur Lien, ténu, pourtant beaucoup trop tangible dans le vide de son passé.

° Meurs une seconde fois, maintenant. Rejoins la part de ton âme qui fend déjà les cieux et le temps en compagnie de notre sœur Aisling. Tu n’as jamais existé ailleurs que là-bas. °

Et alors, quelque chose en elle de sincère et d’absolu, d’oublié, se mit à pulser, tandis que la Pierre à Souvenirs disparaissait sous les flammes d’Ithildin. Elle s’effaçait doucement, mais plongea son regard dans celui d’Amaélis, inconsciente, semblait-il, de sa propre disparition. Il y avait dans ses yeux d’innombrables mots qui se bousculaient. Ces paroles, sans doute, étaient celles qu’elle aurait aimé prononcer quand elle s’était immolée des siècles auparavant, quand elle n’avait eu que la solitude pour témoin. La Neishaane se tenait raide, son visage dur léché par la lumière jaillissant du brasier que vomissait sa Liée – vide de toute émotion. Pour ne pas écouter ce que Grimhilde avait à dire, elle se détourna et baissa la tête.

Quand ce fut fini, il ne subsistait dans la vasque rien d’autre que le cristal fondu, ayant retrouvé sa transparence originelle.

Écarte-toi de moi.
Oui.


Amaélis et Ithildin demeurèrent côte à côte, en silence.

À suivre…



Citations issues de textes de Lucio Bukowski (Quand je toucherai le fond, Sphinx)



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MessagePosté le: Sam 17 Nov 2018 - 23:28 Revenir en haut

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