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Oracle Tol Orëanéen
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MessagePosté le: Jeu 2 Nov 2017 - 12:50 Répondre en citantRevenir en haut

&

Ansehelm, Maître Blanc Lié à Ashtad


Mystraku 918


Les Racines sous la Cendre


Confortablement installé contre le flanc tiède de son Lié, Ansehelm en caressait doucement les écailles d’ivoire, aussi acérées que les lames qu’il dissimulait sous son luxueux manteau – un accoutrement qui, par ailleurs, semblait bien inadapté aux rigueurs des Pics de Cendre. Le Dragon grondait son approbation, une vibration profonde émanant de sa vaste poitrine. L’aube se levait doucement au-dessus des montagnes, dont le paysage escarpé et sombre se révélait en contre-jour, créant des déchirures désespérément obscures dans la toile pastel du ciel. L’Elfe s’emmitoufla un peu plus, rapprochant les fourrures rousses de sa gorge fragile. Même après toutes ces années, le froid restait un ennemi que le Maître n’était toujours pas en passe de vaincre. Le couple d’Âmes Sœurs s’était réfugié dans une cavité en altitude, inaccessible pour qui ne possédait pas d’ailes, mais qui offrait un point de vue inégalable sur les cols et les corniches étroites. Le soir venu, Ansehelm retournerait à son weyr, et Ashtad resterait ici, ombre blanche veillant sur les deux Aspirants qu’ils avaient décidé de mettre à l’épreuve.

Cela faisait trois mois que l’Elfe s’occupait d’en faire des Chevaliers. Alwin lui ressemblait, à certains égards, et autant qu’il lui était possible de se l’avouer. Il partageait son amour pour les techniques les moins loyales – il connaissait l’emploi des poisons, savait assembler dans les bonnes proportions plantes et substances diverses ; compensait son manque de talent et de technique à l’épée par des qualités physiques indéniables, plus tournées vers la discrétion. Ainsi, Ansehelm l’avait jugé apte à recevoir quelques secrets uniquement connus des Némésis. Ewen avait été plus difficile. En dépit de sa magie, l’Elfe le jugeait faible, quand bien même avait-il réussi à survivre une saison entière. Il attirait les ennuis. Chaque fois que le Maître Blanc posait le regard sur sa silhouette gracile, l’évidence qu’il n’avait rien à faire ici se faisait plus pressante, plus difficile à ignorer – et, bien trop souvent, il s’interrogeait sur la meilleure manière d’orchestrer sa disparition. Une partie de lui refusait encore d’y croire : comment Ashtad avait-il pu trahir sa confiance ? Le Dragon avait promis qu’il ne s’était pas trompé. Aurait-il menti ? C’était là une accusation dangereuse, car le Blanc, sous ses allures timorées et la pureté de ses écailles, était l’être le plus cruel qu’Ansehelm ait jamais rencontré.

Laissant de côté ces considérations trop houleuses, il laissa échapper un soupir et tourna son regard vers la crevasse où l’on distinguait toujours les silhouettes des deux Aspirants. Aujourd’hui, Ansehelm avait jugé qu’il était temps de les réunir. La curiosité le motivait plus que la volonté de forcer leur cohésion – de même que certains devoirs sur d’autres continents, et qui nécessitaient désormais toute son attention. Cette fois, il s’était assuré qu’Ashtad ne participe pas à l’élaboration de l’épreuve. Ils n’étaient tout simplement pas encore prêts à se soumettre aux caprices du Blanc – et le Maître doutait qu’Ewen le soit jamais. Les blessures physiques, si elles n’étaient que très rarement agréables, avaient l’avantage de s’estomper avec le temps ; le Dragon, lui, avait appris à laisser l’empreinte de ses serres dans ce qui faisait l’essence même de l’âme. Quelques lunes de plus seraient nécessaires à Alwin avant de pouvoir espérer s’en sortir vivant. En attendant, Ansehelm avait d’autres idées en tête.

Il était allé tirer ses deux Aspirants de leur lit, deux bonnes heures avant l’aube et sans aucune espèce de ménagement – ni pour eux, ni pour les autres enfants dérangés par l’irruption momentanée mais bruyante du Maître Blanc. Ils les avaient ensuite conviés à partager un petit-déjeuner dans ses appartements, privilège inestimable et tannée prodigieuse, car Ansehelm préférait d’ordinaire les traiter avec la même considération que des chiens – même si, dans les bons jours, il se permettait parfois quelques familiarités, accolades amicales et autres réflexes hérités de certains aspects particulièrement maternels de son caractère changeant. Les laissant piocher parmi un arrangement outrageux de fruits exotiques et de crêpes dégoulinantes de miel, il avait énoncé d’une voix calme quels projets les attendaient pour les jours à venir.

Dans le thé où Alwin et Ewen venaient de tremper leurs lèvres se trouvait en réalité un poison minutieusement préparé par leur Maîtresse, dont les propriétés exceptionnelles ne pouvaient être contrées que par les racines d’une plante extrêmement rare et qui poussait dans les recoins les plus inaccessibles des Pics. Le but de leur mission, alors, n’avait pas pu être plus clair. L’infortuné Aspirant et son comparse – qui ne l’était pas moins – n’avaient que deux couchers de soleil devant eux pour trouver l’antidote. Ansehelm avait tiré de sa poche un échantillon du remède, afin que ses élèves sachent ce qu’ils devaient chercher. Il ne doutait pas des capacités d’Alwin, nourrissait plus d’incertitudes quant à celles d’Ewen. Face à l’échéance, il espérait secrètement que cette baltringue d’Elfe saurait révéler un potentiel quelconque. Un sourire aimable avait étiré sa bouche pulpeuse, et la porte du weyr leur avait claqué au nez.

° N’oublie pas de venir en aide à nos petits protégés lorsque tu l’estimeras nécessaire. °
° Sois sans crainte, ma belle. °


Ansehelm se leva tout en s’étirant, faisant craquer ses poignets délicats, et épousseta ses jupes. Il était temps.

Et voilà votre seule et unique mission en team ! Voici les symptômes provoqués par le poison d’Ansehelm : 6h après l’ingestion, quelques vertiges peuvent apparaître. Comptez environ 12h pour que les premiers signes se fassent vraiment ressentir, à savoir : vomissements, vision troublée, fatigue, évanouissement, difficultés respiratoires. Vous avez 48h devant vous avant la mooort. N’hésitez pas à aller fouiller dans le Bestiaire, ou à inventer vos propres créatures sympathiques ^^. Ashtad interviendra si l’un de vous se blesse grièvement ou si vous êtes confrontés à une bestiole trop agressive. Alwin a tout à fait le droit d’utiliser ses connaissances pour tenter de contrer les effets du poison.



L'on rencontre souvent sa Destinée
Par les chemins que l'on prend
Pour l'éviter

***

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Alwin Ingialdr
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MessagePosté le: Lun 1 Jan 2018 - 20:58 Répondre en citantRevenir en haut



Le premier coucher de soleil tombait doucement, enveloppant les environs abrupts de sa quiétude rougeoyante. Il aurait presque été possible de dire que les pics des cendres acquéraient une certaine beauté sauvage à cette heure. Je scrutais les contrebas avec admiration, sachant qu’il ne résulterait de moi que poussière si je me livrais à ses bras. J’avais pensé à la mort quelque fois. Il arrivait qu’une voix me susurre à l’oreille de m’abandonner au repos éternel. La vie n’avait pas guère de sens après tout, sinon que de faire souffrir autrui. Je mettais ma résilience face à la vie sur le compte d’un instinct de survie purement animal, car la logique ne voulait que je fusse encore là à gravir cette montagne.

Ma volonté, plus que mon corps, m’avait aidé à gravir doucement la pierre noire, en quête de l’antidote au poison d’Ansehelm. Je n’en revenais toujours pas de ma bêtise : comment avais-je pu la laisser se jouer de moi de cette façon ? Jamais ne me serais-je laissé piéger aussi facilement il y a seulement quelques mois de cela. La relative quiétude de la vie au kaerl avait engourdit mes sens de prédateur et j’en étais devenu proie. En un sens, j’étais reconnaissant de l’acte d’Ansehelm : il me montrait bien qu’il n’y avait nulle confiance aveugle à accorder aux liens que je tisserais ici.

Tout en pensant cela, je détournais furtivement le regard vers la silhouette longiligne aux cheveux immaculés qui suivait mes traces. Ewen… s’il y avait bien une incarnation de toutes les dérives apparues chez moi depuis mon arrivée au Màr Tàralöm, c’était bien ce garçon.
Je me targuais de penser que j’étais en mesure de tuer quiconque, mais j’avais bien été incapable de mettre à cela à exécution envers ce pleutre. J’en avais pourtant eu quelquefois l’occasion, mais ma main avait été retenue par quelque excuse que je me façonnais sur le moment : « il ne fallait pas que l’on me soupçonne de meurtre ici, le tuer ne m’apporterait rien d’autre que des problèmes… ». Des mensonges, que je faisais paraître pour vérité. Car n’était-ce pas lui et lui seul qui avait permis à mon esprit d’entamer cette dangereuse descente vers mon humanité perdue ? Si je me débarrassais de lui, tout redeviendrait comme avant, n’est-ce pas ? Oui, cela ne faisait aucun doute.

Ewen Njàll mourrait ici, sur cette montagne, abandonné de tous. Je dirai que je n’ai trouvé l’antidote que trop tard, que son corps faible avait succombé avant que je ne trouve la plante. Il n’y avait aucune raison pour que quiconque me soupçonne, après tout, un aveugle aurait vu que son corps était aussi faible que son esprit de jeune fille.

J’avais pris ma décision. La délicate fleur qui reposait depuis une bonne heure dans ma sacoche ne me servirait donc qu’à moi seul, quand son âme serait repartie au néant. La brise me fit frissonner alors que je prononçais la sentence de mort silencieuse. Devant moi se dessinait les contours de l’entrée d’un renfoncement dans la pierre annonçant l’entrée d’une grotte.

« Arrêtons-nous ici pour ce soir » dis-je à Ewen d'une voix sans timbre, prononçant par la même occasion les premiers mots à son égard depuis le début de notre macabre randonnée. J’avais jusqu’ici fait le sourd à toutes ses sollicitations, l’évitant soigneusement à la manière de ce que je faisais au sein du Màr. Je posais un instant mon regard sur sa frêle silhouette, me demandant une énième fois comment une chose aussi fragile avait réussi à survivre jusque-là. La chance était-elle de son côté ? Ou possédait-il un quelconque pouvoir secret ?

« Je vais chercher du bois »
lui lançais-je avant qu’il n’ait pu ouvrir la bouche. D’un pas rapide, je m’écartais de la grotte. Loin de toutes sources de lumière humaine, la lune me semblait briller plus qu’un soleil. La beauté de ce monde ne cessait jamais de m’étonner. Les Dieux avaient été si cruels en créant la vie, mais dans cette horreur résidait une sorte de beauté qu’il me semblait toucher du doigt en cet instant alors que seul, je me tenais face à l’infini. La voûte céleste se brouilla alors qu’un goût de sel humectait mes lèvres. Une immense vague de fatigue me prit et je tombais à genoux sur la pierre aiguisée, ne ressentant qu’un vague écho de la souffrance occasionnée par ce geste. Comme lorsque j’étais enfant, je me recroquevillais pour bâtir une fragile carapace entre moi et ce monde trop douloureux, offrant mes premières larmes depuis l’enfance aux entrailles des pics de cendre.

La nuit était bien avancée alors que je recouvrais assez de force et de lucidité pour retourner vers la grotte, ma mission de recherche de bois m'étant totalement sortie de l'esprit.



Ewen Njall
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MessagePosté le: Lun 15 Jan 2018 - 11:08 Répondre en citantRevenir en haut

Tandis que le soleil se couchait en annonçant la fin d’une journée plus que mauvaise et d’une première recherche infructueuse, Ewen grommelait des mots que seul lui pouvait entendre. En temps normal, il se serait allongé pour observer la tombée de la nuit et l’apparition progressive des étoiles. Mais ce soir, l’elfe suivait plutôt son co-aspirant en traitant tout le monde, et lui-même, de tous les noms d’oiseaux qu’il trouvait. Une tasse de thé dans la chambre du même qui l’avait ramassé était bien trop beau pour être vrai. Il aurait dû le savoir. Maintenant, un poison qui lui était inconnu, lui pourrissait la vie. Ewen soupira une énième fois puis laissa son regard se poser un peu partout. Trouver une plante rare an moins de deux jours lui semblait être impossible. Surtout avec un type qui l’ignorait royalement depuis le début de leurs recherches. Faire deux ou trois suggestions et ne rien recevoir en retour était assez frustrant. Surtout lorsque le compagnon de recherches ne partageait rien de ses intentions.

Les vertiges commençaient à se manifester de plus en plus, lorsque qu’Alwin désigna une grotte pour passer la nuit. Aussi, avant qu’Ewen ne puisse prononcer un mot, celui-ci s’en alla en disant qu’il allait chercher du bois. D’accord. Il serait seul pour un petit moment. Ce n’était pas vraiment pour lui déplaire, l’elfe avait besoin d’un petit moment pour mieux réfléchir à la situation. Attendant que la silhouette de l’elfe à la chevelure sombre disparaisse, l’aspirant alla s’assoir dos contre la paroi de pierre à côté de l’entrée de la petite grotte.

A peine installé contre la paroi, la fatigue assaillit Ewen qui tenta de lutter pour rester éveillé. Il voulait se plonger dans ses pensées et oublier la dure journée, mais la dure réalité le rattrapa et les vertiges couplés à la fatigue eurent raison de lui. Son repos ne dura pas longtemps, car quelque chose d’étrange bougeait sur son épaule. Le contact avec son cou le fit sursauter et il dégagea d’un geste rapide la bestiole qui l’avait pris pour un perchoir. En regardant la bête de plus près, l’elfe vit qu’il s’agissait d’un arachnide de bonne taille avec un corps foncé recouvert de poils urticants. Pas étonnant qu’Ewen ressente cette sensation de picotement et de démangeaison pile à l’endroit où la bestiole se trouvait une minute auparavant. D’où cette chose pouvait bien venir ? En y réfléchissant bien, l’option de la grotte paraissait la meilleure… mais pas pour lui. Si d’autre trucs comme ça vivaient à l’intérieur, il était hors de question que l’elfe y mettent les pieds. Jamais l’aspirant ne s’était trouvé face à une bête velue aussi grosse. Donc il devait certainement y avoir des choses bien pires à l’intérieur. Rien qu’en y pensant, un frisson parcouru tout le long de sa colonne vertébrale, comme pour lui donner raison.

Une bonne heure passa alors qu’Ewen faisait les cents pas, puis de nouveaux vertiges apparurent. Sauf que cette fois-ci ils étaient plus intenses et l’elfe vit sa vision se troubler. Le choc lui fit perdre l’équilibre et il tomba à genoux. Son estomac se tordit d’un coup et il vomit le peu de choses qui lui restaient dans le ventre. Cette affreuse situation allait certainement laisser une profonde marque en lui et jamais il ne l’oublierait. Ewen se servit du peu de forces qui lui restaient et parti s’allonger quelque part, loin de l’entrée de la grotte. C’était certainement la meilleure solution qui s’offrait à lui pour l’instant, vu l’état dans lequel il était. Au bord de l’endormissement, un murmure résonna à ses oreilles. Une voix qu’il n’avait pas entendue depuis des années. Il revit le seul homme qui lui avait offert une chance d’avoir un foyer et une heureuse. Celui qui avait disparu bien trop tôt, laissant un enfant seul errer dans une ville et promis à une dure vie emplie de peine et de souffrance. Ce seul murmure, qui n'était qu'un lointain souvenir, le fit sourire et il s’endormit avec l'image du visage souriant de son sauveur. Cet homme lui avait dit, la veille de sa mort : « Si tu veux rester avec moi, je pourrais te prendre comme le fils que j’ai perdu. Te voir apprendre avec le sourire me rappelle beaucoup mon garçon, alors j’en serais vraiment ravi ».




Alwin Ingialdr
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MessagePosté le: Lun 15 Jan 2018 - 22:14 Répondre en citantRevenir en haut




Une lueur irrésolue restait en suspens dans les cieux sobrement éclairés d’un astre englouti par les brumes. Le firmament cendré se mêlait à perte de vue aux étendues lactescentes, dessinant une voûte plus oppressante que la cellule la plus étroite. Sans que je n'en ressente la manifestation sur ma chair, le bruit de puissantes rafales résonnait à mes oreilles, achevant de formuler la réminiscence d'un espace et d'un temps me semblant à la fois trop proche et lointain pour que je ne puisse en distinguer les contours.

Pendant l’espace d’un jour, ou bien peut-être n'était-ce qu'une seconde, je restais immobile à contempler le désert immaculé de trace de vie dont la vision me procurait à la fois un sentiment de vide et de plénitude. L’incommensurable semblait toiser ma finitude avec mépris, me réduisant à l'état de poussière négligeable face à ce qui avait été et serait bien au-delà de toute l’histoire des Hommes.

Une impression d’être observé pesant sur mon échine vint me tirer de ma contemplation muette, bien que je sois sans conteste l’unique personne à des kilomètres à la ronde.
Je me retournais plusieurs fois sur moi-même, afin de trouver trace du voyeur. Nulle âme à l'horizon. Mais au loin se décelait le reflet translucide d’un lac gelé, brillant tel un miroir sous les rayons d’un soleil pourtant inexistant. Il ne me semblait pas être là auparavant.

Mué par une certitude onirique, je m’avançais vers les eaux figées sans crainte, mes bruits de pas amortis par la neige vibrant en coalescence avec le souffle de la risée. La distance à parcourir me semblait longue, pourtant je fus en un instant accroupi face à mon propre reflet rendu par la givre. Je constatais que mon buste était entièrement nu, sans que ce constat ne me gêne. Un hoquet de surprise s’échappa des mes lèvres alors que l’image de mes traits se muait en une chose difforme couleur de pierre, monstruosité aux orbites d’ocre trop rapprochées d’un sillon nasal oblique et dotée d’un semblant de branchies sur les contours de sa structure osseuse. Malgré le dégoût que le phénomène m’inspirait, je ne pouvais en détourner le regard et m’approchais de plus en plus du brun jauni des orbites gluantes qui continuaient à me fixer avec une quiétude sinistre. La glace se brisa en fluide cristallin dès que mon visage entra en contact avec elle et je coulais sans résistance dans les abysses céruléens, ne trouvant nul obstacle à ma course effrénée vers les bas-fonds.

J’étais maintenant baigné de ténèbres, n’ayant plus que la vague sensation de mon corps se mouvant délicatement au gré d’une force inconnue. Un éclat de lumière attira mon regard et je réalisais que j’étais de retour sur la terre ferme. Mes pieds nus claquèrent sur les dalles de pierre à la manière de sabots alors que je me forçais à aller vers le mince intervalle de lumière blanche que je pouvais distinguer au loin, malgré une envie mordante de décamper à toute vitesse dans l'autre direction. Cette fois-ci, il se passa une éternité avant que je ne puisse distinguer la forme plus précisément. Il s’agissait d’une porte de marbre gris arrachée aux gonds la retenant au mur d’obscurité rampante. D'un pas vacillant, je m'avançais vers l'encadrement lumineux, puis poussais délicatement la porte qui s'ouvrit sur une vive clarté me forçant à fermer les paupières.

~¤~


Je me redressais sur mon séant, le souffle court et en sueur. Je mis quelques secondes à comprendre que tout cela n’avait été qu’un rêve puis passais une main tremblante devant mon visage, l’estomac encore contracté par la terreur qui avait envahit mon corps durant l’escapade de mon esprit.
Une fois que je fus calmé, les événements de la veille me revinrent en mémoire et je constatais que j’étais le seul occupant de la grotte aux parois sombres et rugueuses dans laquelle je m’étais littéralement effondré après ma sortie nocturne, affaibli par les pleurs et le poison. Une légère nausée me prit, ce qui me fit prendre conscience qu’il était temps d’administrer l’antidote. D'un bras un peu faible, je m'appuyais sur la terre recouverte de cendres qui avaient épousée les marques de mon corps durant mon sommeil puis je me relevais en faisant abstraction de la nouvelle sensation de malaise occasionnée par l'effort. Mon regard se porta sur la silhouette longiligne d’Ewen allongée au dehors. Si mon corps habitué commençait à ressentir les effets du poison, le sien devait à présent être au martyr. Je fronçais un sourcil, me demandant pourquoi il avait choisi de s'établir dans un endroit aussi exposé aux dangers des Pics plutôt qu'à couvert.

Il était de toute façon vain d’essayer de le comprendre, tant son esprit et celui des autres individus fonctionnaient d’une manière drastiquement différente de la mienne. Mes propres émotions, dont j’avais moi-même conscience de la froideur détachée, ne s’embarrassaient généralement nullement de considérations affectives et se contentaient de répondre scientifiquement aux éléments qui m’étaient exposés. Je comprenais la peine ou la joie d’autrui, mais ne la ressentait pas. En définitive, cela était comme si je m’adressais à des objets et non à mes pairs. J’éprouvais des sentiments bien sûr, mais ils ne ressemblaient en rien à ceux éprouvés par la masse dans laquelle je m’étais en apparence fondu. Je savais que l’autre souffrait, savais que cela était mal, n’en ressentait aucun remord. Ewen était différent, car il m'évoquait de nombreux souvenirs personnels, rendant impossible la distance s'opérant habituellement entre moi et les autres.

D’un mouvement maintes fois répété au cours des années, je m’emparais de la mince fiole de verre de ma besace contenant l’objet de notre quête : une frêle fleur violacée non coupée de ses racines, d’apparence infime, mais aux conséquences spectaculaires. Je ne revenais toujours pas de la facilité avec laquelle je m'en étais emparé au vu et au su d'Ewen, prétextant une envie pressante. Ce garçon était d'une naïveté déconcertante. Je fis tourner l’ilbhliantúil entre mes longs doigts, l’observant sous toutes les coutures à la lueur montante du jour. Cette plante légendaire était souvent mentionnée dans les livres, mais rares étant ceux ayant eut le privilège de la voir de leurs propres yeux. Elle correspondait sans doute aucun à la description d'Ansehelm. Je la positionnais sur une pierre plate puis broyais ses racines à l'aide du manche de mon poignard. Le résultat ne serrait pas aussi propre que si j’avais effectué l’opération avec le matériel adapté, mais je ne voulais pas m’infliger la peine d’attendre de devoir retourner au Màr une fois le délai d’Ewen écoulé. Un liquide jauni coula doucement au creux de la roche et je le fit couler dans le réceptacle de verre brut que j'avais emporté. Après avoir vérifié que mon frère avait bien le dos tourné à moi, j’en ingurgitais quelques gouttes, en gardant en réserve afin de mieux pouvoir l’étudier une fois rentré au bercail. Le goût acre de la préparation me fit grimacer, puis je rangeais les preuves avant de me remettre sur pieds et d’aller réveiller mon compagnon d’infortune.

Une fois arrivé à sa hauteur, je lui offris un généreux coup de pied dans les côtes.

« Debout. » lui dis-je en guise de salutation, tout en lui adressant un regard vibrant de dédain.



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