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Oracle Tol Orëanéen
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MessagePosté le: Sam 12 Aoû 2017 - 17:19 Répondre en citantRevenir en haut


Adhâvan Ilaiyaraja & La Blanche Rakesh

Theme Song :
Motherland – Proud Music


~ Zakerielku 918




La fraîcheur hivernale du corridor offrait un contraste mordant à la douce chaleur qui régnait auparavant dans les appartements d'Aodren del Hendrake. L'aube d'un nouveau jour pointait tout juste au dessus des Pics de Cendre, et une nouvelle mission lui avait été confiée, la première d'une longue série si tout se déroulait conformément aux plans de son maitre.
Contenant un soupir, Adhâvan glissa avec le plus grand soin dans la sacoche accrochée à sa ceinture le rouleau scellé à la cire, porteur des armoiries de la Maison Hendrake. Il allait devoir trouver le Spectre des Cendres et membre du Clan Dominant Nagendra Tuncay, pour lui remettre la parole de leur Haut Représentant. Connaissant Aodren, en parfait courtisan, main de fer dans gant de velours, sous un vernis d'exquise politesse, la convocation était probablement formulée de manière à ne laisser aucune possibilité de refus.
Adhâvan inclina respectueusement le buste face à son maitre, un poing serré au niveau du cœur en signe d'obédience et, un instant après, les lourds battants se refermaient dans un bruit sourd, le laissant seul dans la pénombre. Enfin, seul, pas tout à fait, car sa Liée, sous sa forme humanoïde et une moue boudeuse plaquée sur ses lèvres charnues, ses bras croisés faisant ressortir son abondante poitrine, fixait son regard sur lui avec une certaine irritation.

« Kishan ... »

Devinant par avance la teneur des pensées de la Blanche, l'Elfe fit volte face sans attendre pour emprunter en sens inverse l'étroit couloir qui longeait les weyrs situés au niveau le plus élevé du Kaerl, ceux des Maitres de noble extraction ou de haut rang, et ceux des Maitres suffisamment riches pour s'offrir de vastes et confortables appartements. Derrière lui, passé le choc d'être ainsi ignorée, il entendit la dragonne accélérer pour revenir à sa hauteur, ses nombreux bijoux produisant un léger cliquetis en s'entrechoquant au rythme de ses pas.

« Il ne devrait pas te traiter comme ça ! »

Adhâvan jeta un regard neutre à sa Liée, sans pour autant lui répondre, les lèvres pincées, attendant qu'elle poursuive sur sa lancée, comme elle allait sans l'ombre d'un doute le faire, pressentant quelque longue diatribe sur l'indignité de sa situation.

« T'envoyer porter son message, comme un vulgaire garçon de courses … N'a-t-il pas de mission plus digne de toi ? Comme, au hasard, t'envoyer récolter des informations pour ourdir quelque machination de son cru ? Ou assassiner secrètement des gens ? N'est-ce pas pour ça qu'il t'a pris à son service ? »

Sur ces derniers mots, le regard pâle de la dragonne s'était éclairé, et un sourire mauvais y avait fait écho. Aodren gérait habituellement les sautes d'humeur et la susceptibilité de sa Liée avec une habileté consommée – autour de son cou, elle arborait d'ailleurs orgueilleusement le dernier collier que leur maitre leur avait offert en récompense, tout en perles de pierres semi-précieuses – mais ces derniers temps, la dragonne s'était montrée plus difficile à satisfaire. L'inaction lui pesait, tout autant que ce qu'elle considérait comme de la passivité inutile, et elle se montrait particulièrement irritable.
Cependant … Parler ouvertement contre Aodren là où n'importe qui pouvait l'entendre risquait de leur attirer des ennuis, en dépit de toute la compréhension dont le noble Fëalocë faisait preuve en apparence. A ses yeux, ils représentait des outils utiles dont il pouvait se servir, des pions sacrifiables ou non sur son échiquier, et rien de plus. Il savait ce qu'il était : une lame offerte à celui qui voudrait bien de lui. Il lui jeta un coup d'oeil d'avertissement résigné.

« Rakesh, surveille tes paroles. »

Là où la Blanche était toute en volubilité et en apparence charmeuse, Adhâvan se caractérisait par une efficacité austère et laconique ... Ce qui ne manquait pas d'induire fréquemment certains conflits entre elle et lui. Inutile de chercher à la convaincre des intérêts sur lesquels cette simple mission pourrait déboucher à l'avenir, pas plus que sur le fait qu'Aodren pouvait difficilement se présenter en personne face au Chevalier Bronze. Elle se focalisait entièrement sur le plaisir de l'instant présent, jugeant que se préoccuper de l'avenir était une perte de temps.
Vexée, la dragonne se renfrogna, se contenant de le suivre en silence, tout en jouant avec les perles de sa nouvelle parure, mais irradiant néanmoins la désapprobation par toutes les pores de sa peau. Satisfait d'avoir obtenu d'elle qu'elle tienne sa langue à défaut d'avoir pu la ramener à de meilleures dispositions envers leur maitre, Adhâvan reporta son attention sur le corridor au devant d'eux, juste à temps pour éviter une collision avec une élégante silhouette couronnée d'une abondante crinière couleur de rubis.

« Maitresse del Aeran. »

S'effaçant pour lui laisser le passage, le Chevalier s'inclina une nouvelle fois en une respectueuse révérence, faisant mine de ne pas voir l'expression méprisante qui s'était affichée sur le séduisant visage de la Maitresse Incarnate, tout autant que la mimique de dégoût prononcé qui avait ourlé ses lèvres. Une main reposant dans le creux de sa hanche, elle les toisait de toute sa hauteur, et il pouvait lire à travers son attitude qu'elle accordait foi – et même plus encore – à toutes les rumeurs qui pouvaient courir sur lui et Rakesh. Laquelle lui transmettait à présent des ondes de pure rage, le submergeant du désir de s'abreuver du sang de cette femme, de l'abattre elle et sa grosse poule pondeuse rouge, et de la voir à genoux pour quémander sa pitié et sa clémence.

Se redressant lentement, il prit une profonde inspiration pour calmer les battements erratiques de son coeur, et tendit fermement un bras sur le côté pour retenir sa Liée, qui s'y accrocha en plantant profondément ses ongles dans sa chair. Ignorant le sang chaud qui commença à suinter de ces cinq petites plaies – il savait que plus tard Rakesh lui ferait payer bien plus cher que ça son intervention – il fixa ses iris d'or brun dans ceux de la Fëalocë, l'expression visiblement ennuyée. Qu'elle continue à croire ce qui lui chantait sur eux, tant qu'elle ne se mettait pas en travers de leur route.

« Le Seigneur del Hendrake est prêt à vous recevoir. »

La satisfaction qui éclata dans son esprit – Rakesh, encore – valait bien le risque encouru pour cette petite pique. En vérité, ce n'était qu'un coup de bluff, car il ignorait où se rendait réellement la Fëalocë, bien qu'en tant que membre du Clan Dominant, il y avait de fortes probabilités pour que Darlana ait quelques affaires à traiter avec Aodren, de quelque nature que ce soit.

**Il ferait bien de la soumettre dans son lit. Je suis sûre qu'elle ne refuserait pas.**

Jetant un coup d'oeil en biais à sa Liée, un imperceptible sourire consterné étirant bien malgré lui le coin de sa bouche – Rakesh avait la désagréable habitude de se mêler des affaires de coucherie des bipèdes, en particulier des siennes – il s'inclina à nouveau, plus légèrement cette fois, sa voix aux inflexions chaudes résonnant sous la haute voûte.

« Si vous voulez bien m'excuser, Maîtresse. »

Sans plus s'attarder, laissant là la Fëalocë la bouche entr'ouverte avec colère, il s'éloigna, maussade, entraînant la Blanche à sa suite en direction des escaliers qui descendaient aux niveaux inférieurs du Weyr.



Face à la porte des appartements de Nagendra Tuncay – au vu de la précocité du jour, il avait jugé qu'il avait plus de chances de le trouver chez lui – Adhâvan s'agita, en proie à un certain malaise.

Porter une missive dans le cadre officiel était une chose, il l'avait d'ailleurs fait pour rassembler le Clan Dominant suite à la défaite de Martel, mais s'imposer dans son intimité alors qu'il n'était pas attendu … Il avait certes un grade supérieur au sien dans la hiérarchie Màr Tàralöm, en tant que Verseur de Sang, mais ceci ne concernait pas les affaires de l'armée. Envoyé par le Sang Aodren del Hendrake, il était garant de la bonne réussite de son entreprise. Si le Chevalier Bronze refusait de répondre à l'appel de son maitre à cause de lui, ce dernier serait extrêmement mécontent. Et il savait que le déplaisir du Fëalocë n'était en aucun cas une chose à traiter à la légère, son absence de tolérance pour l'échec étant des plus notables.

Cela faisait à présent un peu plus de six lunes qu'Aodren les avait officiellement pris sous son aile, lui et Rakesh, suite au sang-froid et à l'efficacité dont ils avaient fait preuve lors de la bataille contre les Morts-qui-Marchent, et en dépit - ou peut-être à cause - de leur réputation douteuse ... Et déjà son maitre se mettait en quête d'une nouvelle pièce unique à ajouter à sa collection. Tuncay avait attiré l'attention du Haut Représentant Dominant dans les gradins de la Fosse, le jour où le Seigneur Iskuvar avait vaincu Martel Dehlekna par la voie des armes. Adhâvan savait, pour l'avoir surveillé au compte d'Aodren, que l'intérêt du noble Fëalocë pour le Spectre des Cendres avait été en constante croissance. Jusqu'à aujourd'hui, où il avait décidé de le mettre à l'épreuve pour voir jusqu'où il accepterait d'aller … Et où allait sa loyauté.

Pris dans ses pensées, il ne remarqua pas sa dragonne qui roulait des yeux agacés face à tant d'atermoiements, pas plus qu'il ne la vit se rapprocher pour frapper fortement à la porte – au temps pour la discrétion de leur mission – annonçant d'une voix retentissante le Chevalier Adhâvan Ilaiyaraja, lié de la Blanche Rakesh. Un rire argentin, faussement innocent, résonna dans son esprit alors qu'il portait un regard écœuré sur elle, et elle haussa les épaules tout en lui adressant un clin d'oeil égrillard, lourd de sous-entendus.

**Détends-toi Kishan, au besoin les gens penseront que tu lui rends visite pour des motifs purement … personnels. N'est-ce pas pour ça que Aodren t'a choisi pour cette mission de "la plus haute importance" ?**

La porte s'ouvrit avant qu'il n'ait le temps de répliquer, le ventre noué par une soudaine tension quant aux intentions de sa Liée, et le visage sérieux et surpris de Nagendra Tuncay s'effaça pour les laisser pénétrer dans son weyr. Si l'attention de Rakesh se porta immédiatement sur le jeune Bronze – Llyr, rectifia-t-elle d'une pensée fugitive – la Blanche rajustant sa robe de lin outrageusement courte et passant une main voluptueuse dans sa chevelure blonde, Adhâvan commença à mémoriser par automatisme l'agencement des appartements du Spectre des Cendres, et à décrypter ce que cela pouvait révéler sur son mode de pensée et ses habitudes.

Puis, son regard revenant sur l'Humain et ses réflexions à l'accomplissement de sa mission première, le Chevalier Blanc inclina poliment la tête, sa longue tresse d'or blanc basculant par dessus son épaule pour aller cascader sur son plastron de cuir, et sans plus de cérémonie, lui tendit le rouleau scellé.

« Chevalier et Spectre des Cendres Nagendra Tuncay, mon maitre vous transmet ses plus respectueuses salutations. »



L'on rencontre souvent sa Destinée
Par les chemins que l'on prend
Pour l'éviter

***



Dernière édition par Oracle Tol Orëanéen le Mer 16 Aoû 2017 - 19:43; édité 1 fois
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MessagePosté le: Sam 12 Aoû 2017 - 17:19 Revenir en haut

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Amaélis Yodera
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MessagePosté le: Dim 13 Aoû 2017 - 16:52 Répondre en citantRevenir en haut

&

– Nagendra Tuncay, Spectre des Cendres, Chevalier Lié au Bronze Llyr –


Le jour était encore jeune, et pourtant, Nagendra sentait l’ennui poindre – insidieusement, comme la douleur d’une vieille plaie mal cicatrisée. Se détachant du mur contre lequel il était appuyé, le Chevalier passa une énième fois en revue la pièce. Il régnait dans ses appartements un froid particulier, plus dû à l’absence d’effets personnels qu’au manque d’éclairage ou de chauffage. L’arsenal du Spectre des Cendres, en guise d’unique élément décoratif, luisait de l’éclat glacé de l’acier ; aucune feuille ne dépassait des piles de parchemins disposées sur un bureau en bois sombre. Avec un soupir, l’Humain fit mine de les tasser à nouveau, puis, comme cela ne suffisait pas, il s’assura que ses bottes étaient correctement lacées. Sur sa couche de sable, Llyr s’étirait lentement, suivant paresseusement son Lié d’un regard embrumé de sommeil. À chaque bâillement, le bruit de ses crocs résonnait avec fracas dans le silence mortuaire du Weyr. Nagendra serra inconsciemment les mâchoires – il ne supportait plus l’indolence du Bronze, écho trop prononcé à son propre désœuvrement.

Ces derniers temps, la situation politique chaotique avait nui aux velléités aventurières de l’Humain. Il fallait rester au Kaerl, jouer au bon gardien de la sécurité en son enceinte, car personne ne pouvait dire quelle tournure prendraient les évènements après le retour d’Iskuvar et l’exil de Martel. En attendant de retrouver le confort des cieux et de leur horizon infini, Nagendra faisait passer sa rage dans la Fosse, au milieu de ses frères d’armes – il ne s’abaissait toujours pas à rouer de coups les recrues les plus hargneuses, tout autant engoncé dans sa fierté qu’il l’était dans son armure austère. Il n’avait pas eu de retour suite à la mission aux Chutes de Nightfall, au début de l’automne, mais cela ne l’avait pas empêché de croiser le fer avec la Chevalière On Nïksé. À n’en pas douter, Maître Zenghwei était actuellement retenu par des affaires plus importantes. Tout le Concile s’agitait afin de dissimuler les manigances formées en l’absence d’un Seigneur, pour mieux revenir s’aplatir devant le trône et lutter pour conserver leur place.

° Je les déteste. Tous, autant qu’ils sont. ° Nagendra entendit Llyr grogner son approbation dans un coin de son esprit. Le Dragon ne souhaitait rien d’autre que de voir son Lié sombrer dans les affres de la haine, mais l’Humain était trop sage, trop réservé pour se laisser aller à une telle étroitesse d’esprit. Dorcha ne l’avait pas éduqué de la sorte – et jamais il n’aurait sali son nom et sa mémoire. Pour le moment, il n’était qu’un Spectre des Cendres, un chien parmi les loups et les moutons. Son devoir était d’obéir aux puissants, et d’aboyer pour faire trembler les faibles. Un vague sentiment de mépris le saisit à la gorge en même temps que les iris rubescents du Bronze se plantaient dans sa nuque. Nagendra se massa l’épaule, retenant un soupir ennuyé. Il craignait toujours autant que l’ardeur impulsive de Llyr n’influence son propre intellect – et, plus les mois passaient, plus le Dragon révélait son caractère dominant et féroce. Leurs sangs, l’un chaud et l’autre froid, se heurtaient pour former une écume bouillonnante dont les brumes floutaient les contours entre raison et impétuosité. L’Humain le savait : il faudrait tirer le meilleur parti de cette alliance, mais le chemin vers l’harmonie était pavé de contraintes et d’incertitudes.

En quelques pas, il fut devant le Bronze et s’agenouilla pour flatter les pointes en bordure de ses cornes. Il plongea son regard d’ambre dans les nuées embrasées qui couvaient dans celui de son Lié.

° Patience, Llyr. Un jour, tu seras fier de moi et toutes les Incarnates seront à toi. °
° Fillette. Ne fais pas de promesses que tu ne pourras pas tenir ; il me semble que c’est contraire à ta religion. On ne permet pas aux animaux domestiques de passer la laisse à leur maître. °
° Je n’ai pas de maître. °


Nagendra tourna le dos au Dragon, lequel souffla une fumée moqueuse par les naseaux. À cet instant, on frappa à la porte et l’Humain se raidit subitement. Ils n’attendaient personne, et sûrement pas le Chevalier Ilaiyaraja, dont l’allégeance envers le Sieur et Sang del Hendrake n’avait rien d’un secret. Le jeune Humain ne s’était jamais frotté de trop près aux intrigants, même ceux de son Clan, car il les méprisait tout autant que les autres. Évidemment, le Fëalocë ne dérogeait pas à la règle. Une telle visite ne présageait rien de bon, surtout si tôt après sa nomination en tant que Haut Représentant, et le Chevalier songeait déjà à un millier de raisons d’en craindre le motif. Enfin, il ne fallait pas faire attendre leur visiteur, et Nagendra fit taire ses appréhensions pour aller l’accueillir, son expression froide reflétant la plus infime once d’étonnement. Aux côtés de l’Elfe se tenait sa redoutable Liée, dont la posture et l’accoutrement provoquèrent un frissonnement de dégoût chez le Chevalier si prude, qui avait hérité de son enfance la crainte et le dénigrement de la chair féminine. Llyr détailla nonchalamment la Blanche, flatté malgré tout de l’attention qu’elle lui portait.

« Chevalier et Verseur de Sang Adhâvan Ilaiyaraja, Dragonne Rakesh. » Nagendra s’inclina sèchement, puis se redressa pour accepter le rouleau qu’on lui tendait. « Mes hommages au Seigneur del Hendrake. »

La démarche militaire, il se dirigea vers le bureau afin d’y briser le sceau, et enjoignit d’un geste de la main ses invités à s’installer. Il ne possédait pas grand-chose, car Nagendra ne recevait jamais, et les maigres fournitures ayant échappé à son désir d’épure avaient sans doute appartenu au précédent occupant des lieux. En des termes alambiqués, quoique laissant peu de place à la négociation, Aodren le notifiait d’un ordre de mission à Qahra. Immédiatement, Llyr se mit à agiter la queue, brûlant d’envie de goûter aux chaleurs étouffantes et humides de la jungle. Le Chevalier, lui, se renfrogna devant l’absence de clarté concernant la véritable portée de ce voyage – et il aurait détesté être forcé de s’en remettre aux bonnes grâces du Fëalocë. Une laisse passait encore, mais il ne désirait pas les chaînes. Néanmoins, il ne pouvait pas se permettre de montrer trop ostensiblement sa loyauté envers l’ancien dirigeant du Clan et rechigner ainsi à obéir. Del Hendrake faisait un bon parti de substitution : il était patient, intelligent et fin stratège. Auprès de lui, il pourrait être en sécurité… ° Du moment que je ne lui sers pas de pièce dispensable, ou de sujet d’expérimentation pour une quelconque manigance de son cru. Je n’ai pas pour intention de me mettre en porte-à-faux, et surtout pas pour servir les intérêts d’un autre bouffon du Concile. °

Il lissa le papier et releva les yeux vers Adhâvan, l’air sérieux sous ses sourcils froncés.

« Je suis tout à fait honoré de la confiance que me porte votre Maître et mon Seigneur. » annonça-t-il, esquissant l’ombre d’un sourire – car, après tout, rien ne l’empêchait de se montrer courtois. « Cependant, je ne puis que m’interroger : pourquoi s’en remettre à un simple Spectre des Cendres quand il dispose déjà de serviteurs loyaux et efficaces ? »

Distraitement, il se mit à jouer avec les lacets ornant ses gantelets en cuir. Malgré son envie de faire confiance à l’Elfe qui se tenait en face de lui, il connaissait les modalités de sa situation, et savait qu’il lui était par conséquent interdit de pécher par honnêteté. De plus, la présence de Rakesh faisait peser comme une menace implicite. La réputation de la Blanche, véritable Incarnate sous couvert d’écailles pâles, n’était plus à prouver. S’il se permettait une seule faute aujourd’hui, Llyr ne lui pardonnerait jamais sa naïveté envers les membres du Kaerl. Après toutes ces années passées dans l'ombre de Dorcha, Nagendra ne doutait pas vraiment qu'il réussirait à tirer son épingle du jeu, aussi préféra-t-il ne pas prêter attention à l'incrédulité dédaigneuse émanant du Bronze.

« J’obéis aux ordres, mais je ne cours pas aveuglément après la gloire. Même la fidélité d’un chien de guerre doit s’acquérir, et il faut pour cela que son maître fasse preuve de probité. Je pense que nous nous comprenons. Je suis avant tout un soldat du Màr, et c’est le Màr que je sers. »





Dernière édition par Amaélis Yodera le Jeu 24 Aoû 2017 - 11:07; édité 1 fois
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MessagePosté le: Mer 16 Aoû 2017 - 19:42 Répondre en citantRevenir en haut



C'était une pièce dépourvue de tout ornement décoratif qui s'offrait à son regard, à la froideur toute fonctionnelle. Seuls rutilaient dans un coin les écailles flamboyantes du jeune Bronze, presque déplacées dans le dénuement austère de son environnement, cela et l'acier soigneusement entretenu qui faisait d'un simple soldat un bon guerrier. Les conclusions sur la personnalité du maitre des lieux s'imposèrent à son esprit, et Adhâvan en prit machinalement bonne note. Alors que le Chevalier s'emparait du rouleau pour prendre connaissance de son contenu, Llyr les observait. Adhâvan lui rendit son regard, une expression soigneusement composée sur son visage anguleux, ses iris d'or brun rendus plus sombres par la pénombre environnante. Nagendra avait beau se montrer courtois, il pouvait percevoir qu'ils n'étaient pas tout à fait les bienvenus ici : il l'avait pris au dépourvu et l'Humain s'était aussitôt placé dans une posture défensive. Quant à la réaction de dégoût instinctive qui l'avait agité, face, tant à l'attitude de Rakesh qu'à son accoutrement, il n'avait pas manqué non plus de la percevoir, bien que Nagendra ait habilement tenté de la masquer.

Se détournant de son examen méticuleux, il relâcha un soupir léger, reportant son attention sur la Blanche à son côté, qui s'était accrochée à son bras, dans un mélange de provocation et d'arrogance. Autant commencer par mettre son interlocuteur plus à l'aise …

*Habille-toi.*

La formulation était ferme, mais le ton tenait plus de la supplique désabusée. Subtil mélange. Rakesh eut une petite moue hargneuse, levant les yeux au ciel, et haussant les épaules d'une manière qui, il en était sûr, avait pour but étudié de mettre en valeur sa poitrine. Malheureusement pour elle, cela faisait bien longtemps que telles astuces ne fonctionnaient plus sur lui.

*Rakesh ...*
**Ma parole, c'est qu'il est presque aussi guindé que toi !**

Les poings sur les hanches, elle fixa un regard accusateur sur Adhâvan, avant que ses contours ne s'adoucissent et ne se floutent dans une douce lueur, qui laissa progressivement place à une silhouette écailleuse gracile et élégante. Ses écailles d'un blanc nacré capturant les moindres rayons de lumière dans la pièce pour les démultiplier en une myriade d'arc-en-ciel, elle adressa finalement un nouveau clin d'oeil moqueur à son Lié, tandis que Nagendra les invitait à prendre place, dans un geste aussi rigide que poli.

**Mais peut-être que tu pourrais lui apprendre deux ou trois petites choses, après tout ?**

La démarche languide, ignorant la mine rembrunie d'Adhâvan, elle entreprit d'aller s'allonger auprès du Bronze sur la couche de sable, à distance respectueuse mais néanmoins dans une attitude qu'il ne pouvait que qualifier de ''langoureuse'', si tant est qu'un tel terme puisse être employé chez les dragons. L'Elfe ne put alors empêcher son cœur de battre un peu plus vite, admirant non sans désespoir la beauté de sa Liée, comme au jour de leur première rencontre, sur les sables des Cavernes Flamboyantes.
Rakesh savait faire tourner les têtes, et cela faisait partie du danger qu'il y avait à se confronter à elle. Elle n'était pas aussi courtisée que les Vertes, ni aussi honorée que les Incarnates, mais elle avait trouvé sa propre voie pour évoluer dans l'atmosphère vénéneuse du Màr Tàralöm. Quitte à ce que leur réputation en pâtisse ... Au moins, leurs noms ne se noyaient pas dans la masse anonyme de la foule. C'était l'argument implacable qu'elle lui assénait invariablement lorsqu'il tentait - en vain - de la raisonner.

Assis avec raideur sur un tabouret plus fonctionnel que réellement confortable, face à Nagendra, il l'observa patiemment parcourir les lignes déliées tracées par Aodren, et se renfrogner visiblement face à la mission qui lui était assignée. Qahra … Iskuvar n'était pas le seul à s'y intéresser. Cela au moins il devait le savoir.
Lissant le parchemin qui n'en avait aucunement besoin, les sourcils froncés, le Spectre des Cendres fixa un regard grave sur Adhâvan, qui le lui rendit sans se laisser ouvertement impressionner. Il le savait d'avance avant même qu'il n'ouvre la bouche, il allait leur falloir négocier.

De son côté, alanguie auprès de Llyr, l'effleurant à peine du bout d'une aile taquine, Rakesh lui transmit l'enthousiasme évident du Bronze, en totale contraste avec l'expression soucieuse de son Lié. A l'image de son aînée, apparemment, le jeune Dragon rongeait son frein au Kaerl, et avait hâte de reprendre les airs.

**En voilà un qu'il est facile de contenter !** murmura-t-elle tout bas, dans le silence partagé de leurs esprits, presque déçue de ne pas rencontrer plus de résistance. La petite Blanche couvait d'un un regard verdoyant le Bronze à ses côtés, se faisant aussi innocente et inoffensive que possible sous son attention. Adhâvan s'abstint cependant de lui répondre, préférant se focaliser totalement sur son vis à vis, qui, apportant un grand soin au choix de ses mots, lui exposait sans hésitation ses réticences et incertitudes.

Prudent et méfiant, Nagendra l'était, et il demandait des garanties, après la brève expression de reconnaissance et d'honneur qu'il ressentait d'avoir été choisi par le Seigneur del Hendrake pour cette mission. Le Chevalier Blanc haussa un fin sourcil tout en l'écoutant, le soupesant du regard. Il avait posé les bonnes questions. Son frère d'armes était loin d'être idiot – les imbéciles survivaient rarement au long terme au Màr Tàralöm – et prenait un risque, calculé ou non, en s'adressant à lui avec autant d'honnêteté. Servir les intérêts du Màr … Sur ce point, ils pouvaient s'entendre.

Une fois encore, le doute s’immisçant dans son cœur, il se demanda pourquoi Aodren l'avait choisi pour porter son message, et il baissa les yeux sur la sacoche accrochée à sa ceinture. Une lourde bourse d'or y reposait, son maitre lui ayant confié dans ''l'éventualité improbable où il pourrait en avoir besoin''. Le Sang passait pour être bon juge des caractères, et une fois encore il ne s'était pas trompé : Nagendra n'était de toute évidence pas de ceux que l'or pouvait corrompre. Alors, pourquoi lui ?

**C'est une mise à l'épreuve. Autant pour toi que pour lui !**

Il y avait une inhabituelle gravité dans le ton féroce de sa Liée, mêlée à une certaine excitation face à la délicatesse de la mission qui leur avait été confiée. Il oubliait parfois que sous ses dehors libertins, lorsqu'elle s'en donnait la peine, la dragonne n'était pas dotée d'un esprit creux, bien au contraire. Tout ce qui pouvait servir son orgueil démesuré était bon.

**Ce n'est pas tellement à l'opposé de ce que tu fais habituellement, Kishan. Observer, déduire, conclure, et … Attaquer ! Vas-tu retourner en gémissant auprès d'Aodren, pour lui lécher la main comme un bon chien obéissant, en espérant qu'il te pardonne ton échec ?**

Se raidissant de colère contenue face à la provocation, il passa une cheville bottée sur la cuisse de son autre jambe, dont le revers de souple cuir marron recouvrait jusqu'au genou, tandis dans son visage anguleux l'éclat de ses iris d'or brun se faisait plus aiguisé. Près de dix ans qu'il était au Màr Tàralöm, et il n'était pas retourné une seule fois sur sa terre de naissance. S'il n'obtenait pas l'accord de Nagendra, ce serait certainement à lui que serait confiée cette mission. Qahra. Tant de souvenirs qui y étaient associés, des plus sanglants pour la plupart.

C'était la Verte K'jenriath, la Liée de la redoutable Ioana Cyallaïd-Cèlt’har – sous la tutelle de qui il avait fini par suivre son Aspiranat – qui l'avait trouvé, ce jour là, dans une ruelle poussiéreuse de Qerumi. Le marché aux esclaves de l'Oasis Ssyl'Sharienne était des plus réputés, et il aurait du y être vendu, si son regard éteint n'avait pas croisé celui de la dragonne, à ce moment précis où son existence avait de nouveau basculé.
''Maharani'', l'avait-il appelée, ''Grande Reine'', car à ses yeux, elle ne pouvait qu'être l'incarnation de la légendaire Reine Émeraude, la Reine des Serpents des jungles de Qahra. Et, lorsqu'elle lui avait offert la liberté – effrayante perspective pour celui qui n'aspirait qu'à mourir – il l'avait alors suppliée de le laisser la servir. Plus par ironie qu'autre chose, la Verte l'avait baptisé en retour, ''Adhâvan'', ''Celui qui a l'éclat du soleil'', nom sous lequel il serait ensuite connu au Kaerl. Qu'avait-elle vu en lui, elle avant tous les autres, qu'elle aille insister longuement auprès de Ioana pour qu'elles l'emmènent sur la Terre de l'Aube ?

Un bon chien de guerre. Oui, ils se comprenaient. Et le Chevalier ne manquerait pas de le lire clairement inscrit sur son visage.

Un sourire amer apparaissant fugitivement sur ses lèvres, il s'arracha à l'attraction brumeuse de ses souvenirs pour se recentrer sur la tâche qui l'attendait. Ses iris d'or brun se fixèrent aux deux ambres flamboyantes de Nagendra, étudiant le Chevalier, le jaugeant et s'interrogeant. Quels étaient les sentiments qui l'agitaient ? Quelle était la raison, les motivations profondes qui le poussaient à avancer, jour après jour ? Que recherchait-il désespérément ? Qu'il trouve la réponse à ces questions, et la partie serait gagnée.

« Le Seigneur del Hendrake a pu apprécier vos états de service des plus excellents dernièrement, dans des situations pour la plupart demandant un doigté certain. Sous sa protection, vous pourriez vous élever dans la hiérarchie militaire. Etre promu Verseur de Sang … Intégrer la Garde Embrasée. Cette mission pourrait n'être qu'une première étape vers beaucoup plus. »

Il accompagna sa déclaration d'un haussement d'épaules, sa tresse d'or blanc oscillant dans son dos, indiquant par là que la chose ne dépendait pas de lui.

« Mon maître sait apprécier à sa juste valeur un bon guerrier, et valorise la loyauté, que ce soit envers notre Màr, ou envers lui-même, si d'aventures vous acceptiez son offre ... »

Voilà qui était dit. A demi mot, il venait de soulever un point important : envers qui sa loyauté allait-elle ? Le Chevalier s'était soigneusement tenu à l'écart des machinations politiques du Clan. Etait-ce réellement par désintérêt ? Il ne le pensait pas. L'autre lui paraissait trop intelligent pour ça. Adhâvan savait qu'il allait devoir décider s'il jouait maintenant sa carte maîtresse, l'appât qui déciderait ou non de la réussite de leur affaire.

« Quant au choix de Qahra … Vous n'êtes pas sans ignorer que l'attention du Màr Tàralöm, et du Seigneur Iskuvar en particulier, s'est récemment portée sur la richesse des mystères que ces terres recelaient. Des éclaireurs y ont été envoyés. Le Seigneur Iskuvar lui-même y a été porté disparu lors d'une mission diplomatique officieuse, pour ne reparaître que plusieurs lunes plus tard. Le Seigneur del Hendrake souhaiterait en savoir plus sur le sujet. »

Une pause. Il n'avait pas pour habitude de parler aussi longuement. Reprenant lentement sa respiration, il s'inclina en direction du bureau, faisant tinter imperceptiblement le bijou à son oreille. Nagendra s'était montré honnête envers lui, et il souhaitait lui rendre la pareille. Ils pouvaient poursuivre cet échange sur un pied d'égalité.

« Aodren suppose que notre Seigneur cache volontairement des informations importantes sur les découvertes qu'il a fait à Qahra, et que les lieux recèlent plus qu'il ne veut bien l'admettre. »

Dans son esprit, une poussée d'exultation et d'impatience. Rakesh. Elle avait toujours eu le goût du risque, et il venait de jouer particulièrement gros sur la base d'une simple supposition de leur maitre.



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MessagePosté le: Mer 16 Aoû 2017 - 23:45 Répondre en citantRevenir en haut

&

– Nagendra Tuncay, Spectre des Cendres, Chevalier Lié au Bronze Llyr –


Si Nagendra n’était pas habitué à sentir autant de présences peuplant l’espace réduit de ses appartements, il y avait un autre être dont la possessivité extrême empêchait la moindre expression d’amabilité. Encore trop jeune pour vraiment ressentir les pulsions sauvages communes aux Bronzes, mais aussi assez vieux pour être déjà influencé par les préférences de ses confrères, Llyr avait observé, l’œil rougeoyant sous ses paupières lourdes, la Liée de l’Elfe prendre place sur sa couche. Rakesh… La Blanche était précédée par une réputation aussi encombrante que son ego, mais il fallait bien avouer que son aura n’avait rien de semblable à celle des autres Dragonnes. Avisant la candeur innocente de ses iris, il souffla un mince filet de fumée par les naseaux, puis fit mine de ne plus lui prêter attention. Malgré une attirance certaine envers le défi, il sentait que son Âme Sœur surveillait étroitement son attitude envers son aînée. Il préférait feindre le désintérêt – ainsi, son Lié passerait à autre chose et lui pourrait réfléchir tranquillement à une manière d’exciter le caractère de la Blanche. Nagendra, loin d’être dupe, laissa peser un regard lourd de reproche sur la masse écailleuse, immobile, comme assoupie.

° Llyr. Je t’interdis de faire foirer cette opportunité. Je n’ai absolument pas envie de devoir ensuite subir tes remontrances sur ma supposée incompétence, quand tu n’es même pas capable de… °

Pour toute réponse et avant même qu’il ait pu finir sa pensée, il y eut un grondement obstiné et agacé, évoquant un haussement d’épaules, et l’Humain pinça les lèvres devant tant de nonchalance. Il ravala sa réplique et préféra reporter son attention sur l’affaire qui nécessitait actuellement toute son attention – à savoir, l’Elfe qui le fixait toujours, son visage froid et impassible à peine éclairé par la lumière chaude que diffusaient ses iris. Le Chevalier n’appréciait pas foncièrement l’examen minutieux dont il faisait l’objet, mais se contenta d’opposer à Adhâvan une expression farouche et hautaine – celle qu’il arborait avec le plus de facilité. Un bref instant, l’Elfe s’autorisa à détourner le regard, et celui de Nagendra suivit instinctivement. Il espérait qu’en matière de négociations, leur nouveau Haut Représentant privilégiait l’éclat de l’or à celui de l’acier.

° De quoi as-tu peur ? Que vous en veniez à briser le mobilier ? Allons, fillette, il y a assez de place ici pour faire s’affronter les jeunes recrues de l’armée. Et puis, on s’ennuie tellement… °
° Si c’est pour le spectacle que tu restes, tu ferais mieux d’aller voir ailleurs. Ici, ce sont les intelligences qui s’affrontent. °
° Vous ne servez à rien. Regardez-vous, cachés derrière vos querelles bavardes… Vous faites honte à votre Màr. °
° Silence ! Retourne donc faire les yeux doux à cette Blanche qui cherche à t’abuser. °


Un éclat de rire résonna dans son esprit, et il aurait pu jurer que le Bronze avait vaguement soufflé un ° Jaloux ! ° moqueur avant de le laisser en paix, dirigeant effectivement son intérêt en direction de la Dragonne alanguie. Il ne se souciait guère des ambitions de son Lié – la sienne était plutôt de réveiller un tant soit peu son sang, fatigué de ne plus connaître la morsure du vent ou la chaleur d’un soleil lointain. Comme partageant une plaisanterie avec la Blanche, il vint piquer ses flancs du bout de la queue, le regard parcouru d’éclairs de jade.

Nagendra posa fermement ses mains sur ses genoux, son sang-froid mis à rude épreuve par le comportement de son Âme Sœur. Face à lui, Adhâvan paraissait aussi connaître un accès de contrariété. De ce qui se murmurait dans les couloirs, le Verseur de Sang et sa Blanche ne partageaient pas une relation de plus banales, ni certainement des plus sereines. L’Humain n’accordait aucun crédit aux rumeurs, même s’il connaissait leur pouvoir, et lui-même était bien heureux d’avoir trouvé un Bronze au jour de l’Empreinte. À l’échelle du Kaerl, et de son grand théâtre où comptaient bien souvent plus les préjugés et les apparences que la valeur véritable, il ne pouvait que s’étonner de l’ascension de l’Elfe. Comment l’expliquer, alors ? Nagendra trouva sa réponse, gravée sur les traits ciselés d’Adhâvan et dans son regard figé qui l’épiait à nouveau. Que cherchait-il avec autant d’application ? Le visage de l’Humain demeurait aussi lisse qu’un lac, jusqu’à ce qu’un sourire vienne en faire frémir la surface, car il était incapable de garder son sérieux plus longtemps devant l’acharnement impassible de son visiteur. L’amusement fit étinceler dans ses yeux une myriade de particules cuivrées, et il se recula dans sa chaise, imitant la posture de l’Elfe.

« Est-ce là ce que notre Seigneur peut produire de mieux en guise de compliment, ou bien êtes-vous piètre flatteur ? Si de tels faits ont déjà atteint ses oreilles, je n’ai guère de raison de m’inquiéter concernant ma promotion. Vous m’insulteriez en voulant me traiter comme le dernier des opportunistes. »

Il prit appui sur le bureau, joignant les mains pour y poser son menton, et rappelant par la même occasion à Adhâvan qu’il se trouvait chez lui. Enfin, l’Elfe lui en révélait plus sur les intentions d’Aodren, et l’expression du Chevalier s’adoucit imperceptiblement. Ses mots ne le réjouissaient pas pour autant, mais il approuvait une conversation franche.

« J’obéis aux ordres. Le fait que j’obéisse aux siens ne fera pas de moi son sujet. Que désire-t-il vraiment ? Un bras pour exécuter ses desseins, ou un fervent défenseur de sa cause ? »

Il sentit Llyr se tendre dans un coin de son esprit, réagissant plus à la propre anxiété de son Âme Sœur qu’à ses paroles osées. Nagendra ne cherchait qu’à désarmer son adversaire, conscient qu’il ne courrait aucun danger tant qu’il resterait dans le droit chemin. Mais, alors qu’il s’était détendu, pensant avoir repris l’avantage, Adhâvan se mit à expliciter le détail de la mission. À la première mention d’Iskuvar, le doute avait bondi. Aodren n’escomptait tout de même pas l’envoyer sur les traces du Seigneur du Màr… Le Chevalier Blanc se tendit vers lui, comme qui sur le point de faire une confidence. Nagendra eut une moue désapprobatrice, levant le visage et baissant les yeux vers l’Elfe.

° Tu penses qu’il sait ? °
° On ne peut pas me reprocher d’avoir soutenu l’ancien représentant de notre Clan. De plus, il est d’usage que les Dominants se démarquent par leur désir… de dominer. Aodren ne serait pas le premier à tenter de renverser Alauwyr. °


Le jeu d’Adhâvan était risqué. Del Hendrake était-il confiant au point de laisser ses sbires aller répandre ses secrets dans tous les recoins du Màr ? Les sourcils de l’Humain se haussèrent face à une telle idée. Mais pourquoi lui ? Et pourquoi s’intéresser de si près à ce qu’avait bien pu faire Iskuvar pendant son absence ? Une lueur de curiosité s’alluma dans son regard, bien vite noyée par une ombre soucieuse. Nul doute qu’on cherchait à nuire à ce scélérat, qui avait osé revenir clamer haut et fort que le trône lui appartenait – après l’avoir abandonné ! Nagendra ne pouvait pas se laisser aveugler par sa colère. Tuer ne lui posait aucun problème, personne ne lui disait pourquoi il devait le faire ; il le faisait. Espionner son Seigneur était à des lieux de son devoir en tant que Spectre des Cendres. Il inspira profondément, les yeux plongés dans ceux de l’Elfe, les fouillant à la recherche du moindre indice sur la portée de l’affaire. Déjà, il avait l’impression – désagréable – d’en savoir trop. L’honnêteté était louable, mais pouvait aussi se transformer en piège.

« N’en dites pas plus. Le Seigneur del Hendrake a-t-il perdu l’esprit ? Ce ne sont pas là des mots, ni des ambitions, que l’on révèle à qui veut bien l’entendre. » L’Humain se leva, les paumes à plat contre le bois. « Je ne porte pas Alauwyr Iskuvar dans mon cœur, je n’étais pas au milieu de ses partisans lors du Duel. Cela a bien dû remonter aux oreilles de votre Maître, chez qui je semble avoir éveillé un certain intérêt. Est-ce pour cela qu’il veut me confier cette mission ? Je ne suis qu’un Spectre ; nous sommes des centaines à hanter le Màr, anonymes et confondus. Qu’il sache que je souhaite le demeurer. »

Et si cette mission pouvait lui permettre d’œuvrer au retour de Martel Dehlekna… Non, il devait se contenir. Pour le moment, il était un simple détracteur d’Iskuvar. Rien de plus.

« Je ne fais pas de politique, Chevalier Adhâvan. Je ne m’interrogerai pas sur les raisons qui poussent Aodren à émettre de pareilles suppositions concernant notre Seigneur, ni sur ce qu’il souhaite en tirer. Je dois savoir, au demeurant, quel destin on me réservera si je devais découvrir plus que ce qu’il m’est permis de connaître. »

L’Humain reprit sa place, ajustant sa tunique cintrée. Une nouvelle aura, prédatrice, encadrait sa silhouette raide, se réfléchissant jusque dans l’ambre de ses yeux, leur conférant un éclat presque semblable aux écailles de son Lié.





Dernière édition par Amaélis Yodera le Jeu 24 Aoû 2017 - 11:08; édité 1 fois
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MessagePosté le: Jeu 17 Aoû 2017 - 19:54 Répondre en citantRevenir en haut


Adhâvan Ilaiyaraja & La Blanche Rakesh

Theme Song :
Solace – Salim Daïma


Lorsque l'Humain s'était levé brusquement, les paumes plantées bien à plat sur le bois de son bureau, Adhâvan avait levé un regard surpris vers lui. Il ne s'attendait certainement pas à une réaction si … marquée. Et cela ne fit que nourrir la tension déjà bien trop présente en lui.

L'avait-il mal jugé ? Avait-il fait une erreur en révélant trop tôt les intentions d'Aodren ?

**Il se sent piégé. Et comme tout animal sauvage qui se respecte, dans ce genre de situation, il panique. Offre-lui une porte de sortie.**

Sagement alanguie aux côtés du jeune Bronze, la tête reposant sur ses pattes, immobile en dehors des ondulations paresseuses qui agitaient le bout de sa queue, Rakesh entr'ouvrit un œil, dans lequel se mêlait, au vert du plaisir, des éclats orangés d'excitation. Le ton sur lequel elle avait conseillé son Lié laissait à entendre que cela relevait de la plus pure évidence, et Adhâvan dut se mordre la joue pour s'empêcher de répliquer vivement. Ce que la dragonne ne manqua pas de percevoir, provoquant un nouvel éclat de rire cristallin dans son esprit.

Tout au long de la discussion, la Blanche avait poursuivi son entreprise de séduction de son jeune frère, tandis qu'Adhâvan étudiait les émotions se succéder sur le visage du Chevalier, comme des vagues ridant tour à tour la surface impassible d'un lac : froideur hautaine et amusement provocateur, adoucissement fugitif bien vite balayé par un regard désapprobateur, et enfin, une infime lueur de ce qui pouvait être de la curiosité … Expressions qui toutes furent noyées par une ombre soucieuse. Plus que les bénéfices, c'était la considération des risques encourus qui avait provoqué ce soudain mouvement d'humeur. A juste titre, Nagendra s'inquiétait de son avenir si son implication venait à se faire connaître. Soupir infime. En dépit du côté donneur de leçon de sa remarque, il lui apparaissait que Rakesh avait raison.

Lorsque Llyr lui avait délicatement taquiné le flanc de la pointe de sa queue, elle l'avait laissé faire sans plus réagir, s'allongeant plus confortablement sur la couche de sable, en apparence oublieuse de la situation, mais ne perdant pas une miette des réactions du Bronze. Visiblement, son tempérament était à la hauteur de la flamboyance de ses écailles, à des lieux du calme stratège que désignait le comportement de son Lié. Par expérience, elle savait que cela pouvait provoquer des désaccords ponctuels entre les deux âmes-soeurs, jusqu'à ce que leur lien soit assez mûr pour leur permettre d'y trouver un équilibre. Y avait-il quelque chose à exploiter dans ce fait ?

*C'est un couple étrangement formé ...*

Oh, que la naïveté de son Elfe pouvait être rafraîchissante, parfois ! Se rengorgeant intérieurement avec orgueil, elle s'auto-félicita une fois de plus de l'avoir choisi, lui plutôt qu'un autre, pour partager son âme. Comme si Flarmya n'avait pas eu son mot à dire dans leur Empreinte ...

**Voyons, pas plus que toi et moi, Kishan. Il semblerait que ce garçon te ressemble bien plus que tu ne veuilles l'admettre ...**

Silence. S'il avait été perturbé par ses doucereuses insinuations, Adhâvan n'en avait laissé rien paraître extérieurement, empêchant habilement toute émotion de filtrer par leur Lien. Tant pis. Continuant alors de feindre d'ignorer l'autre dragon, après l'attention soutenue qu'elle lui avait porté jusque là, Rakesh s'amusa intérieurement à guetter l'accueil que son comportement recevrait. Llyr n'était pas un Bronze pour rien, et il était probable que son soudain désintérêt pique à vif sa fierté … et ses hormones. Tout au long du discours dubitatif de Nagendra, elle avait maintenu la distance avec son compagnon, allant jusqu'à bailler légèrement, dévoilant ses crocs d'ivoire effilés. Si le Bronze voulait jouer à l'ignorer, elle voulait bien parier qu'il serait au final perdant. Et lorsque l'Humain avait face à son Lié, la tête haute et le regard flamboyant, l'aura presque prédatrice, elle avait eu un ronronnement bas et approbateur, quasi inaudible. Brave petit. Il ne manquait pas de cran.

S'étirant de tout son long, elle bascula sur le flanc pour faire face son jeune frère, les iris toujours verdoyants, l'englobant d'un regard rusé et joueur.

**Pourquoi n'irions-nous pas nous dégourdir les ailes pendant que nos Liés font assaut d'esprit ? Toutes ces considérations de bipède m'ennuient à mourir ...**

La proposition avait été lancée de manière à ce que les deux hommes dans la pièce puissent l'entendre également. Tandis que Nagendra se rasseyait lentement à sa place, rajustant sa tunique en un geste vif, Adhâvan tourna la tête vers elle, ses fins sourcils froncés sur ses iris d'or brun, l'air méfiant.

« Rakesh, tu ne ... »

Avant que son Elfe ne puisse aller plus loin, elle le coupa, se redressant d'ors et déjà pour étirer ses ailes, faisant jouer habilement la lumière sur ses écailles nacrées pour les mettre en valeur, s'adressant à Llyr :

**Je te promets, mon frère, que mon Lié n'entreprendra aucune mauvaise action à l'égard du tien. Ne sont-ils pas deux hommes adultes et posés, capables de négocier en faisant preuve de maturité ?**

Son regard opalescent se tourna vers Nagendra, l'étudiant innocemment, et elle poursuivit, flattant outrageusement l'égo de l'autre dragon :

**Et dans l'éventualité où la situation devait dégénérer par la voie des armes, je ne doute pas qu'un grand Bronze tel que toi, au vol fort et rapide, saura soumettre à sa volonté la faible Blanche que je suis ...**

Enfin, à l'attention seule d'Adhâvan, rien qu'une promesse chuchotée, aux sous-entendus soudain angoissants, qui lui donna l'impression qu'une lourde pierre venait de tomber dans son estomac, le laissant vaguement nauséeux :

**Aie confiance, je ne ferai rien qui puisse mettre en péril ta mission, ou qui puisse aller contre ... tes intérêts.**

Ses intérêts. La Blanche en avait souvent une conception radicalement différente, dans la plupart des domaines. C'était elle qui l'avait poussé à rallier le Clan Dominant … Puis elle encore qui l'avait incité à accepter l'offre d'Aodren, après des années à se cantonner à obéir aux ordres et à servir son Kaerl sans se mêler des intrigues. Tout comme il avait observé Nagendra avant que leur maitre ne l'envoie lui porter sa proposition, il ne doutait pas que le Seigneur del Hendrake l'avait étudié et analysé, longuement, décortiquant ses faits et gestes avant de l'approcher finalement, au printemps de cette année. Une offre de celles qu'on ne pouvait pas refuser.
Avec un rictus qui pouvait passer pour un sourire si l'on ne s'y attardait pas trop, il donna son accord d'un signe de tête, quêtant celui de Nagendra. Aodren savait ce qu'il faisait en les envoyant, tous les deux. Cela en était presque effrayant.

Laissant Llyr à la charge de Rakesh, il préféra reporter son attention sur son vis à vis, tâchant de rassembler ses pensées tout en se forçant à décrisper ses mains du tissu de coton de ses chausses bouffantes. Il y avait plus en jeu qu'une simple négociation sur un ordre de mission. Et il avait beau se dire qu'il était parfaitement en capacité de mener la discussion à bon terme, il ne pouvait s'empêcher de sentir excessivement déplacé dans les circonstances présentes.

Tout comme Nagendra auprès de Dorcha Elerinna, Adhâvan avait été formé par l'impitoyable Ioana Cyallaïd-Cèlt’har, qu'il considérait objectivement comme la meilleure lame du Màr Tàralöm. Et si elle l'avait éveillé à l'usage des armes, elle l'avait également amené dans les alcôves du Sanctuaire de Flarmya, pour lui apprendre à écouter et entendre, et dans les gradins de la Fosse, pour lui apprendre à observer les courants qui s'y tramaient … Car on ne devenait pas membre du Concile sans chercher développer impérativement ce genre de talents chez ses Aspirants. Selon elle, bien plus qu'une épée aux conséquences souvent irréversibles, l'intelligence était la première arme dont il fallait se servir.

Par un effort conséquent, il parvint à rétablir le calme dans son esprit, se concentrant sur la visualisation mentale d'une épée au tranchant affûté, dansante face à la garde levée de son adversaire. Son visage à nouveau serein, ses mains aux longs doigts fins croisées dans son giron, il releva le regard pour croiser les deux ambres inquisitrices du Spectre des Cendres. Qu'avait-il perçu de son trouble ?

« Chevalier Tuncay, commença-t-il posément, comprenez que plus que de la flatterie, il n'y avait que la simple exposition d'un fait. En effet, d'autres que le Seigneur del Hendrake vous approcheront peut-être, attirés ou non par vos faits d'armes, et libre à vous d'accepter ou de refuser leurs propositions. Je vous crois suffisamment intelligent pour choisir seul où vont vos intérêts. »

Secouant légèrement la tête tout en haussant les épaules, il indiquait ainsi que le sujet, n'était pas, à ses yeux, des plus importants.

« Quant à ce que mon maître attend de vous, vous le savez certainement mieux que moi. Tout dépend de ce que vous êtes prêt à lui offrir. Sachez cependant qu'il n'acceptera rien de moins que votre totale loyauté … En échange de son serment d'agir toujours pour le bien du Màr Tàralöm. Bras armé et fervent défenseur ne sont peut-être pas tant en opposition que vous le concevez.  »

Ce qui représentait des notions bien subjectives. Iskuvar et Dehlekna eux-mêmes ne s'étaient-ils pas affrontés sur les sables de la Fosse portés par une même et profonde conviction ? Il doutait que Nagendra se montre dupe de ses paroles, mais en toute sincérité, il n'avait pas d'autre réponse à lui apporter. Il espérait que celui-ci saurait le percevoir et l'accepter comme tel.

« Vous avez bien sûr la possibilité de réaliser cette mission sans vous encombrer de la protection de notre Haut Représentant, en simple Spectre des Cendres, un parmi la multitude, répondant aux ordres d'un haut gradé. Cependant, considérant les risques que vous encourriez alors … Je ne saurais que vous conseiller d'accepter sa proposition, pleine et entière. »

De sa voix grave, charriant encore des accents oubliés de sa terre natale, il s'exprimait lentement, sans précipitation aucune, pour permettre au Spectre des Cendres de bien intégrer ses paroles. Lentement, mais sûrement, ils étaient arrivés au cœur de ces tractations. Devait-il à nouveau lui parler sans détour, au risque de l'affoler encore plus ? Ses iris d'or brun, méditatifs, se détournèrent un instant sur le rouleau oublié, reposant entre eux sur le bureau.

« N'y voyez pas là une menace, je vous prie, car ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Je suis venu à vous en potentiel allié et non en adversaire. Mon maître s'interroge sur vos loyautés, actuelles et passées. C'est une offre faite à votre curiosité, votre professionnalisme, et non pas une insulte à votre sens de l'honneur. Il ne vous demande pas de trahir qui que ce soit, mais simplement de le servir, lui. »

Un soupir imperceptible et une brève inclinaison de tête dans sa direction, avant de poursuivre. Ce qu'il allait évoquer alors, peu en connaissaient les réelles implications.

« Pour vous parler franchement, vous n'ignorez sans doute pas que le Seigneur Iskuvar n'a pas hésité, par le passé, à employer la manière forte pour réformer le Concile selon son goût. Il serait d'autant plus aisé pour lui de faire disparaître un Spectre des Cendres, anonyme parmi tant d'autres, s'il devait arriver qu'il s'implique un peu trop dans ses affaires ... Ou qu'il le considère comme une potentielle menace pour son trône. Aodren del Hendrake peut vous protéger de son nom. »

Il écarta légèrement les mains l'une de l'autre, concluant sa longue déclaration par un geste d'impuissance concédée. Pourquoi son maître avait-il choisi Nagendra ? Il n'était pas sûr de pouvoir lui apporter une réponse. Il y avait ses possibles accointances avec Martel, sous-entendues dans la discussion, ainsi que ses liens passés avec Dorcha, mais la véritable raison restait obscure. La plupart des ramifications tortueuses de l'esprit d'Aodren lui échappaient, et il n'était pas sûr, de toute façon, de vouloir s'y plonger, au risque de le regretter amèrement.

« Si vous souhaitez disposer de plus de temps pour réfléchir calmement à cette mission, je pense pouvoir vous offrir jusqu'au crépuscule de ce jour. »

Une porte de sortie donc, et sincèrement proposée. Pour Nagendra avant tout, mais également pour lui.



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MessagePosté le: Mar 22 Aoû 2017 - 17:26 Répondre en citantRevenir en haut

&

– Nagendra Tuncay, Spectre des Cendres, Chevalier Lié au Bronze Llyr –


L’intervention de la Blanche n’avait fait qu’irriter un peu plus les nerfs de l’Humain, lequel ressentait une tension telle que, eût-il été la corde d’un arc, il se serait déjà brisé sèchement. Avec vivacité, il tourna son visage en direction du Bronze et rencontra directement son regard, animé d’étincelles malsaines et victorieuses. Une fois de plus, il fronça les sourcils. Quelle plaisanterie grotesque préparait son Lié ? Quelles idées au raisonnement questionnable comptait-il mettre en œuvre ? Il percevait l’amusement du Dragon aussi sûrement qu’il sentait ses propres entrailles se tordre de frustration face à son impuissance. Pris au piège par la négociation, il n’aurait pas l’occasion de surveiller les moindres faits et gestes de Llyr – et Flarmya savait à quel point celui-ci pouvait se montrer inconsidéré. Nagendra laissa échapper un soupir tremblant, les doigts crispés autour des attaches cuivrées de son pourpoint bleu paon. La voix d’Adhâvan s’éleva alors, et l’Elfe ne semblait pas plus enjoué que lui par la perspective de voir leurs Liés s’envoler, puis possiblement converser, seule à seul. Malgré les paroles rassurantes de Rakesh – en tous cas, cela avait dû être son intention – Nagendra restait anxieux, mal à l’aise.

° Pour l’amour de Flarmya, Llyr, ne te fais pas plus stupide que tu ne l’es réellement. ° tenta-t-il d’un ton assez désespéré pour adoucir le tempérament furieux du Bronze. Un ricanement draconique vint faire vibrer les parois de son esprit tandis que Llyr suivait son aînée et s’étirait de tout son long, frôlant au passage les ailes d’ivoire.

° Tu ne m’as pas répondu. De quoi as-tu peur ? Personne ne l’ignore : tu es un garçon intelligent. Ne fais pas attention à ton Âme Sœur à l’intellect inférieur. Que pourrais-je faire sciemment qui irait à l’encontre de tes intérêts ? °

Nagendra renifla, une saveur d’ironie aigre-douce s’attardant sur ses lèvres étirées en un sourire à la fois cynique et désabusé. Et Llyr de répliquer à l’attention de sa consœur et des deux bipèdes :

° Je t’en fais également la promesse, Rakesh – et à toi, Adhâvan. Ai-je tort, Nagendra ? °

« Absolument pas. »
Le Spectre des Cendres inclina la tête en direction de la Blanche, réprimant un regard sévère devant tant d’innocence factice, quoiqu’une ombre méfiante subsistait encore au fond de ses iris d’ambre. « Soyez sans crainte à cet égard. » acheva-t-il froidement, raide comme un piquet et mâchoires serrées.

Par le Lien, Llyr lui avait transmis les flatteries de la Blanche et il n’avait pas pu s’empêcher de lever les yeux au ciel. Le Bronze saurait jouer de cela, sans aucun doute, mais d’une manière dénuée de subtilité – et ce ne serait pas la première fois. Son ego était effectivement démesuré, et, s’il se savait peu gâté par la Nature en matière de puissance intellectuelle, il détestait qu’on le prenne pour un idiot. Dès lors qu’on portait trop atteinte à sa fierté, le Dragon pouvait déployer, toute proportion gardée, des stratagèmes dignes de son Lié. Nagendra espérait que Rakesh en avait conscience, et qu’elle resterait sophistiquée tout au long de son entreprise de duperie. Llyr eut un ronronnement, répondant enfin à l’autre Dragonne, épiant d’un œil malicieux les traits de son Lié – qui partageait, peut-être contre sa volonté, leur conversation.

° Oh, je n’en doute pas non plus. Mais que devrait-il nous arriver alors ? Car si je puis te soumettre aisément, il n’en va sûrement pas de même pour les deux que nous laissons là. °

L’Humain se renfrogna, et son regard détailla brièvement et méthodiquement l’Elfe, l’ébauche d’un corps à corps se dessinant dans son imagination et celle de son Lié, comme pour le contredire. Il les effaça bien tôt, cependant, sachant très bien quelle était l’intention du Dragon en titillant de la sorte son estime de soi. Les pièges du Bronze étaient trop évidents pour qu’il s’y laisse prendre si facilement – et si certaines pulsions persistaient encore, vestiges délabrés d’une adolescence étouffée par une éducation violente et autoritaire, Nagendra était assez maître de lui-même pour les étrangler un peu plus.

Llyr prit son envol en premier, sa masse imposante chutant dans le vide avant de se redresser, et l’air déplacé par ses ailes provoqua un bruit qui fit vibrer le Chevalier d’envie. Il y avait bien longtemps qu’ils n’avaient plus partagé un vol… L’espace d’un instant, il ressentit une pointe de jalousie envers la Blanche Rakesh. Parfois, et même s’il refusait de se l’avouer, une certaine tristesse l’étreignait quant à la rivalité qui caractérisait leur Lien. Il ne savait plus vraiment ce qu’il avait souhaité, en foulant les sables des Cavernes Flamboyantes. Un frère ? Un allié ? Une échappatoire ? Llyr et lui étaient certes animés d’un même désir de conquête et de supériorité – mais une distance existait, car l’Humain n’était que rigueur et rudesse quand le Bronze se complaisait dans le conflit et les flammes.

Dehors, le Dragon s’élançait vers les cieux comme une lance trempée de sang et de cuivre. Sa compagne, plus fine et plus grâcieuse, le suivait de près, toute en légèreté et en ondulations aisées. Que pouvait-il faire pour la séduire ? Que pouvait-il faire pour lui donner satisfaction, et ne jouer rien de plus que son rôle de mâle dominant, brute et irréfléchi ? Il vrilla Rakesh d’un regard où dansaient de vastes nuages de poussière ocre, avant de faire volte-face et de passer sous elle, dans un mouvement souple que seul lui permettait l’avantage de sa jeunesse. Il n’osait pas encore se lancer dans une joute verbale – qu’il aurait été sûr de perdre, mais cela n’avait guère d’importance. Il pouvait se targuer d’agilité et de fantaisie là où la rhétorique lui faisait défaut, et peut-être ainsi gagner en intérêt aux yeux de la belle Blanche, dont la rumeur disait qu’elle était difficilement impressionnable – quoique fort joueuse, au grand dam de ses courtisans. Oh, et si lui y parvenait… ! L’ambre prisonnier de ses pupilles gagna en éclat à cette pensée jouissive. Jamais encore Llyr n’avait concouru auprès de ses frères, avait toujours jeté son dévolu sur de jeunes Bleues trop innocentes ou des Vertes trop faibles pour lui résister. Les réactions de Nagendra étaient alors des plus curieuses, et Llyr aurait menti en affirmant que cela ne faisait pas partie de ses motivations manifestes.

Dans le confort des appartements du Spectre des Cendres, l’ambiance était nettement plus pesante. Celui-ci n’ignorait pas les implications derrière une telle situation, mais ne s’en montra pas le moins du monde ému. Les élans du Bronze faisaient se hérisser les cheveux sur sa nuque, sans qu’il y prête trop attention. En-dehors de l’adrénaline qui se déversait dans ses veines et l’envie soudaine de dégainer épée ou poignard, Nagendra avait toujours réagi d’une manière posée et glaciale – eût-il en face de lui une charmante donzelle, ou, en l’occurrence et pour la première fois, un frère d’armes. Il ne se serait jamais pardonné de se laisser entraîner par les impulsions de son Âme Sœur. Adhâvan paraissait agité, bien qu’immobile. Pour l’avoir expérimenté lui-même, Nagendra pouvait presque sentir sa crispation. Ses iris d’or sombre focalisés sur un point vague, l’Elfe devait se livrer à des réflexions qui ne le concernaient pas. Patiemment, le Chevalier Bronze attendit que son visiteur retrouve ses esprits, sans le quitter du regard. Que souhaitait accomplir la Blanche ? Lié à un Dragon tel que Llyr, l’Humain s’était déjà trouvé ennuyé par ceux – et celles, plus précisément – qui pensaient qu’offrir leur Liée au Bronze suffirait à l’asservir, lui. Une telle bassesse le répugnait. Lui prêter les mêmes vices que son créateur était une offense qu’il lui arrivait de vouloir laver par le sang.

Quand Adhâvan releva enfin le visage, celui de Nagendra était là pour l’accueillir, un paisible sourire de façade ourlant ses lèvres pleines. Il n’aurait pas souhaité que les lubies de leurs Liés influent d’une quelconque façon sur la discussion entamée plus tôt, et comme l’Elfe s’exprimait à nouveau d’un ton calme et impassible, il eut satisfaction. Visiblement, le Verseur de Sang n’avait pas saisi son humour. Feignant une moue déçue, il agita la main.

« Laissez, laissez. Je plaisantais, voilà tout. Jamais je ne vous aurais accusé d’obséquiosité. Pardonnez mon erreur, j’aurais eu plus de chance en tentant de dérider une statue. » conclut-il, l’air aussi malicieux que lui permettaient ses traits – ironiquement – taillés dans le marbre.

En ce qui concernait les ambitions d’Aodren, cependant, Nagendra avait moins le cœur à rire. Il plissa les yeux, toujours fermement rivés sur son vis-à-vis, se demandant à quel point celui-ci était convaincu par ses propres paroles. À nouveau, un soubresaut moqueur fit se hausser ses épaules tandis qu’il laissait son regard se perdre le long des murs vides. Il n’accordait aucun crédit aux serments que pouvaient bien prêter leur Haut Représentant. Tout le monde se devait de le faire, à un moment ou un autre, et tout le monde n’avait toujours en tête, évidemment, que l’intérêt général du Kaerl. Cela n’était pas du ressort d’Adhâvan, toutefois, et lui n’essayait que d’aller dans le sens de son maître afin de remplir la mission qu’on lui avait confiée. Nagendra se fit violence pour contenir une réplique cinglante, espérant que son silence serait assez éloquent pour transmettre le fond de sa pensée.

Du bout des doigts, il effleura délicatement le rouleau de parchemin, perdu dans ses réflexions et bercé par la voix de l’Elfe, qui continuait son entreprise de persuasion. La limite entre trahir et servir était infime, surtout pour un être tel que Nagendra, pétri de grandes valeurs qui entraient parfois en conflit avec la réalité de leur monde. Aodren n’aurait jamais sa totale loyauté. La perspective de le persuader du contraire allait à l’encontre de sa personnalité – pour autant, avait-il vraiment le choix ? Il lui fallait trouver un nouveau seigneur, et vite. Il connaissait le sort que l’on réservait aux chiens errants.

« Quel fou serait rassuré par vos mots ? Vous me promettez la protection d’un Sang, en me rappelant de l’autre côté que nous sommes gouvernés par un tyran tout à fait capable de faire disparaître les membres trop gênants de son Concile. »

Sa voix était dépourvue d’acidité, et son regard, ni candide ni désabusé, brillait d’une curiosité franche. Ne se rendait-il pas compte ? Était-il plus ingénu qu’il ne voulait bien le laisser croire ?

Ou bien le sous-estimait-il à ce point ?

La jeunesse de Nagendra et son manque d’expérience formaient un handicap non négligeable – au regard des autres. Qu’il lui tardait de voir venir le jour où tous le reconnaîtraient pour ce qu’il était, lui, fils sans nom d’une prostituée sans visage, mendiant et voleur, et qui s’élèverait au sommet du Màr par la seule force de ses bras… ! Ses pupilles d’or en fusion embrasées par son Lien avec le Bronze, il prit une profonde inspiration afin de calmer une ardeur qui ne venait pas de lui. À la proposition de l’Elfe, il se fendit d’un fin sourire courtois. Inutile de hâter la prise de décision, donc, et il ne s’en porterait pas plus mal. Une partie de lui savait quelle serait, au final, sa réponse, mais il ne voulait pas paraître si simple à convaincre. Que penser de la loyauté d’un homme dont la promesse d’obéissance s’obtenait si facilement ?

« Je vous remercie de votre prévenance. En attendant que nos Liés reviennent de leur virée, puis-je vous offrir à boire ou à manger ? Le crépuscule est encore lointain – et, si vous n’y voyez pas d’inconvénient et qu’aucun autre devoir ne requiert votre attention, peut-être qu’une discussion plus mondaine pourrait m’aider à mieux cerner ceux dont votre maître aime s’entourer. »

Était-ce parce qu’il préférait garder le Lié de Rakesh à proximité tant que Llyr n’était pas revenu, par prudence, ou parce qu’il pensait sincèrement réussir à tirer ses propres conclusions du simple fait de côtoyer le Chevalier servant d’Aodren, lui-même n’en était pas certain.



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MessagePosté le: Ven 25 Aoû 2017 - 17:58 Répondre en citantRevenir en haut


Adhâvan Ilaiyaraja & La Blanche Rakesh

Theme Song :
Future Glory – Assassin's Creed OST


Finalement, l'accord avait été donné par Nagendra, bien qu'il ait semblé à Adhâvan que ce fut nettement à contrecoeur. L'espace fugitif d'un instant, l'Elfe regretta qu'il n'en ait pas été autrement … Les choses auraient certainement été plus simples pour lui. Mais la Blanche n'en faisait toujours, comme à son habitude, qu'à sa tête. Et ravir Llyr à la surveillance de ce qu'elle considérait comme son austère chaperon avait toutes les chances, selon elle, de leur apporter un bénéfice dans la réussite de leur mission, tout autant que de lui prodiguer une agréable distraction.

Pris dans ses propres pensées tourmentées, envisageant déjà les pires des scenarios quant aux intentions de Rakesh, Adhâvan remarqua à peine la crispation et le malaise de son hôte. Aussi haussa-t-il un sourcil à demi incrédule lorsque le Bronze lui transmis la promesse adressée à Rakesh - en nom et place de Nagendra ! Le poids dans son estomac s'accentua. La sensation de n'être que des marionnettes aux mains des dragons l'effleura désagréablement, et il baissa les yeux sur ses mains jointes, son visage masqué par la pénombre et ses lèvres tordues dans une mimique de dégoût. Qui étaient-ils après tout pour prétendre se jouer des âmes des Enfants bénis d'une puissante divinité, eux pauvres mortels ? Les chaînes de sa servitude n'étaient peut-être pas là où il le pensait.

Du bout des lèvres, empreint d'une froide sévérité, le Spectre des Cendres avait ajouté sa parole à celle de son dragon. Ainsi étaient-ils liés par ce serment : il était dit qu'ils ne tireraient pas l'épée l'un contre l'autre aujourd'hui. Rakesh lui transmis les pensées de son jeune frère, assorti d'un nouvel éclat de rire cristallin, et l'Elfe coula un regard bref à Nagendra, remarquant son expression renfrognée et la façon dont il l'étudiait avec une attention méticuleuse, presque évaluatrice. S'interrogeait-il lui aussi sur le gagnant d'un éventuel duel entre eux deux ? Une nouvelle fois, Adhâvan regretta qu'il ne s'agisse pas d'une problématique plus concrète, permettant de s'affronter de la pointe de leurs lames plutôt que par un assaut de leurs esprits respectifs.

Ses paupières vinrent lentement recouvrir ses iris d'or brun, sa poitrine se serrant tandis que l'agile Blanche s'élançait à la suite du Bronze, ses ailes nacrées se gonflant largement pour accueillir le vent joueur et capricieux qui régnait autour des weyrs. Lentement, à la seule puissance de ses ailes, Llyr remonta à sa hauteur, prenant la tête pour les mener vers les Pics de Cendre où ils pourraient profiter pleinement des différents courants aériens … Sans, pour une fois, être dérangés par leurs frères et sœurs.

Les paysages du Màr Tàralöm, magnifiquement éclaboussés d'or par le brillant soleil de l'aube, se déroulaient sous leurs yeux, et Rakesh ressentit une vive fierté naître en elle, un profond sentiment d'appartenance à ces lieux. Elle était ici chez elle, et sous réserve de trouver un mâle à la hauteur de ses ambitions, elle pourrait se révéler tout aussi Reine que les grossières Incarnates qui se prélassaient aux Dol Narë. Celui-ci répondrait-il au moins un peu à ses attentes ? Elle répondit à son regard ambré chargé d'excitation par un battement d'ailes tranquillement languide, sa longue queue ondulant derrière elle au gré de ses changements de direction. Qu'il vienne donc à elle, s'il le souhaitait.

Alors, d'un seul mouvement souple, le Bronze fit brusquement volte-face, profitant de son élan pour se glisser agilement sous elle, effleurant à peine les écailles tendres de son ventre. Le plaisir et une certaine ivresse enflèrent vivement dans sa vaste poitrine et elle exulta, rugissant son défi à ses pairs, ainsi qu'à son jeune frère à l'aura soudain plus attirante. Le son de son cri se répercuta longuement sur les falaises environnantes. Il n'avait pas encore la pleine puissance et la stature de ses frères plus mûrs, mais il s'annonçait d'ors et déjà plutôt prometteur. Encore quelques années, une poussière à l'échelle de la vie d'un dragon ... Elle saurait apprécier son audace à sa juste valeur !

Accélérant l'allure, insaisissable comète à l'éclat arc-en-ciel, elle souffla un léger nuage de fumée par les narines, ses prunelles tourbillonnantes en un troublant mélange d'émeraude et de topaze, chaviré par quelques éclats de rubis. Tout à la fois joueuse, séductrice et moqueuse, l'invitant silencieusement à donner le meilleur de lui-même. Qu'avait-il à lui offrir ?

**Attrape-moi si tu le peux !**

Et se laissant porter par un courant ascendant, elle s'éleva d'un bond vers le ciel, uniformément bleu, le sang rugissant en torrent dans ses veines l'empêchant de sentir le froid mordant ses blanches écailles.



Son cœur battant, sans qu'il puisse le contrôler d'une quelconque façon, à l'unisson avec celui de Rakesh, Adhâvan posa un regard un instant troublé sur les appartements du Spectre des Cendres, le temps de quelques secondes, juste le temps que ses mains relâchent le tissu de ses chausses et que son visage retrouve sa sérénité. Ses iris d'or brun rencontrèrent alors l'expression patiente de Nagendra, et son sourire tranquille, finalement teinté d'une ombre de satisfaction, qui ornait curieusement son visage ciselé autrement dans le marbre. Lui ne apparaissait pas excessivement perturbé par la joute exaltée de leurs dragons, focalisé sur leur discussion à l'image d'une flèche décochée vers sa cible. Le Chevalier Blanc en conçut un sentiment ambigu, mélange de soulagement et d'irritation. Si le contraire eut été assez dommageable considérant la gravité et les conséquences de cette négociation, une telle nonchalance affichée était étonnante.

A la mention de l'échec de sa tentative d'humour, Adhâvan lui adressa un regard neutre, une certaine perplexité naissante au fond de lui, tandis que Nagendra agitait vaguement une main pour clore définitivement le sujet. Il aurait pu s'en sentir vexé, mais incertain de ce qu'il aurait du répondre, préféra garder le silence, le laissant poursuivre.

Bien lui en pris, car cette belle humeur ne dura pas, et le visage de l'Humain se ferma une nouvelle fois, ses lèvres pincées révélant malgré lui sa colère. Les garanties que lui proposaient Aodren, le serment si diversement interprétable qu'il lui avait énoncé ne le satisfaisaient pas. Une fois encore, Adhâvan observa un silence prudent, méditatif, ses iris scrutant attentivement son vis à vis à la recherche d'un signe interprétable pour prévoir la prochaine tempête émotionnelle qui le traverserait. Le Chevalier Bronze, si calme stratège qu'il était de toute évidence, se laissait porter par ses ressentis, passant du mépris à l'amusement, de la colère à la courtoisie. Le tout encadré par un tempérament franc et direct. Et cela l'auréolait, bien malgré lui, d'une certaine et irrépressible sympathie aux yeux de son aîné ... Adhâvan étant habitué à exercer un contrôle rigide sur lui-même, et tout ce qu'il considérait comme offrant potentiellement à ses adversaires une prise sur lui.

La trahison et la loyauté … Des notions dont bien peu au Màr Tàralöm lui semblaient faire cas. Etait-ce une bonne ou une mauvaise chose ? Il ne possédait pas la réponse. Il espéra simplement que le jeune Spectre des Cendres avait été bien éduqué pour évoluer au milieu de ce nid de serpents que représenteraient pour lui les complots politiques Ardents, et qu'il saurait se protéger. Sans quoi il était probable qu'Aodren ne l'utilise jusqu'à ses dernières limites … Avant de l'abandonner à son triste sort, brisé, une fois qu'il ne pourrait plus répondre à ses exigences. Devait-il lui dire, également, cela, lui exposer la vérité nue et cruelle sur ce qui l'attendait ?
L'Elfe hésita un instant, s'assombrissant sous les yeux de Nagendra, lesquels brillaient d'une curiosité à la fois lucide et résolue. Une simple erreur de jugement, et c'en était fini de lui. Il y avait des mots qu'il ne pouvait pas prononcer, car ils l'amèneraient à leur propre perte, l'un et l'autre, aussi sûrement que s'il les avait criés en plein cœur du Val. ''Les murs ont des oreilles'', était une des premières leçons que Ioana lui avait appris, le laissant errer, alors Aspirant, au gré des couloirs du Sanctuaire de Flarmya durant toute une journée. ''Ce soir, tu me feras un compte-rendu complet de ce que tu auras appris sur les intrigues qui ont cours en ce moment au Màr Tàralöm.'' Et il s'était honorablement illustré dans la réalisation de sa tâche, à la grande satisfaction de sa Maîtresse. Il ne l'oublierait pas.

Laissant son regard dériver brièvement sur l'aire d'envol, détaillant la plateforme d'où s'étaient élancés plusieurs minutes auparavant les deux dragons, il reporta enfin son attention sur son frère d'armes, l'expression prudente et la tonalité de sa voix mesurée, énonçant un fait.

« Je vous ai exposé la réalité telle qu'elle était, sans chercher à en enjoliver les bénéfices ni à en masquer les risques. »

Que pouvait-il lui répondre d'autre, après tout ? S'il n'était pas venu là pour l'intimider d'une quelconque façon – Aodren lui ayant laissé carte blanche quant aux techniques à employer pour le convaincre – il n'y avait rien qu'il puisse lui dire non plus pour le rassurer. Prudent, Nagendra l'était autant que lui, et à raison. Mais cela ne rendait ces négociations que plus difficiles à mener … Il sentait qu'il serait bientôt à cours d'arguments à lui opposer.
Aussi, lorsque l'Humain répondit par un fin sourire et une offre de poursuivre leur discussion sur des sujets moins périlleux, Adhâvan le dévisagea avec une franche surprise, pour le moins déconcerté. Un vague trait d'humour noir lui traversa l'esprit, chargé de cynisme, lui faisant considérer la porte de sortie non seulement ouverte, mais largement dégondée.

Désarçonné par ce revirement d'attitude, il chercha quoi répondre, envisageant déjà de refuser poliment, arguant d'un emploi du temps chargé. Instinctivement, il alla chercher le contact de Rakesh dans son esprit, mais toute prise par l'ivresse de son vol, la Blanche ne lui accordait en apparence pas la moindre miette d'attention. En lui, son irritation s'aviva une nouvelle fois tandis qu'il considérait amèrement l'insouciance de son âme-soeur et maudissait sa propre faiblesse.

Le jour de son Empreinte, sa dragonne lovée dans ses bras dans une attitude de propriétaire, les gens avaient commencé à murmurer avec mépris, masquant leur bouche de leurs mains levées, désignant du menton Ioana. Après tout, ses Aspirants n'étaient-ils pas en grande majorité de sexe féminin ? Que fallait-il attendre d'un de ces rares garçons qu'elle ait accepté de former ? Et s'il s'en était senti piqué au vif, ce n'était guère pour lui, ou pour Rakesh, mais bien pour sa Maitresse. Que sa réputation pâtisse de ses actes, il l'acceptait difficilement, car elle ne le méritait pas.
Puis, lorsque le caractère de la Blanche s'était affirmé en vieillissant, que ses appétits divers et variés s'étaient faits plus aiguisés, des rumeurs malsaines sur la nature des relations qu'elle entretenait avec son Lié avaient commencé à courir. Là encore, il les avait ignorées, la dragonne semblant se rengorger d'être considérée comme une femelle aussi redoutable.
Des années avaient passé, et il s'était finalement attaché au service d'Aodren del Hendrake, connu lui-même pour être un personnage ambitieux et original … Et les railleries avaient repris de plus belle, les langues de vipère spéculant cette fois sur son ''intimité'' présumée avec son seigneur et maître.

Les ardents raffolaient de ce genre de ragots et lui, à l'instar des autres Chevaliers liés à des femelles, constituait un sujet particulièrement savoureux, honteux, et bien sûr, inépuisable. Qu'importait sa valeur réelle dans ces conditions, après tout ?

Il soupira, se pinçant l'arrête du nez tandis qu'à travers tout le Kaerl résonnait le cri de défi de Rakesh. Une fois encore, elle réduisait à néant tout effort de discrétion. Qu'allaient dire à présent les gens des raisons qui avaient poussé sa dragonne à partager son vol avec le Bronze de Nagendra ?

Rien de toutes ces rumeurs n'était vrai, mais il avait souhaité s'en ouvrir franchement à Aodren, lorsqu'il l'avait convoqué ce matin là. Si sa réputation devait desservir le noble, à présent qu'il était Haut Représentant, il aurait compris que ce dernier souhaite qu'il fasse, autant que possible, profil bas pendant quelques mois.
Mais, étonnamment, le Fëalocë avait éclaté de rire, un large sourire matois ourlant ses lèvres, et, se penchant vers lui, il lui avait tapoté brièvement la joue, bien trop familièrement ... Il lui avait fallu alors toute sa rigueur militaire pour s'empêcher de frémir et de reculer sous le contact d'Aodren, tandis que son maître lui murmurait simplement de ne rien faire pour décourager les rumeurs, avant de le congédier sans plus lui accorder d'attention. Le Haut Représentant considérait en effet que la meilleure façon de cacher quelque chose, était de la mettre bien en évidence. Qu'ils bavent sur sa réputation et le sous-estiment, et ainsi il pourrait accomplir bien des choses au nez et à la barbe de tous !
Et tout cela sous le regard extérieurement complaisant de Rakesh, une lueur de menace brillant néanmoins sourdement dans ses yeux opalescents. Une attitude bien trop négligente selon la Blanche et qui avait donné lieu à cette fameuse diatribe sur l'indignité de leur situation.

Comme une étincelle enflammant l'herbe sèche, sa colère s'embrasa alors, mêlée d'un terrible mépris envers lui-même, pour être aussitôt réduit à néant par la voix de sa dragonne, résonnant dans son esprit aussi sèchement qu'un claquement de fouet.

**Accepte sa proposition.**

Dans un bref élan de rébellion, il lui renvoya un simple mot. Pourquoi ? Nouveau rire mental de la dragonne. Ses sources d'amusement étaient comme toujours innombrables ...

**Admets-le, le garçon a piqué ta curiosité. Oseras-tu mentir et me dire que tu n'apprécies pas son honnêteté ?**

Vaincu par ce simple défi, Adhâvan pâlit légèrement, troublé par les émotions de la dragonne, et percevant cette infime zone de chaleur qui irradiait de son plexus solaire, plaisir coupable et ignoré d'être la cible d'un intérêt parfaitement désintéressé. Depuis combien de temps cela ne lui était pas arrivé, en ces terres obscures ? Impitoyablement et fermement, il la réprima, se raisonnant en se disant que ce n'était que la manifestation de la plus élémentaire prudence, voire une simple forme de courtoisie, en vérité ... N'en ferait-il pas de même en de pareilles circonstances ?
Admettant finalement sa défaite, la lassitude et l'épuisement nerveux se peignant sur ses traits anguleux et révélant sa garde enfin baissée, il hocha lentement la tête face à Nagendra. Son maitre avait requis sa présence à une heure du jour précoce, mais c'était lui et lui seul qui avait jugé approprié de se rendre immédiatement après chez le Chevalier Bronze … Sans prendre le temps de se nourrir convenablement en vue d'un entretien qui allait mobiliser toute son énergie.

« Je n'ai pas d'autre mission qui nécessiterait mon attention. N'importe quelle boisson et nourriture me conviendra, si ce n'est pas trop vous demander. Quant à ce que je peux vous offrir en échange ... »

Il haussa légèrement les épaules, faisant tinter le bijou à son oreille, et l'or brun rencontra l'ambre brûlante, y cherchant quelque chose pour l'éclairer sur ses réelles intentions, sans trop savoir réellement ce qu'il attendait d'y trouver. Si cela pouvait servir ses intérêts dans l'affaire et le pousser à accepter cet ordre de mission, il voulait bien se prêter au jeu.

« Que désirez-vous savoir ? »



L'on rencontre souvent sa Destinée
Par les chemins que l'on prend
Pour l'éviter

***

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Amaélis Yodera
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MessagePosté le: Lun 28 Aoû 2017 - 22:58 Répondre en citantRevenir en haut

&

– Nagendra Tuncay, Spectre des Cendres, Chevalier Lié au Bronze Llyr –


La Blanche avait rugi, et cela, même un Dragon tel que Llyr ne pouvait que s’en émouvoir. Nées dans la lumière rougeoyante de l’aube, des flammes éphémères venaient lécher le cuivre de ses écailles, tandis que celles de sa partenaire capturaient les rayons pour les muer en écume irisée. Rakesh l’aveuglait presque, mais, au milieu des éclats aux multiples teintes, il perçut le reflet d’un regard, tout aussi chamarré. Quel Dieu alors, parmi ceux en l’honneur de qui les Hommes se tuaient à ériger temples et sanctuaires, aurait pu condamner son désir de la ravir ? Le Bronze répondit à la provocation de la Blanche, à la fois amusé par la tournure des évènements et profondément déterminé à étaler devant elle ses plus prodigieux trésors – comme l’un de ces êtres de foi qu’il détestait tant sur l’autel d’une idole.

Savaient-ils, ses frères aînés, ce qu’ils manquaient par amour envers un ego abreuvé de paroles étrangères à leur cœur ? Lui n’avait pas ce genre de scrupules. Nagendra pouvait bien lui promettre toutes les Incarnates du Kaerl, il irait toujours dans le sens de ses inclinations – et Flarmya savait qu’elles étaient diverses, changeantes, obstinées. Une sensibilité qui jurait furieusement avec son caractère se trouvait pourtant dissimulée derrière la vibrante armure de bronze, et s’éveillait dès lors que l’âme du Dragon entrait en contact avec ce qu’elle jugeait beau. En cela, l’Humain et lui étaient similaires, mais le premier trouvait pleinement satisfaction dans l’art quand l’autre se réjouissait à la vue du sang et des larmes. Malgré ce penchant avoué pour la violence, il n’avait rien contre l’aurore – ni contre Rakesh, unique étoile tombée des cieux et qui volait maintenant à leur rencontre.

Llyr fit claquer ses mâchoires, et, les ailes plus gonflées par les vents de tempête s’agitant dans sa poitrine que par ceux hululant entre les Pics de Cendre, il s’élança à la poursuite de la Blanche. La Dragonne, sans aucun doute, partageait son goût pour le défi et le jeu. Le Bronze ne s’y tromperait pas ; les Enfants du Màr Tàralöm avaient aussi cela en commun qu’ils ne reculaient devant rien pour atteindre l’objectif qu’ils s’étaient fixés. Il ignorait quel était celui de Rakesh en agissant ainsi, mais ne s’en montrait pas inquiet – quel risque courait-il en choisissant de lier l’utile à l’agréable ? Il n’y avait que son Lié pour y voir un vice.

° Échappe-moi… si tu le peux. ° gronda-t-il enfin, sa voix esquissant les contours d’un rictus prédateur tandis que tous ses muscles se tendaient afin de fendre l’air.

La Blanche était plus rapide, plus alerte. Il aurait pu attendre qu’elle se fatigue… mais où était le plaisir ? La laissant s’élever vers le ciel, il préféra filer fougueusement vers un autre courant, de manière à surgir face à elle plutôt qu’à sa suite. Jouant de son aisance, il enroula ses ailes autour de son corps, formant une improbable corolle embrasée qui acheva d’éclore une fois la bonne altitude atteinte. Même s’il savait que Rakesh le jugerait piètre adversaire en matière d’acrobaties aériennes, il était trop enivré d’air et d’azur pour y prêter attention. Pour l’instant, il ne ressentait rien que l’euphorie de goûter à nouveau aux joies du vol, et d’avoir pour compagne une Dragonne aussi féroce que celle-ci. Il comptait bien évidemment en profiter avant que la voix sèche de son Lié ne se fasse entendre pour lui rappeler que cet acte de copinage n’était pas indispensable à l’accomplissement de leurs ambitions – et aurait pu se révéler, au contraire, extrêmement dommageable.

Ah, à Kaziel cet Humain trop empesé ! Une gerbe de braises traversa ses iris avant qu’il ne se jette dans la direction de la Blanche, ouvrant les ailes comme pour l’inviter à danser.

Faisant écho à l’impulsivité du Dragon, les doigts de Nagendra s’étaient finalement refermés avec force autour du parchemin, froissant le papier avec un bruit qui passa miraculeusement inaperçu, dissimulé par les rugissements des Dragons. Sûrement, Adhâvan ne se formaliserait pas de ce réflexe inconscient, révélateur d’une crispation qui ne filtrait autrement pas par ses paroles ou sa réflexion. Plus tôt, il se considérait chanceux d’avoir trouvé un Bronze sur les sables. Il était désormais persuadé du contraire. Néanmoins, il ne pouvait pas se laisser distraire ni par les activités de son Lié, ni par ses émotions aussi vives et franches que l’éclat de l’aube. Éduqué par la rigueur, morceau d’argile modelé par des mains aussi froides qu’agiles, ce n’était pas les émois de son frère d’âme qui auraient raison de sa détermination. Lui qui ne s’autorisait aucun écart, il détestait ce flot de sensations qu’il sentait couler dans ses veines, et concentrait tous ses efforts à l’étouffer, y apportant le même soin que Dorcha par le passé.

L’Elfe semblait ne pas perdre une miette de ce que pouvait trahir son visage, et il vint soudain à l’esprit de Nagendra qu’il n’aurait pas dû se montrer si facile à lire. Intérieurement, il maudit son visiteur de s’être présenté à une heure si précoce. Pourtant, le Chevalier ne laissait pas pénétrer l’ennemi dans son intimité, et il ne considérait pas Adhâvan comme une menace – pourquoi donc chercher à s’en dissimuler ? Et qu’aurait-il dû penser de son attitude fermée et austère ? Était-ce par prudence envers celui qui s’attacherait pourtant au service du même maître, ou simplement par nature ? L’Humain songea à ces quelques questions, le menton posé sur sa paume. La réponse ne lui paraissait pas d’une importance capitale – ni d’une grande complexité, tout bien réfléchi – mais il n’arrivait pas à faire taire sa curiosité. La différence de disposition entre le Verseur de Sang et sa Liée le frappa à nouveau. Certains n’avaient pas réellement besoin de se sentir vivre, se laisser porter par le courant et s’en remettre aux choix de ceux à qui ils avaient choisi de répondre leur apportait tout ce qu’ils désiraient. Il aurait été mal avisé, cependant, de ne plus voir en l’Elfe qu’un jouet – pour Rakesh, pour Aodren.

° Je suis bien placé pour savoir qu’ici, on aime jouer avec des épées, et on préfère celles-ci bien aiguisées. °

L’idée elle-même n’avait pas un goût déplaisant, en particulier quand Llyr n’était pas là pour la teinter d’ironie et d’aigreur. Le Bronze voulait tout, tout de suite. Nagendra voulait tout, mais préférait attendre et apprendre. À force d’observer la façon dont étaient tirés les fils, il était évident qu’on se tournerait naturellement vers lui quand un marionnettiste viendrait à manquer… Du moins avait-il bâti la plupart de ses projets d’avenir autour de cette hypothèse, tout en se laissant l’opportunité d’emprunter des chemins détournés. C’eût été mentir que d’affirmer que lui-même se complaisait dans la servitude. Il appréciait les ordres car ils lui apportaient le cadre nécessaire à sa progression, mais méprisait bien souvent ceux qui les donnaient – trop prompts à oublier leurs propres devoirs.

Enfin, Adhâvan avait répondu à son accusation, après de longues secondes passées à réfléchir sombrement, l’air obscurci par des considérations qu’il ne comptait pas partager. Alors, l’Humain avait retenu un soupir las. Qu’avait-il espéré d’autre, en vérité, que cette réponse-ci ? L’Elfe ne se jouait pas de lui, il ne pouvait pas vraiment l’en blâmer. Confronté à une telle honnêteté, Nagendra ne savait plus comment étayer sa résistance. Bientôt, ils commenceraient tous deux à tourner en rond, et nul doute que cela l’ennuierait. Il regretta un instant que son confrère ne se montre pas plus agressif, ou plus retors. On croisait rarement un tel personnage, dans les couloirs du Màr, et l’Humain n’était pas tout à fait sûr de réussir à tirer profit de la situation. La présence du Bronze dans un coin de son esprit, et l’intense chaleur qui s’en dégageait comme d’un brasier, faisaient enfler un sentiment de frustration dans sa poitrine, sans qu’il ait pu savoir ni pourquoi, ni comment s’en débarrasser.

Il attendit patiemment que l’Elfe accepte ou décline l’invitation, pianotant des doigts sur la table, avec toujours ce sourire imprimé sur ses traits. La proposition, au moins, avait suffisamment désemparé Adhâvan pour qu’il oublie un instant son masque impassible, et Nagendra s’en félicita, savourant la surprise qui avait éclos dans les iris mordorés. Avec intérêt, il observa son expression changer, blêmir pour finalement glisser dans l’ombre, comme s’il s’était soudain trouvé submergé par la fatigue. En dépit de ce que lui soufflait son bon sens, l’Humain se perdit en conjectures, tentant de s’expliquer les raisons d’une telle réaction. Si Adhâvan n’était effectivement qu’un jouet, il ne devait pas être habitué à ce qu’on fasse montre de sympathie à son égard – l’enfant le plus capricieux faisait bien pâle figure à côté des nobles Ardents. Qu’en était-il de ses frères, alors ? Nagendra n’avait jamais connu l’isolement, et ne comprenait pas qu’un soldat puisse se comporter en loup solitaire. Partout et de tout temps, dans les rues de sa ville natale comme sur les sables de la Fosse, il avait eu, à défaut d’amis, des camarades, unis par la même volonté de survivre.

La voix du Chevalier Blanc, presque timide, le tira de ses pensées, et il lui fallut un temps avant de comprendre qu’il avait choisi de rester, tant son ton traduisait l’hésitation et la réserve. Adhâvan accrocha son regard, et Nagendra pencha légèrement la tête, inquisiteur. Encore une fois, il se demanda ce qu’il cherchait avec tant d’application.

« Que désirez-vous savoir ? »

Nagendra eut un bref éclat de rire en guise de réponse à la question du Chevalier, car, par Flarmya, il faisait preuve d’un pragmatisme à toute épreuve, puis se leva pour aller chercher de quoi satisfaire son hôte. Il n’avait rien d’époustouflant à lui offrir, seulement du thé, quelques fruits secs ou frais. S’affairant à libérer de l’espace sur le bureau, il jeta un bref coup d’œil au reste de la pièce, dépourvue de mobilier plus confortable.

« Je ne sais pas. Je n’avais pas d’interrogation précise en tête. » déclara-t-il en déposant une tasse face à Adhâvan, rapidement suivie d’une coupelle emplie d’amandes, de figues et de raisins. Il croisa les bras, restant debout le temps que l’eau chauffe, et orienta son regard vers l’extérieur.

« Pourquoi avoir choisi Aodren ? En quoi jugez-vous qu’il sert mieux les intérêts du Kaerl qu’un autre ? » commença-t-il d’une voix douce, presque un murmure. « Je vous demande votre avis ; pas de me faire l’inventaire des serments qu’il a prêtés jusqu’à devenir Sang. »

Il ouvrit la bouche pour continuer, mais se ravisa. Il s’inquiétait de savoir depuis combien de temps le Fëalocë le faisait surveiller, et à quel point ce dernier était au courant de ses accointances avec Martel Dehlekna, mais jugea plus sage de ne pas forcer sa chance. Il s’arracha à la contemplation du ciel et reporta son attention sur Adhâvan, la mine sérieuse.



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MessagePosté le: Mer 30 Aoû 2017 - 20:02 Répondre en citantRevenir en haut


Adhâvan Ilaiyaraja & La Blanche Rakesh

Theme Song :
Einar Selvik - Völuspá


S'élevant toujours plus haut dans le ciel, la Blanche, comète nacrée, étoile égarée dans l'aube qui étendait son emprise sur la forteresse ardente, pouvait sentir son cœur vibrer dans sa cage thoracique tel un tambour de guerre. Filant comme le vent, le souffle coupé par l'altitude, une exaltation voluptueuse emplissait tout son être. Enivrée par son propre vol, seule une petite partie d'elle-même se souvenait encore du défi lancé à son jeune frère, lequel n'avait pas manqué d'y répondre avec férocité, d'un ton chargé d'excitation. Elle ignorait jusqu'où il avait conscience de ses réelles intentions, mais il s'était finalement lancé à corps perdu dans ce jeu qu'elle avait instigué entre eux.

Ce n'est que reconnaissant enfin ses propres limites que l'agile Blanche ralentit sa course folle, déployant vivement ses membranes neigeuses, s'offrant volontairement au regard du Bronze dans toute sa splendeur. Là-bas, dans les appartements encore plongés dans la pénombre du Spectre des Cendres, son Elfe luttait contre ses démons, se débattant contre lui-même. Ses griffes profondément plantées dans son âme, elle comptait bien le pousser encore et encore, toujours plus près de ce gouffre qu'il refusait de voir. Et elle percevait, obscurément, que Llyr avait engagé une partie de nature très similaire avec son propre Lié, ce qui ne manquait pas de l'enchanter également. Elle comptait bien l'aiguillonner, lui aussi, tant et plus, tâchant de voir jusqu'où il serait prêt à aller … Et quelles en seraient les conséquences sur la discussion bien trop mortellement sérieuse entre les deux frères d'armes. Bien sûr, elle serait fidèle à sa promesse, et elle en était réellement convaincue : elle ne ferait rien qui pourrait compromettre la mission de Kishan.

Laissant échapper un rire mental ravi alors que son compagnon apparaissait soudain sous ses yeux, flamboyante lance de Bronze sous les rayons diffus de Solyae, elle virevolta aussitôt, imposant une vrille à son corps tout entier, frôlant de côté Llyr pour le dépasser et s'enfuir un peu plus loin. Le fait d'avoir finalement réussi à éveiller son intérêt, lui qui prétendait pouvoir l'ignorer, l'emplissait d'orgueil. Et de le voir se démener si farouchement pour briller à ses yeux était loin de lui déplaire également. Une fois encore, elle tourna la tête pour le jauger du regard, malicieuse et tentatrice dans son attitude, prenant le temps d'admirer le jeu de ses muscles puissants sous les écailles cuivrées. Il était jeune, manquant évidemment d'expérience, mais il savait instinctivement comment on devait courtiser une femelle. Et ce qu'il ignorait encore, elle comptait bien le pousser à le découvrir de lui-même, le poussant dans ses derniers retranchements.

Elle n'avait pas encore décidé si elle le laisserait saisir la récompense pour tous les efforts qu'il déployait face à elle ... Pas encore. Rien d'autre ne lui importait pour le moment que le plaisir de leur course … Et celui de sentir Adhâvan se débattre contre le flux de sensations qui devait faire rugir son sang. Elle ne niait pas sentir l'ivresse envahir peu à peu ses sens, et savait qu'à un moment ou à un autre, celle-ci obscurcirait suffisamment son esprit pour qu'elle fasse une erreur, et permette potentiellement au Bronze de la rattraper.

Un vigoureux claquement d'ailes pour se ralentir, avant de les replier légèrement autour de son corps fuselé pour aller se glisser agilement à travers une succession d'étroits passages entre les pics acérés. Bien sûr, son frère pourrait choisir de la suivre en gardant son altitude actuelle, mais elle attendait de lui une nouvelle petite démonstration de son habileté au vol. Elle voulait de lui rien de moins que la totale et absolue utilisation de ses capacités, rien de moins que ce qu'il consentirait à offrir à une Reine. Car Reine, elle l'était en ce moment précis, peut-être pas ornée des rubis sanglants des Incarnates tant honorées, mais néanmoins éclatante de majesté dans sa délicate parure de nacre pâle et de diamant.

**Seras-tu capable de me suivre, mon frère ?** lui susurra-t-elle à mi-voix.



Face à Adhâvan, le parchemin avait été réduit à néant, froissé dans le poing soudain crispé du Spectre des Cendres. Et pourtant, une fois encore, une imperturbable sérénité avait reparu sur le visage sculpté dans le marbre de son hôte, tandis qu'il attendait patiemment ses réponses, le menton reposant dans le creux de sa main. Un assombrissement passager de son expression en troubla momentanément la surface lisse, avant qu'une franche curiosité ne vienne allumer des étincelles d'or dans les iris de Nagendra. L'Humain l'observait, mettant à profit son silence et de ses réflexions, cela il l'avait bien perçu. Distraitement, il se demanda quelle image ils devaient donner, dans cet étrange face à face, s'étudiant à l'instar de deux fauves méfiants, à l'affût du moindre mouvement qui briserait cet équilibre fragile de tolérance qui s'était instauré entre eux.

Il ne pouvait pas savoir la nature des pensées de son frère d'armes à cet instant et c'était tout aussi bien, car il était fort possible qu'il ne l'aurait alors pas toléré. Lorsqu'il avait récusé son accusation, l'Humain avait de toute évidence contenu un soupir las, avant que ses doigts ne se mettent à pianoter lentement sur la surface lisse du bureau. Non cette réponse ne le satisfaisait pas non plus. Manifestation d'impatience ou d'agacement ? Il supposait pourtant Nagendra suffisamment éveillé et perspicace pour comprendre sa prudence. Quant à l'honnêteté dont il avait fait preuve, n'avait-il pas en premier clairement démontré qu'il entendait mener les négociations d'une telle façon ?

Enfin, lorsqu'Adhâvan eut repris suffisamment d'ascendant sur lui même pour donner son assentiment à la proposition d'une conversation moins grave, questionnant calmement son hôte sur les sujets qu'il souhaitait aborder, le rire de l'Humain éclata, bref, chargé d'une telle chaleur, tellement incongru, mais tellement, tellement … comment pouvait-il le définir ? Ce n'était pas le rire moqueur, lourd de provocation de Rakesh, ni celui chargé de dédain et de menace qui avait échappé à Aodren ce matin là. Pas non plus celui qui ourlait de mépris, silencieusement, les lèvres de ceux qui crachaient dans son dos …

Des torrents de lave pure courant dans ses veines, se déversant sans fin à travers l'âme qu'il partageait avec Rakesh, il ferma les paupières, soudain étourdi, à demi conscient du Spectre des Cendres qui se déplaçait dans la pièce, derrière lui. Le son résonnait dans son esprit, encore, et encore, alors qu'il l'étudiait mentalement, en ressentant chaque note. Ce rire, rien de plus que l'expression d'un amusement sincère, il n'avait guère eu d'occasions de l'entendre. Une fois de plus, revenant le hanter, la question lancinante, ''combien de temps ?''. Une fois de plus, l'Elfe s'efforça de la repousser loin de son esprit. Quelle importance ? Il n'avait aucun besoin d'y répondre.

Sur ses avant-bras nus, sa peau se hérissa de chair de poule, soumise tant à l'action du froid qu'à l'exaltation éprouvée par sa dragonne. Et là, à gauche, venant le picoter désagréablement, les cinq petites plaies laissées par la Blanche lors de leur rencontre avec Darlana. Ce jeu qu'elle avait entreprit avec Llyr … Etait-ce sa façon de lui faire payer son intervention, de lui rappeler sa faiblesse et son impuissance ? Comme s'il lui était possible de simplement en venir à l'ignorer, à l'oublier. Un rictus fugitif, douloureux, agressif, tellement chargé de signification, étira ses lèvres sans qu'il n'en ait conscience, adressé au parchemin froissé devant lui, avant de s'effacer tout aussi vite qu'il était apparu, une forme de distanciation s'emparant à nouveau de son visage.

Adhâvan prit d'abord une profonde et lente inspiration, dans une tentative d'apaiser les battements erratiques de son cœur. Puis, ses doigts vinrent effleurer la source physique de sa douleur, et avec une aisance née de l'habitude, il se concentra dessus pour enclore dans un coin de son esprit, la lame d'émotions tranchante que représentait Rakesh. Suffisamment loin pour que cela impacte nettement moins sa conscience, mais pas tout à fait détaché de son âme, car en vérité, il n'osait pas se couper totalement de sa dragonne. Leur Lien était fort, solide, et leurs âmes à l'image de deux pièces de casse-tête, s'accordant avec exactitude l'une à l'autre, à condition de savoir les placer correctement. Il sentait la Blanche ivre de joie, d'excitation, de plaisir, ivre de vie, tout bonnement, à la fois bien trop proche de lui et ne lui accordant qu'une bien maigre parcelle d'attention.

La solitude pouvait se révéler effrayante. L'Elfe ne voulait pas la ressentir, ne pas lui offrir la moindre prise sur son âme, pas plus qu'au reste de ce qu'elle tentait de lui imposer. Ses mâchoires se serrèrent, en faisant ressortir la dureté.

Un son léger lui fit rouvrir les yeux, baissant son regard mordoré sur la tasse vide que Nagendra venait de déposer sur le bureau, accompagné d'une coupelle remplie de fruits, secs et frais. Son estomac se tordit alors légèrement, lui rappelant l'absence de repas complet ce matin, en même temps que résonnait doucement la voix de son hôte, murmure brisant le silence ouaté qui s'était établi suite à sa dernière question. Ainsi, sous couvert de discussion mondaine, le Spectre des Cendres venait quêter son opinion sur Aodren … C'était un terrain bien dangereux sur lequel il allait devoir manœuvrer à présent. Aucun d'entre eux ne perdait de vue leur objectif, ils en avaient simplement changé l'angle d'approche.

Dans la semi pénombre, les iris mordorés du Verseur de Sang parurent presque bruns tandis qu'il levait les yeux sur Nagendra, debout non loin, les bras croisés sur son torse, en attente. La réponse qu'il allait lui apporter, comment devait-il la formuler ? Trop de curiosité pouvait le mener encore une fois à sa perte. Il reviendrait au Chevalier Bronze de percevoir la vérité à travers ses paroles. Pour se donner quelques secondes de réflexion supplémentaires et calmer les protestations de son estomac, l'Elfe allongea le bras pour s'emparer d'une figue bien mûre dans la coupelle.

« En vérité, c'est le Seigneur del Hendrake qui m'a choisi, et non l'inverse ... »

Le regard dans le vague et un rien hésitant quant à la façon dont il pourrait poursuivre son explication, il se prépara à une navigation en eaux troubles, sa concentration rendue plus difficile par l'insatiable pulsation d'énergie vitale qu'il sentait irradier lentement et irrémédiablement en lui.

« J'ai été formé et mené jusqu'à l'Empreinte par Maitresse Ioana Cyallaïd-Cèlt’har et la Verte K'Jenriath, et rien que cela en soi peut se révéler source d'intérêt pour certains. Cependant, bien qu'étant Sang du Màr Tàralöm, Ioana ne souhaite pas … s'embarrasser de serviteurs. »

Une façon détournée de dire qu'elle ne voulait pas impliquer d'autres personnes qu'elle et sa Liée dans les intrigues sulfureuses du Kaerl Ardent et du Concile, quelles que soient ses raisons profondes derrière cette décision.

« Lorsqu'Aodren m'a approché, il savait très exactement ce qu'il faisait et les mots qu'il lui faudrait prononcer. Il y a ... de ces offres qu'on ne peut refuser. »

Lassitude et prudente neutralité. Cela il pensait que Nagendra le comprendrait. Et vers qui d'autre aurait-il alors pu se tourner après tout ? Les Valheriens le méprisaient pour son Empreinte avec une femelle et son probable sang-mêlé, et il s'était fermé toute porte de sortie en quittant les Introvertis pour les Dominants, sous l'impulsion de Rakesh, quelque temps avant sa promotion au rang de Verseur de Sang.

Son visage s'assombrissant visiblement, il reprit, un éclat d'or en fusion venant fugacement s'allumer dans ses yeux tandis que la lueur rasante de l'aube venait les frapper.

« Lors de l'attaque des Morts-qui-marchent, j'étais présent et je me suis battu contre eux au Val. Civils innocents, anciens membres du Kaerl, femmes, enfants, tous combattaient avec la même monstrueuse inconscience, animés par leur seule soif de sang. Seules les blessures incapacitantes étaient capables de les arrêter un tant soit peu. Certains ont hésité. Moi pas. J'ai tué ce jour là. Beaucoup. »

Il releva lentement la tête, fixant ses iris mordorés dans ceux, ambrés, de Nagendra, tandis qu'une obscurité totale en dévorait lentement toute lumière, un gouffre sans fond dans lequel tout s'engloutissait, l'honneur, la loyauté, le respect, la retenue, toutes choses qui différenciaient un guerrier d'un vulgaire meurtrier.

« J'ai tué sans remord ces âmes perdues, parce que c'était alors eux ou moi, parce que certaines chaînes ne peuvent être brisées que par la mort … Certains diraient que j'ai fait acte de charité, en leur apportant la seule liberté qu'il leur était encore possible d'atteindre. J'étais présent également lorsque l'Archonte Yuma Amarok, possédé par l'Ombremage, s'est jeté sur ses propres soldats pour les passer au fil de l'épée. Si cela avait été nécessaire, j'aurais été prêt à prendre sa vie, à lui également. Je suppose que c'est pour cela que Aodren m'a choisi. Pour cette absence de … connexion avec d'autres soldats du Màr. »

Laissant sa voix s'éteindre, écœuré par la sincérité de son propre récit, maudissant Rakesh pour l'avoir poussé à se révéler autant, il vit ses mains, involontairement, venir se crisper une nouvelle fois sur le tissus épais de ses chausses. Pourquoi, par les Dieux, lui avait-il raconté tout ceci ? Etait-ce ainsi qu'il était supposé de le convaincre de s'allier à son maître ? Une flamme violente s'alluma dans ses iris d'or brun, parvenant finalement à en chasser au loin l'ombre, tandis qu'il jaugeait la réaction de son frère d'armes, les sourcils à demi froncés et les lèvres révélant insidieusement son mépris envers lui-même, attendant la sentence, le jugement. Il le mettait silencieusement au défi … De quoi au juste ? Il n'était pas sûr de le savoir lui-même.



L'on rencontre souvent sa Destinée
Par les chemins que l'on prend
Pour l'éviter

***

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MessagePosté le: Sam 2 Sep 2017 - 00:57 Répondre en citantRevenir en haut

&

– Nagendra Tuncay, Spectre des Cendres, Chevalier Lié au Bronze Llyr –


Rakesh lui échappait, son rire ricochant dans son esprit, se brisant encore un peu plus en une myriade d’éclats cristallins qui lui faisaient perdre la tête. Ah, se moquait-elle ? Un grondement hargneux fit vibrer ses flancs rougeoyants tandis que des écailles ivoiriennes venaient le caresser délicatement, attisant les flammes de son désir. Bénéficier de l’attention de la belle Blanche était un honneur dont il s’enorgueillissait farouchement, quand bien même, influencé par un ego aussi éblouissant que Solyae, il était persuadé de le mériter amplement. Pour cette raison, il se laissait happer sans scrupule par l’ardeur de ses émotions, sans guère se soucier du bipède qu’il avait abandonné à son triste sort. Nagendra ne lui autorisait jamais que le plaisir du combat, car ils n’avaient que celui-ci en commun, et le Bronze avait face à lui une bonne opportunité de lui rappeler qu’il n’avait jamais été question de se soumettre à ses volontés.

Qu’il brûle donc ! Et qu’il vienne, s’il l’ose, lui soutenir qu’il y était insensible !

Sans regard en arrière, il s’élança une nouvelle fois à la poursuite de la Blanche, insaisissable astre qu’il comptait bien éclipser de ses larges ailes. Elle le mena face à une série de pics hérissés, rapprochés, contre lesquels il était assuré de s’écraser. Ravalant un rugissement contrarié, piqué au vif dans sa fierté de Bronze par la provocation murmurée, le Dragon banda furieusement ses muscles afin de s’élever un peu plus, là où les pointes s’espaçaient, lui permettant à peine le passage. Avec une précision qui lui demanda l’effort de ne se concentrer que sur son vol et non plus sur sa compagne, il se projeta d’aiguille rocheuse en aiguille rocheuse, laissant contre celles-ci, à chaque fois, l’empreinte de ses griffes – glorieuse, impudente. À son image.

Fatigué par cette entreprise complexe, il retrouva avec une joie non dissimulée le plein ciel, écartant complètement ses ailes pour se laisser glisser sur l’air, les iris parsemés d’ocre et de grenat. Avec une fierté toute adolescente, il se rapprocha de Rakesh – mais pas pour quémander une quelconque récompense, non ! Llyr n’attendait rien de personne, et il n’offrirait pas à la Blanche l’occasion de faire preuve de condescendance à son égard. Et parce qu’il ne souhaitait pas non plus accorder à son Lié une trêve, il se mit à décrire de vastes cercles autour de la Dragonne, presque paresseusement, mimant quelque corps cosmique prisonnier de la gravité, soustrayant la belle au regard de l’aube pour mieux la lui rendre par la suite.

° Est-ce assez bien pour toi, ma Reine ? ° s’enquit-il, le ton chargé d'une ironie moqueuse, laissant apercevoir ses crocs d’ivoire.

Il avait été forcé de la provoquer à son tour, car il en voulait plus. Son sang bouillonnait avec une ardeur dévastatrice, le menant toujours plus près du bord, toujours là où se trouvait le foyer de tous les risques. Il était ainsi. Féroce, violent, sans limite. Et il se savait prêt à en assumer les conséquences. Un brasier enflait dans sa poitrine de cuivre, inextinguible, et qui le poussait à chercher la confrontation. Il ne s’arrêterait que lorsqu’il aurait obtenu la victoire, ou que lorsqu’il serait vaincu. Quelque chose émanant de son Lié oublié tentait de lui barrer la route, un mur de glace et d’acier posé en ultime barrière. Contre qui, contre quoi ? Qu’y avait-il donc qu’ils n’aient pas, à tous les deux, la force d’affronter ? Il n’avait pas la réponse. La réponse ne l’intéressait pas. Pas aujourd’hui, pas maintenant. Maintenant, ce mur devait tomber.

Éclatant d’un nouveau rugissement, il interrompit son manège et fusa une fois de plus dans la direction de Rakesh.

~°~

Son regard s’était à nouveau détourné de l’Elfe pour se poser sur la surface frémissante de l’eau, comme s’il avait senti le besoin soudain d’accorder à son visiteur quelque sorte d’intimité respectueuse, alors même que celui-ci s’apprêtait à lui livrer son histoire. Pour autant, ce fut d’une oreille attentive et sincèrement intéressée qu’il l’écouta. Nagendra, curieusement, malgré son attitude le plus souvent réservée, appréciait d’entendre le récit de la vie d’autrui – mais il était difficile de dire si c’était là une propension naturelle, ou plutôt le résultat de son éducation auprès de Dorcha. Toute information, si futile qu’elle ait pu paraître au départ, pouvait revêtir par la suite une importance capitale. C’était là une leçon qu’il avait eu maintes occasions de mettre en pratique au cours de ses missions, face à l’ennemi, mais jamais encore au sein même du Kaerl. En toute franchise, l’Humain n’espérait pas avoir un jour besoin de le faire, et encore moins pour nuire à une personne qu’il considérait comme un confrère. Être témoin de la vie au Màr Tàralöm, toutefois, lui avait appris qu’il aurait été stupide de trop s’accrocher à ses idéaux.

Il fit taire ces réflexions à l’arrière-goût aigre, car elles ne le mèneraient nulle part pour l’instant. Un sourire torve, uniquement adressé à la théière dans laquelle il venait de verser l’eau, vint déformer ses lèvres quand Adhâvan fit mention de la Maîtresse Ioana. L’inimitié liant cette dernière à Dorcha n’avait pas été un secret pour Nagendra, et il imaginait qu’il en était de même pour le Chevalier Blanc. Les Aspirants de personnes aussi haut placées ne représentaient rien de plus qu’un énième terrain de lutte pour asseoir leur supériorité. En dépit du deuil qui rongeait encore son cœur et son âme, le Spectre des Cendres avait pris la décision de ne pas continuer le combat de la défunte Neishaane. Cela ne lui appartenait pas ; sa mort avait marqué sa défaite. Néanmoins, il ferait toute la lumière sur ce meurtre irresponsable et insensé, dévoilerait au Kaerl entier l’infâmie de cette situation qui ne cachait rien d’autre que la corruption de ses élites. Cela, lui appartenait. Inconsciemment, son corps s’était tendu, et ses doigts crispés tremblaient en agrippant l’anse en céramique. Il ferma douloureusement les paupières pour chasser la peine et la colère, sentiments bien trop dangereux lorsqu’ils se mélangeaient.

Dorcha Elerinna lui avait sauvé la vie. Elle s’était emparée de son existence risible et misérable, et de ses mains agiles, en avait rapiécé le tissu écorché à l’aide de fils – d’acier pour la solidité, d’or pour la gloire. Les Dieux le préservent de jamais voir, ne serait-ce qu’en rêve, ce que lui aurait autrement réservé le Destin ! Il sentait encore la puanteur de la fange, l’air glacé et humide des nuits où il dormait sans dormir, entassé avec ses frères et sœurs de la rue, et son ventre qui se tordait de faim, et sa peau couverte d’hématomes et de sang crouté… Comment imaginer qu’il méritait seulement la moitié de ce que Dorcha lui avait offert ? Fort heureusement, Nagendra n’avait jamais eu l’idée de s’apitoyer sur son sort passé, ni de se trouver un air d’imposteur dans son présent. S’il parvenait à en créer l’occasion, alors il se saisirait de beaucoup plus.

D’un pas discret, afin de ne pas troubler le discours d’Adhâvan, il s’approcha pour reprendre sa place, disposant la théière entre eux deux. Il fut satisfait de constater que l’Elfe n’avait pas attendu qu’on lui propose pour se servir, et piocha à son tour dans la coupelle – quelques amandes qu’il tint dans le creux de sa main, y trouvant une nouvelle source de distraction qui l’empêcherait de laisser peser un regard trop scrutateur sur son vis-à-vis. D’après ses connaissances, une bonne offre se mesurait à la place qu’elle laissait au refus. Après tout, qui pouvait se targuer de faire des propositions dont la réponse n’était pas déjà incluse dans un plan soigneusement réfléchi ? Ce constat n’avait pas l’air d’enchanter le Chevalier Blanc plus que de raison, et Nagendra médita un instant sur sa propre situation. Aodren avait de toute évidence un intérêt spécifique à l’engager, lui et pas un autre, pour se rendre sur Qahra. Lui avait-il envoyé Adhâvan en gage de sa bonne volonté, ou pour mieux le duper ? Il n’avait aucune chance de l’apprendre avant d’avoir accepté le contrat. Restait à savoir, en attendant, si le jeu en valait la chandelle…

Il y avait réfléchi, plus tôt, lorsqu’Adhâvan lui avait transmis le parchemin. En ces temps troublés, entre le retour d’un Seigneur et le départ d’une figure de proue, chacun se précipitait pour renouveler ses allégeances – qui pour se glisser dans les failles du Concile, qui pour s’en éloigner. Nagendra ne voyait pas Aodren comme un moyen de parvenir à ses fins, parce qu’il manœuvrait dans l’ombre depuis de nombreuses années déjà, et parce qu’il n’était pas celui de qui l’Humain souhaitait apprendre. Néanmoins, il ne pouvait pas refuser son offre, au risque de soulever des questionnements au sujet de sa loyauté. N’était-il pas membre du Clan Dominant ? N’était-il pas supposé servir son chef ? Que penserait-on d’un soldat qui n’obéit pas aux ordres de son représentant ? À en juger par la manière qu’Adhâvan avait de présenter les choses, Nagendra représentait d’ores et déjà un pion sur l’échiquier du Fëalocë. Peu importait, au fond, sa décision. Celle-ci serait sans aucun doute ce que le Haut-Représentant avait décidé pour lui. Une telle pensée heurtait sa fierté, malheureusement, il savait qu’elle ne serait jamais une alliée.

L’évocation des Morts-qui-Marchent lui fit relever la tête, tandis que l’aurore nimbait le visage de l’Elfe d’une lueur irréelle, y noyant presque les ombres. Là, c’était un phénomène étrange… Plus ses paroles évoquaient les ténèbres et l’horreur, plus ses traits lui paraissaient ouatés. Nagendra retint sa respiration, troublé par la poésie du hasard. C’était comme si la lumière, outragée par les mots prononcés, tendait vers leur auteur une main apaisante, caressant, polissant les angles de ses joues, de ses pommettes saillantes, y incrustant une ténue poussière dorée. Et quand les iris aux vagues nuances de chrysocale vinrent se planter dans ceux du jeune Chevalier, il ressentit comme une violente secousse, dont les vibrations se répercutèrent longuement en lui, remuant quelques choses enfouies dont il n’avait pas lui-même conscience. Le regard de l’Elfe, lentement, se vidait de toute émotion, sombrant dans une nuit pour laquelle même l’aube ne viendrait plus. Nagendra le soutint sans ciller, indifférent, semblait-il, à ce spectacle pourtant désolant.

Peut-être comprenait-il, car il les avait combattus lui aussi. Peut-être pas, car il n’avait alors pensé qu’à la survie du Kaerl. Sa mâchoire se serra. Il ne savait plus par quel moyen endiguer le flot qui s’écoulait toujours d’entre les lèvres d’Adhâvan, ni que penser de cette sincérité si cuisante à entendre. Il avait vu certains de ses frères s’écrouler sous le poids de leurs actes – avait piétiné les plus faibles, et poussé ceux qui en possédait la force à se redresser pour reprendre les armes. Il avait conscience du sacrifice qu’on leur demandait de faire, eux, les chiens de guerre. Il fallait bien que leur humanité soit saignée sur l’autel du devoir, aux yeux de tous, quitte à ne plus inspirer que le dégoût et la terreur. C’était nécessaire. Pourtant, le jour venait parfois où toute détermination vacillait comme une flamme arrivée au bout de sa mèche. Que restait-il alors ? Dorcha lui avait posé la question, dans le clair-obscur de son Weyr, alors qu’il revenait d’un combat dans la Fosse, les cheveux encore trempés de sueur et de sang. Car si l’on prêtait serment de damner son âme et d’anéantir sa conscience, il n’y avait que d’elles que naissait le courage de vaincre.

À cet instant, un air farouche dissipa les dernières traces, trop évidentes, des ténèbres qui consumaient l’Elfe, et Nagendra haussa un sourcil. Dans ses yeux, il lisait une résolution en demi-teintes, à la fois méprisante et provocatrice. Attendait-il le coup qui viendrait légitimer l’opinion qu’il se faisait de lui-même ? Le Chevalier Bronze détacha son regard du sien pour verser délicatement le thé dans les tasses. Il ne songeait déjà plus à son questionnement d’origine, le sujet d’Aodren ayant été emporté au loin par les confessions impossibles à réfréner. Un léger soupir lui échappa alors qu’il se reculait sur sa chaise. Il ne serait pas celui qui apporterait satisfaction à Adhâvan concernant la monstruosité de ses exploits.

« Vous avez fait ce que vous deviez faire. »

Et il le pensait sincèrement. C’était un constat des plus simples, après tout, n’aurait-il pas agi de la même manière ? Il jeta un coup d’œil neutre, tout à fait dépourvu de jugement, à son confrère. Que dire de plus ? Lui conseiller de vivre avec et d’accepter les faits lui paraissait dépourvu de bon goût, et bien trop outrecuidant. Baissant le ton, il souffla sur la fumée qui virevoltait au-dessus de sa tasse, regrettant en même temps qu’il les prononçait ses mots et leur audace :

« Vous savez, je connais peu de gens, ici, qui feraient cas d’une telle chose. Votre conscience est un bien précieux. Ce ne sont pas les actes qui nous définissent, c’est ce qu’on en fait… »

Il ne pouvait pas fuir son regard maintenant, alors il se contenta de sourire amèrement. ° Pourvu que les Dieux et consorts soient assez cléments, et qu’ils me permettent de conserver la mienne longtemps… ° Le Chevalier laissa le silence s’étendre, jusqu’à ce qu’une lueur de plaisanterie s’allume à nouveau dans ses iris. Il n’aurait pas souhaité que l’Elfe se morigène trop quant à toutes les révélations qu’il venait de lui faire.

« Que dois-je en conclure, alors ? » tenta-t-il tout en rapprochant la coupelle d’Adhâvan, geste insignifiant mais qui, il l’espérait, saurait lui transmettre sa sympathie. « N’en déplaise à votre maître, je suis plutôt connu parmi mes frères d’armes. Attend-il de moi que je leur fasse son éloge ? »

Il but une gorgée, rassemblant les informations obtenues mais qui échappaient à sa pensée, malmenée par les effluves fauves qui se déversaient en lui par le Lien et qui le troublaient plus que de raison.

« Si je comprends bien, vous n’êtes pas à son service depuis très longtemps. C’est ennuyeux… Je ne peux pas estimer avec certitude la durée de vie de son intérêt. Les grands se lassent parfois bien vite. »

Il avait parlé avec juste assez de sarcasme pour ne pas être pris au sérieux, un éclat de rire planté au bout de ses lèvres mais qui refusait de se faire entendre pleinement.

« J’étais moi-même Aspirant de feu Dorcha Elerinna. Il semblerait que nous ayons tous deux bénéficié de l’enseignement de deux très bonnes lames du Kaerl. Un jour prochain… Il nous faudra bien trancher sur la question. » déclara-t-il d’une voix chaude, laissant transparaître sans doute plus d’excitation qu’elle n’aurait dû.



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MessagePosté le: Lun 4 Sep 2017 - 21:26 Répondre en citantRevenir en haut


Adhâvan Ilaiyaraja & La Blanche Rakesh

Theme Song :
Light of the Seven - Game of Thrones OST


Avec une agilité consommée et un évident mépris du risque, la Blanche se glissait entre les pics acérés, juste assez étroits pour permettre son passage. Sans même attendre de réponse de Llyr, elle s'était élancée, l'excitation emplissant son âme et faisant frémir ses ailes neigeuses, certaine, en son fort intérieur, que son jeune frère répondrait une nouvelle fois à son défi. Toute à la fois fuyante, bien que non sans une certaine délectation, et attendant fébrilement de voir quels moyens il mettrait en œuvre pour la rattraper. Elle pouvait presque ressentir son souffle chaud se rapprochant inexorablement d'elle, toujours plus près. Allait-elle encore se jouer de lui longtemps ? Elle-même l'ignorait encore. Tout dépendrait de la façon dont il donnerait satisfaction à ses caprices.

Quand il s'éleva brutalement pour éviter une collision mortelle avec la roche cendreuse, bandant ses muscles puissants dans un effort furieux, un grondement bas et sourd, mi triomphant, mi suffisant, s'échappa d'entre ses crocs d'ivoire. Rakesh percevait le désir et la fureur qui irradiaient à présent de Llyr, cette flamme vive parant ses écailles d'un éclat rougeoyant, se mêlant à l'or en fusion dont les rayons de Solyae le parsemait, tandis que, plein d'une ardeur mâle, il passait d'un pic à l'autre, y gravant la trace de son passage conquérant. Au dessus d'elle, mais toujours à une longueur en arrière, elle savait qu'elle menait pour l'instant la danse, mais que son glorieux prétendant ne tarderait pas à se lasser de leur jeu et à venir prendre ce qu'il estimait lui revenir de droit.

Seule une petite part de son âme percevait encore les efforts désespérés de son Elfe pour la tenir à l'écart de ses pensées. Et pourtant, dans le même temps, tout à fait inconsciemment, elle savait qu'il se tendait avidement vers elle, recherchant son contact, et la douleur rassurante que les brûlantes émotions de la dragonne lui infligeait. Il ne l'admettrait jamais, mais elle savait qu'il avait peur, une peur profonde et ancrée au fond de lui. Inacceptable.

Le repoussant lentement et sans effort dans ses derniers retranchements, Rakesh ignorait tout bonnement ses appels insistants. Au fond d'elle reposait cette certitude : c'était un mal nécessaire pour un plus grand bien … Et pour son propre plaisir. Mais son Lié était plus fort qu'il ne le pensait, car déjà, dans une brusque étincelle de rébellion, il se dégageait de la terrible attraction que les ombres dévorantes exerçaient sur lui, fixant un regard provocateur sur l'autre Humain. Une bouffée d'orgueil et d'amour possessif la traversa à cette constatation. Une lutte bien futile néanmoins. Que pouvait sa pauvre âme de mortel contre la domination de celle d'une Enfant de Flarmya ?

Alors, quand, fatigué par son habile démonstration de puissance, son frère Bronze décida de quitter la promiscuité des montagnes pour retrouver la liberté des cieux, la Blanche le suivit vivement, se contentant de se propulser en ligne droite, flèche nacrée toute entière dirigée vers un but bien précis. Elle ne souhaitait pas voir Llyr abandonner cette course ardente dans laquelle il concourait orgueilleusement. Pas après le mal qu'elle s'était donné pour éveiller son intérêt … Elle voulait pouvoir en savourer les conséquences sur Kishan.

Elle le laissa se rapprocher lentement d'elle, décrivant de larges cercles autour d'elle, la faisant alternativement passer de l'ombre à la lumière, lorsque son corps puissant venait à s'interposer entre elle et l'astre solaire, avec une indolence paresseuse. Rendue frémissante par la simple idée qu'il pourrait, dans la situation actuelle, venir à la cueillir sans effort s'il le souhaitait, elle le suivait inlassablement du regard, attirée magnétiquement par le battement violent de ses vastes ailes. Qu'il vienne, si il l'osait.
Et c'est inévitablement que la provocation agacée du Bronze l'atteignit en plein cœur, car, ivre d'orgueil, Rakesh l'était, et l'humiliation faisait partie de ces choses qui lui étaient intolérables. Prise à son propre jeu, elle laissa échapper un rugissement furieux en réponse, les prunelles chavirées de rouge sanglant et d'un orange agressif, et brisa d'une volte abrupte la parade soigneusement orchestrée à laquelle ils se livraient, pour aller se percher un peu plus loin, au sommet d'une étroite corniche. Les ailes largement ouvertes, ses écailles iridescentes éblouissantes sous la lumière de Solyae, majestueuse et menaçante, elle toisa Llyr qui fusait à présent vers elle.

**Dis-moi, toi qui m'as appelée Reine, le penses-tu réellement ?**

S'il s'avérait que son prétendant n'avait eu d'autres intentions que de la rabaisser par la moquerie, elle jurait que, Bronze ou pas, serment de ne pas porter atteinte l'un à l'autre ou non, elle lui ferait payer très cher son affront. D'une manière ou d'une autre, la conclusion de leur danse se précipitait au devant d'eux. Encore électrisée par l'excitation de leur vol, la dragonne était prête à bondir sur Llyr pour déchirer de ses griffes la fragile membrane de ses ailes … Comme à s'offrir totalement à lui si elle l'estimait méritant.



Absorbé dans les ténèbres qui hantaient son esprit, Adhâvan n'avait pas pu percevoir les tremblements qui avaient agité Nagendra, pas plus que l'expression de rage impuissante qui avait déformé ses traits autrement élégamment sculptés. Car il était bien trop perdu dans l'impitoyable lutte mentale que lui imposait Rakesh, et son regard trop tourné vers l'intérieur, pour pouvoir mettre à profit son sens de l'observation. L'aurait-il saisi et compris, cet ouragan émotionnel, quel impact cela aurait-il pu avoir sur l'opinion qu'il avait de l'Humain ? Car pour lui, à ses yeux, le Chevalier Bronze restait égal à lui-même, imperturbable et serein face à la furie qui consumait leurs dragons, et cela ne faisait qu’accroître le malaise de l'Elfe, mêlant étroitement une sourde et incompréhensible déception, et un indicible soulagement. Et, impossibles à endiguer, les paroles s'écoulaient de ses lèvres, son cœur vrillé de douleur, tandis que s'obscurcissait encore et encore son regard, contrastant avec la caresse peinée des rayons de Solyae sur son visage.

Confusément, Adhâvan avait noté l'arrêt qu'avait marqué son hôte alors qu'il lui livrait le récit de ses exactions lors du combat au Val, ses yeux ambrés soudain troublés, agrandis par quelques pensées tumultueuses qui ne franchirent pas la barrière de ses lèvres, inébranlablement fixés sur lui, l'expression indéchiffrable. Alors, lorsque Nagendra, le pas léger, reprit sa place initiale en face de lui, déposant la théière remplie d'eau chaude entre eux deux, il leva une nouvelle fois vers lui ses iris d'or brun, flamboyants, provocateurs, chargés de mépris, attendant le couperet du jugement qui ne tarderait pas à tomber. De quelque nature qu'aient été ses réflexions, l'Elfe ne pouvait concevoir que le Spectre des Cendres, si loyal envers ses frères d'armes au Màr Tàralöm, puisse tolérer la vérité accablante qu'il lui avait jeté au visage. Se montrerait-il toujours si affable avec lui après ça ?

Un léger soupir, quasi imperceptible, s'échappa de ses lèvres du jeune Humain alors qu'il se reculait lentement dans sa chaise, et Adhâvan se redressa inconsciemment, visage figé et posture tendue à l'extrême, à l'image d'une corde d'arc prête à rompre. Et c'est un regard incrédule, presque éperdu, qu'il jeta sur Nagendra, lorsque d'une voix basse, mais néanmoins toujours aussi paisible, il lui assura qu'il avait fait ce qu'il fallait … Avant d’enchaîner, après un temps d'hésitation, masqué par un souffle léger en direction de sa tasse, sur la rareté, précieuse à son sens, d'une conscience telle que la sienne. Un coup d'oeil parfaitement neutre, prudent peut-être, avait précédé cette déclaration déstabilisante, et l'Elfe en resta muet de saisissement, tandis que leurs regards s'accrochaient à nouveau, et qu'un sourire amer fleurissait sur les lèvres de son hôte.

Comme englué dans une toile invisible, son esprit martelé sans cesse sur l'enclume de l'ivresse qui irradiait de son Lien avec Rakesh, en vagues successives et de plus en plus fortes, le Chevalier Blanc étudia l'expression de Nagendra, en saisissant les contours mais sans parvenir à en comprendre la raison. Ne sachant quoi répondre, le silence s'étira en longueur, marqué par les battements outragés de son cœur qui lui semblait menacer s'arracher de sa poitrine. Il ne parvenait tout simplement pas à concevoir les raisons qui motivaient une telle indulgence envers lui. Après tout, qu'étaient-ils sinon de parfaits inconnus l'un pour l'autre, bien que sans doute amenés à servir bientôt le même maître … La fraternité, l'amitié … Toutes notions inconnues. Il avait porté et portait toujours d'ailleurs un grand respect envers celles qui l'avait formé, bien que, hélas, il avait une conscience aiguë de les avoir fortement déçues, par la voie qu'il avait décidé de suivre depuis l'Empreinte. Peut-être même au point d'avoir définitivement brisé le maigre lien qui subsistait encore entre elles et lui. Très tôt, Rakesh avait considéré leur influence sur lui d'un mauvais œil, et avait dès lors entreprit de mener son Lié sur le chemin qu'elle estimait lui être destiné, le poussant à s'exposer pleinement sous le regard des autres, lui qui n'aspirait qu'à rester anonyme … Et, une nouvelle fois, pareille à elle-même, la Blanche jouait avec sa vie.

Avec une opiniâtreté teintée d'un saumâtre désespoir, Adhâvan résistait pied à pied face à l'influence de Rakesh, luttant pour garder le contrôle de lui-même. Il se refusait à céder à ses intentions à présent aussi clairement énoncées que si elle les avait claironnées. Le Chevalier Bronze ne lui paraissait pas mériter d'être impliqué dans les amusements irrévérencieux de sa dragonne. Il ne voulait pas gâcher cette ébauche relationnelle, ces quelques fragiles bases de respect mutuel qui avaient été jetées entre lui et son frère d'armes. Pas avec des émois irraisonnés et qui, surtout, ne leur appartenaient pas. Au fond de lui, il savait qu'il ne supporterait pas. Car, sous son regard dont l'or semblait flamboyer, Nagendra lui paraissait rester encore et toujours impassible, insensible à l'excitation croissante de son Lié. Il ne pouvait pas se permettre de perdre la maîtrise de lui-même.

C'est d'ailleurs une lueur de plaisanterie plantée dans ses iris ambrés que l'Humain reprit la parole, brisant finalement le silence par une déclaration moqueuse qui poussa le Verseur de Sang à se renfrogner légèrement, les bras croisés sur son torse. Non en effet, il n'était pas le mieux placé pour parler d'Aodren, et il ne comprenait pas véritablement les raisons qui avait poussé le Haut Représentant à l'envoyer, lui, parmi ses autres servants, à la rencontre de Nagendra. Ou peut-être se refusait-il à en imaginer les réelles implications. Jusqu'à quel point l'intrigant Fëalocë avait-il prévu le comportement de sa Liée, évalué l'intensité de sa frustration ?

« J'imagine que tant que vous serez à même de répondre à ses attentes, il tiendra parole quant à son serment de vous protéger. Il ne tiendra qu'à vous de ne pas le lasser. »

Sa réponse avait été prononcée assez sèchement, sur un rythme un peu trop rapide, faisant ressortir de manière imperceptible la pointe d'accent de Qahra qui subsistait encore dans sa voix, malgré toutes ces années passées loin de ses jungles. Jugulant la colère sourde qu'il sentait monter en lui, il soupira légèrement avant de reprendre, comme à regret, sur un ton plus calme, presque dans un murmure :

« Ce sera un parcours sur une corde raide, où le moindre faux pas pourra avoir des conséquences délétères pour vous. Vous attacher à son service comportera des risques à hauteur des bénéfices que vous en tirerez … Et pas seulement venant de vos ennemis. »

La mâchoire contractée, il laissa son regard s'égarer sur la figue mûre qui reposait toujours, intacte, entre ses mains. Il avait toujours faim, mais se sentait parfaitement incapable d'ingérer quoi que ce soit. Car en lui résonnaient trop fortement les appétits de sa dragonne, et ils étaient d'une toute autre nature que les siens. Alors qu'éclataient au loin, une fois encore, les rugissements mêlés des dragons, ponctuant la proposition fougueuse du Chevalier Bronze de croiser un jour le fer ensemble, un rictus s'afficha sur les lèvres pleines d'Adhâvan. Un duel à la Fosse. Oui, cela aurait été une bonne idée pour canaliser leur énergie, s'il n'avait pas eu le ventre vide, et s'il n'avait pas craint de s'évanouir sur les sables de la Fosse comme le dernier des novices ... Ressentir une telle faiblesse lui était insupportable.

Et soudain, ses yeux s'écarquillèrent largement, tandis que dans son esprit, le battement élégant des ailes blanches cessait brutalement, et qu'une vague avide et ardente le balayait tout entier, faisant tomber ses dernières défenses. Absolument inconscient de son geste, réagissant par pur instinct, l'Elfe avait quasi littéralement bondit sur ses pieds, car, en lui, ne résonnait plus qu'une seule pensée obsédante, l'incitant à prendre la fuite. Il n'était plus capable de dire à présent où se situait la frontière entre le désir de Rakesh … Et le sien. Le visage blême, la respiration haletante, les mots de la Blanche lui revinrent à l'esprit. Il était dans la nature de tout animal sauvage de paniquer lorsqu'il se sentait piégé. Etait-ce le cas ? Ses ongles rentrèrent douloureusement dans ses paumes, sans que cela n'ait aucun effet sur son état.

Combien de temps ?


Non. Pas maintenant, pas ici, pas comme ça. Une fois encore la même question lancinante. Jamais, lui souffla son inconscient. Pas depuis cette première rencontre avec K'Jenriath, tempéra sa conscience, lorsque la dragonne lui avait offert le bijou d'or symbolisant son statut d'homme libre.
Obscurément, le souvenir lui revint de ce jour, où, de retour de sa première mission comme Spectre des Cendres, il avait croisé dans les couloirs la talentueuse Kahina El'Fahim, liée de la Verte Tsèriel, son aînée qui l'avait directement précédée sous la tutelle de Ioana. Il n'avait pas pris garde au regard jaloux et possessif qu'avait posé Rakesh sur lui, tandis que la jeune femme le félicitait pour son Empreinte, regrettant de ne pas avoir eu d'occasion de le faire auparavant. Il se souvenait s'être senti alors curieusement troublé par l'intérêt que la Torhille lui avait porté … Et que quelques jours plus tard, Rakesh avait mêlé pour la première fois son vol à celui d'un mâle, le poussant, contre sa volonté propre, dans les bras d'un Chevalier Dragon, complet inconnu, mais que cela n'avait pas paru déranger. Il refusait de laisser cette situation se reproduire une fois encore. Pas face au Chevalier Bronze. La Blanche ne pouvait pas supporter de ne pas être l'unique dans son cœur : il le savait à présent, étant capable reconnaître les signes avant-coureurs, et tentant de s'en préserver autant que possible. Mais jamais encore, elle n'avait fait montre d'une telle fureur, jamais ses émotions n'étaient autant entrées en résonance avec les siennes. Pourquoi lui ? Il ne comprenait pas. Ne voulait pas comprendre.

Incapable de bouger, de faire le moindre pas, de déterminer s'il désirait avancer, ou bien reculer, sa tresse d'or blanc oscillant dans son dos au rythme des frissons qui le secouaient, il ferma les yeux, serrant fort les paupières comme pour échapper à cette réalité que, dans une ultime tentative de déni, il refusait de contempler. Disparu le masque impassible, à présent son visage était tout entier ciselé par une expression indescriptible, comme si toutes les émotions si longtemps reniées cherchaient à s'exprimer en même temps. Amour. Haine. Peine. Peur. Désir. Colère. Douleur. Espoir. Mépris.

*Rakesh ...*

Une supplication désespérée, qui résonna dans le silence de leurs esprits étroitement mêlés, juste avant que la dragonne ne s'élance vivement, éblouissante comète nacrée, vers son prétendant aux écailles cuivrées. Aurait-il encore eu des larmes à verser, qu'il l'aurait sans doute fait, mais il avait très jeune intégré la leçon : pleurer n'atténuait en rien la souffrance ressentie.



L'on rencontre souvent sa Destinée
Par les chemins que l'on prend
Pour l'éviter

***

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Amaélis Yodera
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MessagePosté le: Sam 9 Sep 2017 - 15:26 Répondre en citantRevenir en haut

&

– Nagendra Tuncay, Spectre des Cendres, Chevalier Lié au Bronze Llyr –



Satisfait du rugissement que lui avait valu sa provocation à peine dissimulée, savourant la fureur qui émanait désormais de la Blanche, faisant éclore le grenat dans ses iris, Llyr répondit à son cri, un grondement sourd qui se répercutait dans le lointain. L’excitation se mêlait maintenant d’une sensation oppressante de danger, et savoir qu’il jouait avec sa vie le remplissait d’une ivresse impossible à contenir. Le Bronze était un prédateur, mais, s’il jetait le plus souvent son dévolu sur des proies plus faibles que lui, il était aussi un conquérant. La perspective d’obtenir la victoire face à une Dragonne telle que Rakesh était bien plus glorifiante que tout ce qu’il avait connu jusqu’ici. Lorsqu’on lui en donnait le choix, Llyr se dirigeait toujours vers le chemin le plus ardu, le sommet le plus haut. Il lui fallait dompter l’indomptable, s’accaparer l’inatteignable – au détriment de toute notion de prudence. C’était à cela qu’il dédiait son existence. L’attitude fuyante de la Dragonne, depuis le début, n’avait fait qu’exacerber la combattivité du mâle, lequel n’était plus sûr de savoir s’il voulait honorer la belle ou la briser entre ses griffes pour la soumettre, elle et sa prétention.

Tandis qu’il s’élançait vivement vers la Blanche qui était allée se poser plus loin, statue vivante et immuable d’un temps oublié où les Dragons régnaient en seuls maîtres sur la Terre de l’Aube, et qui, méfiante, craignant de toute évidence pour son orgueil, avait interrogé la sincérité du Bronze, il puisa sans vergogne dans les ressources de son Âme Sœur – plus habile avec les mots. Il avait besoin de la verve de l’Humain, et rien ne pourrait l’empêcher d’arriver à ses fins. De sa réponse, il le savait, dépendait la conclusion de ce vol tumultueux, entre défi et désir. Tout comme Nagendra, le Bronze refusait l’échec. La splendeur de Rakesh tandis qu’elle subtilisait sauvagement l’éclat de l’aurore pour s’en parer comme d’un voile de gemmes, laissant la lumière se condenser dans chacune de ses écailles, aveuglait presque autant sa vision que sa raison. Le jeune Chevalier finit par donner à Llyr ce qu’il désirait, lassé de leur querelle silencieuse et implicite. Lui non plus ne voulait pas que son Lié se voie refuser l’objet de son attention.

° Suffirait-il que je le pense pour que tu le sois ? Ou bien, est-ce parce qu’à cet instant tu l’es que je le pense ? °

Comme pour appuyer ses dires, il lui fit présent du spectacle qu’elle offrait, astre niché dans la cendre des pics, estompant le flamboiement du soleil levant – un trésor qu’il était le seul à avoir le privilège de contempler. Et peut-être, aussi, de saisir. Imperceptiblement, les défenses de Nagendra se retiraient, abandonnaient la lutte, remplacées par une avidité qui résonnait au sein du Bronze. Enfin. Il n’y avait plus de barrière. L’incendie se propageait dans leurs âmes enlacées, attisé par les lourds battements d’ailes cuivrées, par le souffle de l’Humain qui s’emballait soudain.

° Là, tu me traites comme si j’étais digne de toi, et je me sens plus fort que je ne le suis – un Roi, alors que mes frères d’écailles ne voient jamais en moi qu’un enfant. Si je me crois Roi, alors, c’est que tu dois être ma Reine. ° conclut-il avec un énième rugissement, presque douloureux, car il avait dû exposer à la Dragonne une faiblesse, sans plus faire cas de sa fierté.

Il surgit face à elle, étendit les ailes pour se grandir, stabilisant sa position. Ses iris, ambre veiné de braises, accrochèrent ceux de Rakesh. Il ne lui accorderait pas plus que le temps d’un battement de cœur pour prendre sa décision.

~°~

Les paroles d’Adhâvan concernant Aodren avaient cela de rassurant que Nagendra n’était pas homme à envisager l’échec. Il ne lui serait pas venu à l’idée d’être capable de manquer à ses engagements – si, effectivement, il choisissait de s’attacher au service du Fëalocë. Il n’aurait pas non plus soupçonné l’Elfe de lui mentir. D’une part, parce que la conversation avait été engagée sous le signe de l’honnêteté, à leurs risques et périls ; d’autre part, parce qu’il ne semblait plus vraiment en état d’user de stratagèmes détournés afin d’accomplir ce pour quoi il était venu. L’Humain inclina la tête, compréhensif. Encore une fois, il prenait personnellement à cœur de ne pas voir son invité trop embarrassé par les ébats de leurs Liés. Il refusait de juger. Que connaissait-il du Lien qui unissait Adhâvan à Rakesh, et de ses répercussions potentielles, sur l’un comme sur l’autre ? Néanmoins, même si le Chevalier Blanc avait eu l’air foncièrement intéressé par le petit-déjeuner, il n’y avait toujours pas touché. Aux yeux de l’Humain, à qui rien n’échappait, cela était révélateur du trouble profond qui agitait son vis-à-vis. Il n’avait pas suffisamment confiance en Llyr pour espérer que la situation se tasse – pas plus qu’il n’irait s’en remettre à l’impétueuse Rakesh pour couper court aux distractions pesantes des deux Dragons. Lentement, il posa sa tasse.

« Vous m’en voyez ravi. Je ne fais pas de faux pas. » déclara-t-il, sans une once d’orgueil, juste la plus pure évocation d’une vérité non soumise aux aléas du Destin. À quoi lui aurait servi, autrement, l’enseignement de Dorcha ?

Quant à l’éventualité de lasser del Hendrake, il savait que cela n’arriverait pas avant qu’il ait eu le temps de libérer d’autres chemins, d’autres portes de sortie. Sa haute estime de lui-même le protégeait d’agir de manière irréfléchie. Il ne se méprenait pas pour autant : le Fëalocë aurait nécessairement toujours une longueur d’avance.

Le premier vertige eut lieu sans se faire annoncer, rompant le déroulement soigneusement articulé de ses pensées. Il y eut un éclat blanc, suivi d’un battement lourd, comme celui d’un cœur ou comme celui de l’orage – actuellement, il se surprenait à penser que la différence entre les deux était bien trop mince. Nagendra porta une main soucieuse à sa tempe, ses yeux d’ambre transpercés par la peur. Il n’était pas homme à se laisser dominer par ses sentiments, et, plus que tout, il redoutait de perdre le contrôle. Il avait besoin de rationnaliser, d’analyser. C’était indispensable. Alors, quand Adhâvan se leva subitement, au lieu de craindre une agression qu’ils avaient juré d’éviter, le Chevalier Bronze resta immobile, sans frémir, le dos droit et tendu. Ce qui émanait de Llyr le laissait perplexe, confus. Le Dragon était certes un être féroce, entier, intense dans le moindre de ses ressentis, mais jamais encore il ne l’avait senti si nerveux. Le Bronze luttait face à la résistance que lui opposait l’Humain – comme si celle-ci avait représenté un obstacle, une entrave à la pleine expression de lui-même.

En un sens, Nagendra comprenait l’impatience et l’énervement de son Âme Sœur. Le Lien était supposé les rendre meilleurs ; ils se complétaient, dans leur rivalité et leur fraternité, dans leur union et leur contraste, dans leur haine et leur amour. Llyr était blessé d’observer la réticence de l’Humain. L’Empreinte n’était-elle pas une promesse ? Celle qu’il n’y avait plus rien, en ce monde et dès lors qu’ils étaient ensemble, qu’ils ne soient capables de surmonter ou qu’ils aient une raison de craindre. Le Bronze devait se sentir mis de côté, comme si son Lié avait voulu lui dissimuler une part de lui-même, et cela, il ne l’acceptait pas.

Plusieurs fois déjà, Llyr, dans sa fantaisie, avait partagé le vol de diverses Dragonnes. Toutes étaient jeunes, ses égales, de par leur manque d’expérience. Et leurs Liées, même si Nagendra avait parfaitement conscience que son apparence et son caractère ne laissaient que rarement ces demoiselles indifférentes, se révélaient souvent malhabiles, leur désir trop évident pour qu’il se prenne au jeu. Alors, le jeune Chevalier trouvait toujours le moyen de fuir, de se réfugier dans le martèlement de l’acier contre l’acier, sur les sables de la Fosse, là où il pouvait canaliser son ardeur et celle du Bronze. Il ne partageait pas ses appétits, répugnait à user de corps si facilement offerts. Cela le terrorisait, en vérité, de penser qu’il aurait pu s’abandonner aux mêmes vices que la créature ayant souillé sa mère – qu’elle et lui aient pu avoir ne serait-ce qu’une seule chose en commun. Il était meilleur que son vil créateur, et la chair féminine, à ses yeux, était à la fois un temple sacré et le plus noir des enfers. Il n’avait pas le droit, pour autant, de soumettre Llyr à sa volonté, et avait préféré adopter une stratégie de l’évitement. Son Lié avait accepté le compromis. Ce qui appartenait au Dragon, ne lui appartenait pas – du moment qu’ils ne se nuisaient pas l’un l’autre.

Aujourd’hui, quelque chose était différent, et l’anxiété lui nouait les entrailles. Plus que l’attitude du Bronze, quand bien même celle-ci n’arrangeait rien, et parce que Nagendra n’était pas du genre à se voiler la face, quelque chose en lui était différent. La présence d’Adhâvan lui semblait soudain électrisante, plus réelle, d’une certaine manière, que celle de ses prétendantes d’un jour. Il ne pouvait pas s’en expliquer la raison, rongé par le doute. Combien de temps avait-il passé à s’étudier, afin de comprendre sa propre façon de fonctionner, afin de ne jamais être pris au dépourvu par quelconque situation, afin d’exploiter ses faiblesses et ses forces au mieux ? Le Chevalier aimait à penser qu’il se connaissait assez pour garder le contrôle en toute circonstance, et, maintenant, il voyait ses convictions se flétrir doucement sous le souffle ardent de fantasmes auparavant ignorés. Cela l’agaçait profondément. Il était inenvisageable qu’il se soit trompé sur son propre compte. Pire, il songeait qu’il n’arriverait pas à se pardonner les pensées fugaces qui venaient troubler et interrompre le fil parfaitement droit de sa réflexion, qui infusaient dans son sang une convoitise et une exaltation dont il avait toujours craint et méprisé l’existence.

En lisière du Lien, dans cet infime espace qui délimitait la frontière entre Llyr et Nagendra, ce dernier sentait l’influence de son Âme Sœur se faire plus pressante. Pourquoi essayait-il de l’amener avec lui ? Pourquoi cela devait-il être nécessaire ? Happé par sa folie prédatrice, le Bronze balayait tout sur son passage, ne provoquant que chaos et carnage en des lieux que l’Humain maintenait toujours idéalement ordonnés. Pouvait-on vraiment résister à un Dragon, quand celui-ci s’élançait sans peur à travers les nuages et les roches, transperçant les rayons de Solyae, pour récupérer son dû ? L’instinct, sans doute, l’aurait poussé à en faire de même, s’il n’avait pas appris à s’en protéger et à s’en prémunir. Le Chevalier commit l’erreur de poser son regard sur Adhâvan, et les hurlements du brasier enflèrent de plus belle. Oh, oui, pourtant… Il aurait aimé s’emparer de ses lèvres et partager son souffle, s’interrogeait sur la texture de ses cheveux d’or pâle s’il osait y emmêler ses doigts… Et même, tandis que ses yeux glissaient le long de la silhouette nerveuse et déliée de l’Elfe, contemplait-il avec hésitation l’éventualité d’en explorer les confins, exposés sous son haleine brûlante…

Non. L’effroi le submergea comme une vague glacée, qui vint le frapper rudement au visage. Par tous ces Dieux à qui il n’adressait jamais de prières, que lui arrivait-il ? Pourquoi maintenant ? Pourquoi… pourquoi un homme ? Nagendra n’était pas assez innocent pour ignorer qu’on trouvait en ce monde les inclinations les plus diverses. Il avait grandi entouré de toute la perversion dont était capable l’humanité, et celle-ci n’était sûrement pas la pire. Il ne pouvait décemment ni s’en étonner, ni s’en montrer outré, mais ce n’était pas là des choses qu’il aurait souhaité découvrir en lui. Il n’était pas un vulgaire animal ! Il valait bien plus que ça ! La honte et la tentation se mêlaient, formant une flamme amère, menaçante. Ses pensées s’étalaient devant lui, moqueuses et lascives, et il les observait avec dégoût, sans réussir à s’en détourner. Il ressentait leur appel, leur morsure corrompue qui instillait dans ses veines un venin sombre mais grisant, l’empreinte blanchâtre qu’elles laissaient sur sa peau, brûlée vive, là où elles l’agrippaient. La tête lui tournait, mais il lui fallait se reprendre. Sa seule défense était de s’imaginer en pleine possession de ses moyens – autrement, il finirait par céder à la panique.

° Je maîtrise la situation. ° se répétait-il, comme un mantra, comme une incantation miraculeuse. Il devait laisser de côté toutes ses interrogations, faire taire toutes ses appréhensions. Y réfléchir maintenant ne lui servirait en rien. Même dans la tourmente, Nagendra parvenait à garder la tête froide – du moins, en partie. Il ignorait, cependant, pour combien de temps encore cela durerait.

Comme dans un rêve, ses mouvements lui semblèrent lourds, jusqu’à ce qu’il parvienne enfin à se lever. Il avait la désagréable impression d’être séparé de son corps. Maladroitement, Nagendra contourna le bureau et s’approcha prudemment d’Adhâvan, lequel était toujours pétrifié par, il n’en doutait pas, les émotions de sa Liée. Ils affrontaient tous deux le même ennemi, et, d’une certaine manière, le Chevalier pensait qu’il devait venir en aide à son confrère, de la même manière qu’il aurait assisté un frère d’armes sur le champ de bataille. Dénigrant son propre malaise, et ignorant, aussi, la satisfaction et l’élancement que lui provoquait ce simple geste, il posa une main sur le front de l’Elfe, comme si ce dernier n’avait souffert que d’une fièvre. La chaleur du contact amplifia celle de la fournaise ayant élu domicile dans son ventre et dans son âme. Il aurait été si simple, en cet instant, de prendre l’avantage, d’étreindre le Chevalier Blanc, de l’attirer à lui et… Non. Pleinement conscient que ses iris d’ambre cherchaient à dévorer l’être, si proche, dévoilant tout de sa concupiscence, et que les tremblements de sa voix trahissaient l’ampleur de son désarroi, Nagendra eut assez de bon sens pour ne pas plus se pencher vers l’Elfe – mais sa paume, elle, ne voulait plus bouger.

« Est-ce que vous vous sentez bien ? » La question était ridicule. « S’il y a quoi que ce soit que je puisse faire… »

À nouveau, une violente secousse ébranla son aplomb, qu’il sentait glisser et se perdre, inéluctablement, dans un gouffre dont il refusait seulement d’imaginer la profondeur – et ce qui demeurait tapi dans les ombres, attendant patiemment son heure. Une douleur – blanche, trop chaude, trop aveuglante – lacérait son crâne de part en part. L’antidote se trouvait là, sous ses yeux et sous sa main, mais, cruellement, tout à fait hors de portée.



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MessagePosté le: Dim 10 Sep 2017 - 15:55 Répondre en citantRevenir en haut


Adhâvan Ilaiyaraja & La Blanche Rakesh

Theme Song :
Shall We Begin ? - Game of Thrones OST


Toisant toujours le Bronze dans un mélange de vanité et d'intimidation, Rakesh avait reçu le grondement de satisfaction sourd qui lui avait échappé comme une insulte supplémentaire, augmentant tout à la fois sa colère et son ivresse. Elle savait que d'une manière ou d'une autre, quelle que soit la conclusion de leur danse tumultueuse, Llyr irait jusqu'au bout, et attendait sa réponse avec une impatience avide. Elle ne lui était pas indifférente, cela elle pouvait le sentir nettement, l'ayant suffisamment aiguillonné depuis leur envol, mais tout pouvait encore basculer, simplement selon les mots qu'il choisirait ... Car la Blanche valorisait tout autant la bonne intelligence que la force brute, et il lui restait à évaluer si son compagnon était à la hauteur de ses prétentions dans ce domaine. Son jugement serait impitoyable. Au fond d'elle-même, elle savait qu'elle repoussait l'échéance de sa décision, car le jeu actuel lui apportait autant de distraction et de plaisir que pourrait potentiellement le faire leur union future. Son choix était déjà fait, elle refusait juste encore de l'admettre.

Avec une pointe d'amusement soudain, qui fit éclore des petites paillettes d'émeraude dans ses iris rougeoyants d'excitation, elle fit le constat que le jeune Bronze lui plaisait, et ce indépendamment des efforts méritants qu'il déployait pour la courtiser. Une pensée qui ne lui appartenait qu'à moitié au final : car autant son désir et son exaltation envahissaient Kishan, vague après vague, autant l'inverse pouvait se révéler vrai, du fait de leurs esprits si étroitement mêlés. Dans la semi pénombre du weyr, son Elfe s'était figé, dans une attitude qui lui rappelaient celle de ces élégants cervidés à la puissance ramure, qu'on rencontrait parfois dans la Sylve. L'Humain exerçait une étrange et trouble attirance sur son Lié, et Rakesh en conçut une certaine satisfaction. En dépit de ses a prioris premiers, il était possible que Nagendra réponde parfaitement à ses attentes, concernant le projet qu'elle avait finalement élaboré à son sujet. Et elle doutait fortement que le Chevalier Bronze, si loyal et rigoureux, se permette de rejeter la proposition d'Aodren après ce qu'il risquait de partager avec Kishan ...

Lorsque Llyr répondit à sa sommation lourde de menace par une autre question, la Blanche fouetta vivement l'air du bout de sa queue, partagée entre déception et suffisance. Pensait-il l'amadouer avec de belles paroles, après la provocation lourdement sous-entendue dans ses mots précédents ? La tête haute et les narines palpitantes, elle le regarda se stabiliser à sa hauteur, vivante statue de nacre, toute auréolée de diamants par la chaude lueur de Solyae, derrière elle, qui poursuivait lentement sa course vers les cieux. Mais la vision d'elle-même qui lui offrit acheva de balayer sa soif de sang, pour la remplacer par une toute autre sorte de fureur et d'excitation. L'ardeur et l'effervescence irradiaient à présent dans chacune de ses veines, balayant toute pensée rationnelle, d'une façon que bien rares avant lui, étaient ceux qui avaient été capables de l'induire. Se voyant par les yeux de son prétendant, elle sut qu'il la trouvait superbe et désirable, sa silhouette ciselée par une majesté sauvage, qui n'avait rien à envier aux plus féroces des Incarnates, et son questionnement, pertinent, flotta un instant dans son esprit.

Le temps semblant se ralentir tandis qu'il se ramassait sur lui-même, elle ouvrit légèrement la gueule pour goûter ces particules invisibles qui empesaient l'atmosphère autour d'eux, et se prit à considérer avec une profonde satisfaction son impétueux prétendant. L'âge et le rang n'avait aucune importance pour elle : seuls comptaient la puissance et le mérite. Et le Bronze remplissait pleinement, à ses yeux, ces deux conditions. Même cette faiblesse avouée piteusement rajoutait à sa valeur, car son jeune frère démontrait ainsi, tant sa lucidité, que l'absence de morgue et de mépris si fréquents chez ses pairs plus âgés. Alors, s'il voulait faire d'elle sa Reine, oui, elle l’entraînerait à sa suite, lui offrirait ce précieux trésor qui ferait de lui un Roi, et il pourrait clamer à qui voulait l'entendre qu'il était celui qui avait conquis la redoutable Rakesh. A cet instant, il valait bien plus que tous les autres avant lui, et l'orgueil de la Blanche faisait qu'elle se rengorgeait de son choix. Un Bronze l'avait choisie ! Elle le reconnaissait, à cet instant, Llyr était des plus attirants, de belle taille avec son allure fuselée et agile, et sous sa flamboyante armure de cuivre, ses muscles tendus promettaient déjà une vigueur et une férocité qui ne feraient que croître dans les années à venir.

Savourant le jeu jusqu'à ses dernières secondes, elle s'ébroua, le fixant du regard, à la fois séductrice et charmée, avant de s'élancer vivement vers lui, étincelante comète aux éclats arc-en-ciel, le frôlant de l'aile pour l'inciter à la suivre vers des hauteurs plus propices à leur rapprochement. Elle ne tenta pas de lui échapper une nouvelle fois, réglant son vol sur le sien pour lui permettre de l'accompagner, se reconnaissant vaincue mais sans pour autant de se soumettre pleinement. Nul besoin de formuler avec des mots sa réponse, véhicules par trop imparfaits de ses pensées ... Elle tendit silencieusement son esprit vers le Bronze, oublieuse de son Elfe qui luttait de ses dernières forces, bien près du précipice. Elle savait que Llyr comprendrait.



Les yeux étroitement clos, la gorge serrée comme par une main cruelle, tous ses sens aux aguets, Adhâvan se sentait toujours incapable de faire le moindre mouvement, littéralement déchiré entre deux instincts primaires. Il était à l'image d'un frêle esquif balayé par la tempête, réduit à prier pour qu'une accalmie permette sa survie. L'assurance désinvolte avec laquelle Nagendra avait répondu à son avertissement sur Aodren, avait suscité en lui une étrange fascination, lui qui était si souvent en proie au doute et à la fatalité, autant qu'une sorte de soulagement diffus. Le Spectre des Cendres serait apte à évoluer sous les ordres de son maître, mais il pressentait que ce caractère indomptable lui créerait des problèmes. Aucun faux pas, avait-il dit. Silencieusement, il souhaitait qu'il en soit effectivement ainsi, car, en cas de duel de volonté, il était persuadé que le noble Fëalocë en ressortirait vainqueur, des années d'intrigue lui ayant appris à sortir son épingle du jeu en toute circonstance. Et tous n'étaient pas capables de supporter la défaite et la soumission. Etait-ce le cas de son frère d'armes ?

Presque contre son gré, ses paupières se rouvrirent pour laisser errer ses iris d'or brun sur la silhouette du Chevalier Bronze. Le dos bien droit, la tête haute, il n'avait pas bougé de sa chaise, et il n'y avait guère que l'éclat de peur brillant dans ses yeux ambrés, et ses doigts portés à sa tempe pour dénoncer le trouble qui l'agitait. Et cette constatation ne fit qu'aggraver le malaise qu'Adhâvan ressentait, son ventre se tordant soudain d'angoisse autant que d'impatience. Une partie de lui rationalisait en se disant que la danse des dragons était la raison d'une telle expression sur le visage d'albâtre de Nagendra, mais elle était bien faible, par rapport à celle, qui, déjà affolée par le désir ardent qui l'emplissait de plus en plus, pointait du doigt que son attitude était en cause. Les yeux dans le vague, comme perdu dans ses pensées, l'Humain ne lui paraissait pas craindre une agression de sa part, sans quoi il aurait déjà tiré l'épée pour se défendre. Alors quoi ?

Une fois encore, le Chevalier Blanc tenta de recouvrer la maîtrise de lui même, car il savait pertinemment ce qui allait suivre s'il s'abandonnait à ce que réclamaient, dans un même ensemble, son corps et son âme. Dire qu'il ne le voulait pas lui apparaissait cruellement comme un mensonge hypocrite, si douloureusement insupportable cette idée soit-elle. En vérité, il ne le pouvait pas. Absolument inconscient des pensées tourmentées de son hôte, Adhâvan ne percevait de lui qu'un contrôle quasi parfait de ses émotions et de ses gestes, à peine éraflé par l'agacement fugitif qui était apparu sur son visage. Et même lorsque le regard de Nagendra retrouva sa netteté, se portant sur lui avec une intensité brûlante, songeuse et presque prédatrice, secoué par ce qu'il pouvait y lire, l'Elfe reporta fermement tout cela sur le compte de son Lien avec Llyr. Sans aucun doute, l'Humain était tout aussi retourné que lui par les émotions qui filtraient de son Bronze. Rien de personnel à son égard, donc. Et si lui cédait à présent à ses instincts, il pouvait d'ors et déjà imaginer ce qui se passerait lorsque la furie des dragons se serait apaisée, et qu'ils seraient à nouveau en pleine possession de leurs esprits. En vérité, cela, plus que l'intensité inédite de ce qu'il ressentait, l'effrayait plus qu'il ne voulait bien l'admettre. Il avait bien plus à perdre qu'à gagner.

Seulement, plus il niait intérieurement l'attirance croissante qu'il éprouvait à l'égard du Chevalier Bronze, la mettant sur le compte de celle, dévorante, de Rakesh envers Llyr, plus l'image de Nagendra s'imprimait dans sa rétine, comme marquée au fer rouge, à chaque clignement de paupière. La flamboyance de ses iris ambrés, le modelé ondoyant de son visage fier, la courbe de ses lèvres pleines, tout cela formait un tableau presque iréel … Pourtant, plus que son allure aussi élégante que noble, c'était la brillance de son esprit qui l'attirait irrésistiblement. Hommes et femmes, Adhâvan, au fond de lui, ne faisait aucune différence, les traitant avec le même potentiel, le même respect. Cela s'était inscrit dans sa chair très tôt, peu de temps après son arrivée à Qerumi. Il n'était pas insensible à la beauté, et savait s'en émouvoir, comme à présent face à Nagendra, mais avait acquis la sagesse de reconnaître que bien souvent elle pouvait se révéler cruelle, au Màr Tàralöm, comme avant au Ssyl'Shar.

Suite au premier vol nuptial de Rakesh, une fois éteinte la flamme qui avait fait bouillonner leur sang, le Chevalier dont il avait partagé l'étreinte l'avait contemplé avec une satisfaction méprisante et pleine de morgue, avant de lui jeter une pièce d'or pour le ''remercier'', le congédiant ainsi sans plus de scrupules. Si la Blanche avait été éveillée à ce moment là, nul doute que, sous son influence, il aurait cherché à lui faire payer son geste, mais là seul face à lui, il n'avait pu que subir cette humiliation cuisante sans savoir quoi y répondre, et avait effectivement pris congé. Mise au courant, la dragonne n'avait pas paru manifester de remords face à son attitude, en balayant en apparence les conséquences d'un haussement d'épaule dédaigneux. Pourtant, plusieurs jours après, le Chevalier avait été retrouvé mort suite à une chute vertigineuse depuis une étroite corniche du Kaerl. Tout indiquait une cause accidentelle, avait conclu l'enquête, mais à ses yeux, la vive satisfaction de Rakesh face à cette nouvelle avait été bien trop évidente ...

Une fois encore, il s'interrogea. Le Spectre des Cendres était-il de ceux là ? Il ne le pensait pas. Et c'était la raison précise pour laquelle il se raccrochait au peu de sang-froid qui lui restait encore, agrippé du bout des ongles au bord de ce gouffre sans fond qui n'attendait que de l'accueillir. Loyauté et honneur, alliées à une insolente ambition. Il ne se sentait pas capable de se confronter une nouvelle fois au jugement de Nagendra. Quel était le but de Rakesh, cette fois, dans toute cette mascarade ?

Alors, silencieusement, il implorait sa Liée, suppliait tous les Dieux qui voudraient bien l'entendre, allant même jusqu'à adjurer muettement Nagendra de bien vouloir mettre un terme à cette torture insoutenable, d'une manière ou d'une autre. Car les secondes s'étiraient, interminables, grain après grain dans le sablier du temps, et la lame brûlante qui fouaillait son être continuait son oeuvre. Il se savait prêt à céder à tout instant.

Il soutint farouchement son regard, la même ardeur que son hôte couvant dans ses iris mordorés, tels deux animaux sauvages se faisant face et se jaugeant, se défiant de faire le premier geste. Il serait si simple de lâcher prise, une bonne fois pour toute, de s'abandonner aux promesses qu'il sentait peser lourdement sur lui … Et, ce fut un soulagement pour lui, en même temps qu'une certaine panique grandissante, lorsque l'Humain se leva pour se rapprocher de lui. Figé, raide et tendu comme dans l'attente d'un coup à venir, il l'observa contourner le bureau, remarquant une fois de plus l'harmonie guerrière dans ses mouvements, malgré la maladresse évidente qui semblait le frapper soudain. S'arrêtant près, bien trop près de lui, le Chevalier Bronze leva prudemment une main, pour aller la poser finalement sur son front, l'y laissant là tout en s'enquérant de son état, d'une voix tremblante, révélatrice d'une certaine confusion.

Les yeux écarquillés, complètement désarçonné par les réactions de Nagendra, pour la troisième fois en si peu de temps, Adhâvan ouvrit la bouche pour répondre, sans qu'aucun son ne parvienne à en sortir. Là, il ne savait plus s'il devait rire ou pleurer. Est-ce qu'il se sentait bien, vraiment ? Ses yeux se fermèrent alors d'eux-même sous le contact frais de sa paume, le soustrayant à la lueur dévorante du regard de l'Humain, ses frissons irrépressibles remplacés par une intense chaleur qui irradiait dans tout son corps depuis son plexus solaire. En lui résonnait la sensation affolante que ses os allaient se liquéfier d'une minute à l'autre, tandis que dans le lointain, obscurément perçu par son esprit, une comète nacrée et une flèche de bronze unissaient leur vol. Rakesh avait choisi son Roi.

A cause de leur proximité nouvelle, distraitement, Adhâvan put constater qu'il dépassait son hôte de quelques pouces de hauteur, ce que l'Humain compensait avec une musculature solide qui lui faisait personnellement défaut.
D'une main incertaine, sa paume dressée entre eux comme un obstacle dérisoire, il entreprit d'écarter le jeune homme, de remettre un espacement raisonnable entre eux, mais constata avec un certain égarement, qu'au contraire, ses doigts s'étaient fermement accrochés dans l'épais tissus bleu de sa tunique.

Comment cela avait-il pu se produire ?

Alors, un sourire sincère, le premier depuis le début de leur entrevue, mais profondément triste, fleurit sur ses lèvres, tandis qu'il baissait les yeux sur Nagendra, et qu'implosait en lui un élan définitivement impossible à réprimer. Comblant la maigre distance qui les séparait encore, il alla effleurer ses lèvres des siennes, dans un baiser contenu, tout d'abord hésitant, puis plus affirmé en l'absence de mouvement de rejet de la part de l'Humain.
Puis, le souffle court, se faisant violence pour se forcer à reculer de quelques pas en arrière, et à relâcher l'étreinte que chacun de ses doigts maintenaient sur la tunique, il détourna amèrement le regard. Il se sentait incapable de croiser celui du Chevalier Bronze, de crainte de ce qu'il pourrait y lire, d'y rencontrer le reflet de la peur, du dégoût ou même du mépris, que lui-même ressentait à son propre égard. Un profond sentiment d'échec lui serrait la gorge, tant vis à vis de Nagendra que pour l'accomplissement de la mission qui lui avait été confiée. S'il lui en laissait l'occasion, il se savait prêt à tourner les talons, pour retrouver la solitude de son weyr silencieux et s'allonger sur le sol de pierre glacée, en espérant que le froid ait raison de ses tourments.

La voix sourde, soudain sans force, il murmura, sans toutefois achever sa phrase :

« Je regrette. Je n'aurais pas dû ... »

Que regrettait-il au final ? Le geste en lui-même ? Sans doute pas. Mais ses implacables conséquences, certainement.



L'on rencontre souvent sa Destinée
Par les chemins que l'on prend
Pour l'éviter

***

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Amaélis Yodera
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MessagePosté le: Mer 13 Sep 2017 - 15:15 Répondre en citantRevenir en haut

&

– Nagendra Tuncay, Spectre des Cendres, Chevalier Lié au Bronze Llyr –


Nul mot n’aurait su décrire assez fidèlement la joie qui s’empara de Llyr lorsqu’il comprit que Rakesh était à lui. Il avait été satisfait de sa résistance, qui n’avait fait qu’accentuer son désir, mais il fallait maintenant qu’il obtienne la victoire et qu’elle dépose les armes. La patience n’était pas le propre du Bronze. Il retenait toujours son vol, attendant le bon vouloir de la Dragonne, dévorant des yeux le spectacle qu’elle offrait, l’élégance de ses courbes fines, ciselées dans la nacre et piquetées d’éclats irisés – la sauvagerie qui en émanait pourtant, les braises laissées dans le sillage de ses iris ardents et qui allaient se mêler aux particules cuivrées de l’aube. La Blanche ne l’aurait pas tant attiré si elle avait été moins farouche, et qu’elle se refuse à lui était un sentiment qui le transformait, lui faisait prendre conscience de son mérite, de sa puissance. Son arrogance décuplait sa détermination. Nagendra, malgré tout ce qu’il avait dû endurer pour permettre à son Âme Sœur de ravir sa proie, serait fier de lui.

Presque inconsciemment, car il était trop captivé par l’objet de sa convoitise, il découvrait son Lié sous un nouveau jour. Il ne reconnaissait pas les effluves fauves et entêtants qu’exhalait l’âme de l’Humain, et que seul le combat pouvait parfois causer. Ceux-ci étaient différents. Llyr voulait en savoir plus. Était-ce là ce qui lui avait été caché ? L’attirance de Nagendra envers le Chevalier Blanc s’accompagnait d’un chœur sinistre, chantant la perdition et le crime, l’insécurité. Il n’avait jamais senti son compagnon si fragile, mais ce dernier devait se souvenir qu’il n’avait plus à lutter seul. Par la grâce de Flarmya, ils affronteraient la tempête ensemble. Alors, le Dragon laissa la fournaise prendre de l’ampleur, balayant toutes les ténèbres, infusant son pouvoir et sa témérité dans les veines de l’Humain, tout comme le rayonnement de l’aurore faisait se dissiper les ombres de la nuit. Sa gloire ne pâtirait pas des tourments de son Âme Sœur !

Enfin, Rakesh s’élança souplement vers lui, et le Bronze, de son regard crépusculaire, suivit impatiemment les ondulations grâcieuses qui faisaient miroiter la lumière. Un frôlement, et elle l’invita à se joindre à elle. Llyr se ne fit pas prier, tous ses sens aiguisés par cette caresse infime, ce doux présage de leur union à venir. Se délectant de cet instant qui précédait la conquête, savourant plus la sensation d’avoir gagné que celle de s’emparer de son butin, il effectua une rapide volte et se propulsa à la suite de la Dragonne. Elle le mena dans les hauteurs, qui baignaient totalement dans la chaude lueur de Solyae, un espace infini et solitaire, épargné par les morsures des Pics de Cendre. Y avait-il meilleur endroit pour accueillir la collision de leurs deux esprits insoumis et fiers, si peu attachés aux valeurs de leurs frères ? Le Bronze ne partageait pas les préférences de ses semblables, n’obéissant avec ferveur qu’à ses propres pulsions. Que lui importait de courtiser les Incarnates, quand Flarmya savait doter ses autres filles de la même férocité ?

Le Dragon poussa un rugissement grave et pénétrant, ses pupilles un océan de lave mouvante et d’or fondu, et ses griffes remontèrent le long du ventre de la Blanche, éraflant avec délicatesse les écailles moirées. Vibrant d’ivresse, ému par l’émotion qu’induisait un tel privilège, il voulait révérer Rakesh, la magnifier et faire concurrence aux caresses du soleil levant – si elle le permettait, et tant pis pour la jalousie de l’astre. Il étira ses ailes pour draper le corps fin de la Dragonne dans leur splendeur ocre, juste assez proche pour sentir le frémissement de ses muscles sous l’éclat de la nacre, puis fit glisser sa mâchoire autour de son cou brillant comme la perle, soufflant une haleine chaude de désir et d’émerveillement. Elle était sienne.

~°~

Figé dans une attente éprouvante parce qu’il ne savait pas quand elle se terminerait, ni comment faire pour y échapper, Nagendra avait d’abord cru avoir commis un impair. Avait-il dépassé les limites en initiant ce contact ? Et pourquoi, un instant, alors qu’Adhâvan avait semblé sur le point de le repousser, avait-il tant craint d’être rejeté ? Force était de l’admettre, même si la situation pouvait passer pour inappropriée dans le cadre plutôt officiel de leur rencontre, l’Humain commençait à attacher beaucoup trop d’importance aux réactions de l’autre Chevalier. L’atmosphère avait changé, subtilement, et, dans une intimité qui se prêtait à l’abandon des masques, l’affaire était devenue personnelle. Ce n’était pas qu’il se sentait en confiance, car il n’aimait pas se dévoiler, mais il n’y avait rien à faire. Comme son Lié, plus tôt, sous les yeux implacables de Rakesh, Nagendra acceptait de se mettre à nu, de laisser affleurer à la surface ses faiblesses enfouies. Quoiqu’il se passe, à présent, il devait garder à l’esprit qu’il naviguait en eau trouble, inconnue.

Dans le lointain, l’exaltation de Llyr se répercutait de pics en pics, traversait l’espace vide des cieux et s’écrasait en vagues successives contre l’esprit de son Lié, qui s’érodait sous la puissance de leur impact, une écume bouillante fouettant sa chair et ses sentiments. Une émotion glorieuse enflait en lui, sans qu’il puisse songer un seul moment à la contenir. Le Bronze était victorieux.

Alors, il sentit les doigts de l’Elfe qui s’accrochèrent à sa tunique, et une espèce de soulagement avide vint accélérer et perturber un peu plus le rythme de sa respiration déjà inégale. Non, il ne le rejetait pas… Qu’aurait-il dû éprouver, là ? Dans un coin de son esprit où la raison n’existait qu’à travers le prisme de l’ego, des blessures inconscientes s’éveillaient, cherchant leur baume – l’affection dont l’enfant en lui avait désespérément besoin pour enfin grandir. Mais les ombres, depuis toutes ces années, avaient eu le temps de croître et de prospérer. Elles répétaient que rien ni personne ne lui était indispensable, car il s’était fait seul. Elles créaient l’image déformée d’un père sur lequel il avait choisi de concentrer toute la haine qu’il ressentait envers ce qu’il n’acceptait pas. Supporterait-il de voir se briser le miroir qui lui renvoyait le reflet d’un homme idéal, non dépourvu de vices mais capable de les dépasser ? Ce même reflet qu’il s’était acharné à modéliser, étouffant ses désirs les plus primaires, ignorant leurs mains tendues, nécessiteuses. Avait-ce été une erreur ? N’avait-il fait que retarder l’échéance, au risque de se condamner à une chute qui apparaissait soudain sans fin ?

Adhâvan lui souriait, maintenant, et malgré la tristesse de ce sourire, il se plut à penser que c’était là une expression qui lui seyait, et qu’il aurait aimé graver sur son visage. Il brûlait férocement, complètement soumis à la chaleur qui croissait toujours en lui, subjugué par la caresse langoureuse et lancinante des flammes. C’était là une transe étrange, troublante. Il ne vit même pas que l’Elfe avait bougé, s’était incliné pour cueillir ses lèvres, l’arrachant à l’étreinte de l’ombre pour mieux l’y jeter par la suite. Retenant son souffle, il se trouva incapable d’esquisser le moindre geste – incapable, aussi, de savoir s’il appréciait l’audace du Chevalier ou s’il redoutait ses implications. Seule sa main, abandonnée sur le front d’Adhâvan, glissa doucement, effleurant au passage l’angle saillant d’une pommette, l’ellipse d’une joue creusée, avant de venir se poser sur son épaule afin d’y trouver l’appui nécessaire. L’Humain ferma les paupières, occultant dans un même temps les sommations insistantes que sa raison continuait de scander, et répondit timidement à ce baiser déroutant, y scellant là tous ses doutes et toutes ses craintes. Sûrement, Nagendra aurait mille fois préféré que ce moment ne s’arrête pas, parce qu’il ne souhaitait pas savoir ce qu’il aurait à contempler lorsqu’il ouvrirait à nouveau les yeux – lorsque le sceau serait brisé.

Le jeune Chevalier ne connaissait rien aux choses de l’amour, peu importaient leur forme. Il se tournait vers des figures à idolâtrer, car celles-ci ne présentaient pas de risque. Il pouvait les élever au-dessus du commun des mortels, les soustrayant ainsi à toute notion d’attirance, ne gardant que celles de respect, de dévotion – un amour presque sacré. L’Empreinte constituait sa plus proche expérience d’une relation intime, mais, là encore, l’aspect divin prévalait sur des considérations trop superficielles. Il aimait et détestait Llyr, s’était habitué à partager avec lui ses souffrances implicites, ses fragilités – tout ce qu’il ne laissait personne voir. Quant à son passé… Il gardait en mémoire des entrevues enfantines, dont il n’avait tiré satisfaction que parce qu’elles avaient rempli son besoin d’attention, de supériorité. Il n’avait aimé que la sensation de puissance, l’idée si particulière et si réjouissante d’exercer un contrôle sur autrui. Depuis, il s’était appliqué à ne rien laisser se produire, non seulement parce que l’amour n’existait sûrement pas et qu’il ne portait pas d’intérêt à un concept aussi illusoire, mais également parce qu’il luttait contre un père imaginaire, contre des souvenirs qui n’étaient pas les siens. S’il avait seulement su…

Lorsqu’Adhâvan s’écarta, laissant Nagendra en proie à de terribles frissons, frustré par le froid qui s’était engouffré entre eux, ce dernier garda les paupières douloureusement closes. Ses bras retombèrent le long de son corps tandis que ses mains se muaient en poings serrés. L’ardeur mâle de Llyr l’encourageait à aller récupérer son dû, mais trop de sentiments contradictoires tourbillonnaient dans l’espace soudain beaucoup trop étroit de sa poitrine, et il ne parvenait plus à faire la distinction entre ce qui lui appartenait ou non. Parce que cela ne lui était jamais arrivé auparavant, il savait que son désir envers Adhâvan était réel, qu’il ne pouvait pas incriminer le Lien. Il n’était pas sûr, cependant, qu’il ait laissé pareil rapprochement se produire sans l’influence du Bronze. Et la culpabilité l’enserrait à nouveau, lui soufflait qu’il était méprisable d’avoir cédé si facilement à la tentation, qu’il était infâme de même ressentir cette attraction – interdite, à bien des égards. Il aurait dû avoir honte de lui-même. Pourtant, et cela s’imposait à lui avec l’arrière-goût de ces évidences qu’on vous assène d’un ton narquois, il ne pouvait plus faire demi-tour, et il était responsable de cela. La curiosité l’avait piégé, ou alors, il avait fait semblant de ne pas réaliser la gravité de la situation.

Aussi, quand l’Elfe lui fit part de ses regrets vis-à-vis de son geste – de leur geste – Nagendra, sans le vouloir, se sentit blessé. Il n’était plus en mesure de relativiser, de se convaincre que ce n’était pas ce qu’il avait voulu dire. Après tout, Adhâvan avait laissé sa voix s’effacer sans réellement finir sa phrase, laissant planer le doute sur sa signification. Que regrettait-il, alors ? Le Chevalier ne désirait pas en rester là, pas plus qu’il n’oserait faire preuve du même courage que son confrère et glisser à nouveau dans le doux étau des flammes. Il se résigna à ouvrir les yeux, vit que l’autre s’était tout à fait détourné, refusant de croiser son regard. ° De quoi as-tu peur ? ° s’interrogea-t-il vaguement, reprenant les termes employés par son Lié, plus tôt, et la question était tout autant destinée à lui-même qu’à Adhâvan.

L’Humain s’avança de quelques pas là où l’Elfe s’était reculé quelques secondes auparavant, dans une chorégraphie bien connue de tous les amants passés ou à venir, et saisit délicatement la main du Chevalier Blanc dans la sienne, incertain du comportement à adopter. Ses doigts en caressèrent doucement la paume, exerçant la plus infime des pressions, tandis que sur ses lèvres brûlait encore le souvenir du baiser. Il ne connaissait rien aux choses de l’amour, mais maîtrisait l’art de la séduction, qui, lui, pouvait s’employer dans maintes circonstances. Cependant, quelque chose l’empêchait d’user de tels stratagèmes – l’honnêteté ? Adhâvan s’était livré à lui, s’était mis en position de recevoir son jugement, et Nagendra ne pouvait se résoudre à détruire ce semblant d’équilibre qui s’était instauré si naturellement entre eux.

« Je comprends. » déclara-t-il simplement, la voix rauque, une esquisse de sourire se dessinant sur son visage. Cela suffirait-il à renouveler sa confiance ?

L’éclat de ses iris d’ambre terni par le nébuleux voile du désir, il releva le visage vers l’Elfe, lâchant à regret sa main. Maintenant qu'ils étaient séparés, la peur lui nouait une nouvelle fois les entrailles. Il n’arrivait plus à se fier à son analyse, redoutait l’incidence que son Lien avec Llyr avait pu avoir son discernement. Qu’attendait-il, au juste ? Pourquoi tenter de rassurer Adhâvan ? Peut-être que son initiative n’avait effectivement été que l’expression de la tempête à laquelle il était lui-même confronté en raison de sa Blanche. Il ignorait tout des tourments qui préoccupaient l’Humain. Pouvait-il se permettre de se dévoiler ainsi, sachant cela ? Et ce, même si l’envie d’unir son souffle au sien était excessivement profonde… Insidieusement, l’idée qu’on cherche à abuser de lui s’insinua sous son crâne. Il se sentait bien trop vulnérable. Son absence d’intérêt envers la gent féminine avait-elle pu permettre à Aodren d’imaginer un tel subterfuge ? Avait-ce été l’intention de Rakesh, depuis le début ? Plus rien, dans ce Màr, ne l’aurait étonné, et le cœur au bord des lèvres, il entreprit d’amorcer le mouvement qui le ramènerait à sa place d’origine. En sécurité, de l’autre côté de son bureau, hors de portée de la redoutable attraction qu’exerçait le Chevalier Blanc sur lui.

Il ouvrit la bouche pour prétexter un instant d’égarement, mais seul un soupir s’en extirpa, difficilement, avant que les mots n’échappent encore une fois à son contrôle :

« Vous savez, cela ne m’était encore jamais arrivé, auparavant. »

Il regretta ces paroles, leur signification révoltante, la souffrance sous-jacente, et, inévitablement, ses traits se durcirent. La colère le tétanisait. Tout ce qu’il avait étouffé se réveillait, clamait son existence, voulait obtenir vengeance. Il était trop tard, sans doute. La frustration tant longtemps nourrie, certes inconsciemment, avait atteint des proportions qu’il n’était plus en mesure de retenir. Elle se déversait dans toutes les fibres de son être, déchirant les années d’ignorance, anéantissant les barrières soigneusement édifiées – et la douleur aurait pu le faire pleurer, s’il en avait été capable. Il n’y pensait plus. Il ne voyait que deux orbes d’or brun, la promesse électrisante de bras assez puissants pour l’enlacer et lui résister, pour le conquérir. Qu’en avait-il à faire ? Dorcha aurait compris. Il n’avait pas le droit de se haïr pour ce qu’il était. Le rugissement de Llyr résonna longuement dans son esprit, ébranlant ses parois désormais en ruine, et il y puisa la force nécessaire, laissant l’incendie l’aveugler.

« Pardonnez-moi, Adhâvan. » s’entendit-il murmurer en même temps qu’il s’avançait, les muscles tendus par la peur, pour ravir férocement ces lèvres dont il n’acceptait plus la solitude, ses mains glissant dans le dos de l’Elfe comme pour l’attirer contre lui.



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MessagePosté le: Sam 16 Sep 2017 - 14:53 Répondre en citantRevenir en haut


Adhâvan Ilaiyaraja & La Blanche Rakesh

Theme Song :
White Witch – Two Steps From Hell


Dans les cieux immaculés surplombant les impitoyables Pics de Cendre aux aiguilles effilées, Rakesh s'était élancée, s'élevant en quelques souples battements d'ailes neigeuses, se sachant suivie de près par son prétendant. Elle était pleinement satisfaite de la façon dont leur joute s'était déroulée, et se délectait d'avance de la façon dont elle allait se terminer. Le jeune Bronze s'était révélé plein de promesses, et à cet instant, portée par la certitude absolue de la révération que Llyr entretenait à son égard, elle se sentait plus vivante, plus entière que jamais. Qui plus est, dans la semi pénombre du weyr, Kishan était enfin prêt à abandonner la lutte belliqueuse qu'il menait contre son influence grandissante, et elle le considérait avec une affection suffisante, mêlée à un sentiment sous-jacent de triomphe. Elle n'avait pas menti : elle était convaincue que son étreinte avec Nagendra participerait à convaincre le Chevalier Bronze, et qu'elle aurait d'indéniables bénéfices sur son Lié … Même s'il ne le voyait pas encore. Elle escomptait bien qu'il finisse par la remercier, car sans son action, une telle situation n'aurait jamais pu se produire … Ou du moins pas aussi vite.

Elle pouvait sentir la crainte profondément ancrée qui tétanisait son Elfe, qui ne tarda pas à se muer en une amère déception comme Nagendra s'écartait de lui. Mais elle était confiante, et convaincue que l'Humain serait à la hauteur de ses espérances et ne ferait pas d'erreur. Et dans l'éventualité improbable où elle se trompait, alors, elle lui ferait payer très cher pour avoir bafoué l'honneur de son précieux Lié, et ce même si elle avait ouvertement avoué sa nette attirance envers Llyr. Un rien contrariée, elle abolit mentalement toutes les barrières qui la séparaient encore de Kishan, laissant le brasier rugir à travers leurs esprits mêlés, le poussant à réagir, à ne pas abandonner, et à conquérir.

Puis, les iris chamarrés d'un rouge-orangé rappelant la teinte de flammes avides, elle répondit par un grondement sourd et vibrant au rugissement conquérant de son prétendant. Nombreux étaient ses frères et sœurs, Blancs, Noirs, parfois même Vertes et Bleues, qui se désintéressaient des jeux de l'amour, préférant se concentrer exclusivement sur leur Lié, ou trouver leur ivresse dans le sang et le combat. Et pourtant, elle, même si elle savait qu'elle ne pourrait probablement jamais porter la vie, ne s'en sentait que plus libre. Libre de pouvoir mêler son vol au mâle de son choix, libre de s'unir avec celui qu'elle aurait choisi pour sa propre valeur, et non parce qu'il serait celui qui apporterait la meilleur lignée à sa descendance. Libre tout simplement des fardeaux de la responsabilité qui étaient imposés aux Incarnates tant glorifiées.

Alors, lorsque Llyr griffa avec délicatesse les tendres écailles de son ventre, frémissante d'exultation, elle se tendit vivement, pour se rapprocher plus encore de lui, le laissant la couvrir de l'étreinte puissante de ses ailes d'ocre, dans un élégant parallèle avec celle des bras de Nagendra autour de Kishan, son Lié s'étant enfin abandonné à lui. Là, sa nacre toute mouchetée de cuivre par la lumière de Solyae filtrant à travers la fine membrane tendue autour d'elle, le Dieu Solaire comme seul témoin de leur union, elle entremêla ses serres aux siennes, repliant ses ailes contre son corps fuselé, entièrement dépendante à présent des attentions du Bronze. Elle glissa un peu plus étroitement son long cou autour du sien, savourant pleinement son haleine chaude sur ses brillantes écailles, et rugit enfin son contentement lorsque d'un même mouvement, leurs corps et leurs âmes finirent par s'unir. Alors, suivant les pas d'une chorégraphie millénaire, elle entraîna Llyr dans une chute vertigineuse vers le sol, leurs corps mêlés tourbillonnant dans une spirale dangereuse, dont ils ne se séparèrent qu'à quelques mètres des pics acérés, déployant brusquement l'ensemble de leur voilure pour se ralentir et éviter l'impact mortel. Et ceci, bien que n'étant que le premier acte de leur union divine, n'en constituait pas moins le plus important et le plus symbolique.



Le regard baissé sur le sol de pierre nue suite à l'expression de ses regrets à demi formulés, ignorant les frissons irrépressibles qui secouaient l'Humain, tout ce qu'Adhâvan perçut de sa réaction furent ses poings serrés, puis ses bras qui, comme attirés inexorablement par la gravité, étaient lentement retombés le long de son corps. Relever les yeux vers lui, se soumettre au jugement qu'il s'attendait à lire dans son expression, il ne s'en sentait pas le courage … Et pourtant, il percevait, obscurément, le poids de ses iris ambrés fixés sur lui, songeurs. Tout en craignant d'en recevoir la réponse, l'Elfe ne pouvait s'empêcher de s'interroger sur la nature des émotions tempétueuses qui agitaient Nagendra, sur le contenu de ses pensées profondes, sur ce qu'il pouvait bien penser de lui. Le cœur et l'âme broyés par un poing cruel, refusant toujours de le regarder, il crut défaillir lorsque le Chevalier Bronze combla une nouvelle fois les quelques pas qui les séparait, s'emparant de l'une de ses mains avec une grande douceur. Alors, la caresse infime de ses doigts sur sa paume fit danser devant ses yeux de petites étincelles éblouissantes de bien-être, tout comme l'avait fait avant cela le trajet glissé de sa main le long de son visage, et la réponse réservée qu'il avait apporté à son baiser. Comment pouvait-il seulement prétendre résister au brasier honteux qui le dévorait tout entier, à cet instant là ?

Les jambes soudain faibles, Adhâvan ne put s'empêcher d'accrocher ses iris mordorés à ceux de Nagendra, lorsque d'une voix basse et rendue rauque par toute une palette d'émotions indescriptibles, l'Humain lui énonça, en toute simplicité, qu'il comprenait. Son sourire confiant, à peine esquissé, ne fit qu'aggraver son désir, difficilement contenu, de se porter une nouvelle fois à la rencontre de ses lèvres. Par les Dieux, qu'avait-il fait pour mériter tant de bonté de sa part ? Il ne comprenait pas, ne parvenait pas à saisir l'attrait qu'il pouvait bien exercer sur le Chevalier Bronze. Que connaissait-il de ce sentiment ambigu qu'était l'amour, après tout, lui qui ne l'avait jamais ressenti, lui qui n'avait eu réellement ni père ni mère, lui qui n'avait jamais été qu'un outil pour les autres ? Même son premier maître, qui s'était montré extrêmement bon et généreux envers l'esclave qu'il était alors, et qu'il avait remercié en provoquant sa mort cruelle, il ne pouvait prétendre l'avoir aimé. Même Ioana et K'Jenriath, qui lui avaient donné une nouvelle vie au sein du Màr Tàralöm et l'avaient façonné de façon à ce qu'il réponde à leur vision élitiste, ne lui avaient jamais offert qu'une stricte relation de professeur à élève, bien que basée sur le respect et le mérite. Et que dire de sa relation ambivalente avec Rakesh, sa moitié d'âme, dont il chérissait l'existence autant qu'il haïssait l'intervention dans sa vie ?

Etait-ce cela que l'on appelait ''amour'' ? L'attirance physique, primitive et purement charnelle, il pouvait en saisir les manifestations et les conséquences, pour l'avoir rencontrée de nombreuses et bien souvent amères fois au cours de sa vie, bien que sans commune mesure avec ce qu'il ressentait présentement. Etait-il possible d'être attiré, d'aimer, finalement, quelque chose d'aussi abstrait qu'une âme, un esprit ? Que ressentait-il exactement à l'égard de Nagendra, et quelles en étaient les raisons ? Quelle en était la partie qui lui appartenait en propre, et celle qui lui était soufflée par Rakesh ? Et si … ?

Mais, tranchant instantanément le fil de ses réflexions inextricables, le jeune Humain au regard troublé avait relâché lentement sa main, dont les longs doigts s'étaient crispés vainement, n'agrippant que le vide, dans une tentative inconsciente pour le retenir près de lui. Un grand froid l'avait envahi alors, un froid terrible et engourdissant, qui le brûlait tout autant que les flammes indomptables qui l'avaient saisies à son contact. Car Nagendra s'était déjà à demi détourné, comme énonçant silencieusement son intention de mettre fin à leur entrevue, par le simple mouvement amorcé en direction de la place qu'il occupait auparavant. Son visage anguleux ciselé par une sourde angoisse et une suppliciante déception, l'Elfe n'amorça néanmoins aucun geste pour l'empêcher de s'éloigner. Il comprenait, avait-il dit. Mais qu'avait-il compris, au juste, de ses regrets ? Dans une ultime tentative pour apaiser ses tourments, l'ensemble de ses muscles noués par la tension, le Chevalier Blanc se concentra sur la pensée que c'était mieux ainsi, s'efforçant toujours d'étouffer, encore et encore, le feu couvant en lui, mais bien incapable de reprendre le dessus sur ses émotions déchaînées et sur la vive exaltation qui filtrait de sa Liée. Le Spectre des Cendres allait le renvoyer et tous deux reprendraient leur vie respective comme si rien de tout cela ne s'était passé. Il ne pouvait pas en être autrement. Mais, pour autant qu'il se la répétait indéfiniment dans le silence de son esprit, cette conclusion ne lui apportait aucun réconfort. Il était si las de lutter ...

Lorsque les lèvres de Nagendra s'ouvrirent, laissant échapper un soupir difficile, les yeux de l'Elfe se fermèrent à demi, son regard se perdant dans les ténèbres du plafond, en attente du coup de grâce qui scellerait définitivement la distance entre eux.
Pourtant, à l'aveu qui échappa alors au Chevalier Bronze, tout à fait inattendu, ses iris mordorés se firent plus concentrés, bien que toujours incertains, tandis qu'il étudiait silencieusement son vis à vis, cherchant à saisir toutes les nuances, toutes les implications de sa déclaration. Et ses pupilles s'élargirent brusquement lorsque la vérité s'imposa à lui, en même temps que les traits du jeune Humain se durcissaient sous l'effet d'une vertueuse colère. Comme un vent implacable ravivant les braises d'un incendie, un violent tourbillon d'émotions simultanées vint le frapper, le laissant aussi démuni qu'un enfant face aux assauts de la tempête qui faisait rage en lui. Une étincelle d'espoir, impossible à contenir ; une certaine forme obscure de soulagement, bien incompréhensible, face à cette faiblesse enfin dévoilée ; un désir ardent et une profonde attirance, tous deux renouvelés, envers Nagendra ; et par dessus tout une lourde pression s'abattant sur ses épaules. Il n'avait pas le droit au moindre faux pas …

Ne crains rien, étaient les mots qu'Adhâvan désirait prononcer, mais ils lui paraissaient bien trop dérisoires et hypocrites, au regard de la profonde angoisse qui le tenaillait lui-même. Le cœur battant, assourdissant comme l'éclatement d'un violent orage, il réfléchissait encore désespérément à une possible réponse lorsque, bien trop rapidement, dans un souffle, l'Humain s'élança vers lui, s'emparant farouchement de ses lèvres, tout en prétendant s'en excuser. Là, les mains de Nagendra allèrent trouver, très naturellement, leur place dans le creux de son dos, y exerçant une pression ferme et suffisante pour l'attirer dans l'étreinte de ses bras. Si leur premier baiser échangé avait été retenu et prudent, il ne semblait à présent plus y avoir aucune trace de doute dans l'attitude du Chevalier Bronze, attisant par là même le brasier qui les malmenaient tous deux sans pitié. Comment pouvait-il prétendre vouloir y renoncer ?

Alors, dans son esprit, balayant presque toute trace de pensée rationnelle, éclata la satisfaction de Rakesh, tant face à son union avec Llyr, que devant celle des deux hommes.

Et, abandonnant finalement toute lutte vaine face à ce qu'il ressentait, il laissa leurs souffles se mêler et leurs corps annihiler toute distance entre eux, allant entourer de ses bras le cou de son compagnon, l'ivresse se répandant dans ses veines à la vitesse d'un indicible poison. Néanmoins, lorsqu'ils se séparèrent enfin, la respiration haletante et leurs poitrines soulevées par une même harmonie, une nouvelle fois, Adhâvan dressa sa paume entre eux, s'écartant très légèrement de lui, le regard ombré par une inhabituelle gravité et s'efforçant de faire taire la peur sournoise qu'il ressentait.

« Une telle innocence est un bien aussi rare que précieux … Tous ne peuvent pas s'en vanter. » Une brève pause, juste le temps nécessaire pour que son murmure léger parvienne jusqu'à la conscience de l'Humain. « Après tout, ce ne sont pas les actes qui nous définissent, mais bien ce qu’on en fait. »

Si la compassion ne faisait pas partie de ses habitudes, il ressentait néanmoins le besoin obscur et pressant d'adresser cette réponse au jeune Chevalier – peu ou prou la conclusion qu'il lui avait apporté lorsqu'il lui avait fait le récit de ce jour terrible au Val. Une façon subtile de le remercier, de le rassurer, d'offrir à Nagendra quelque chose qui puisse effacer ce terrible dégoût, cette blessure profonde, qu'il lui avait semblé saisir chez son compagnon, faisant ainsi écho à ce qui se trouvait également en lui. Les mots s'étaient tout simplement imposés à ses lèvres, impossibles à contenir. Il ne pouvait plus, à présent, ne voulait plus, sans doute, se libérer de l'enlacement de ses bras.

Sa main s'éleva lentement, pour aller dessiner du bout de ses doigts, à la façon dont il aurait approché un mirage, avec une infinie délicatesse, les reliefs marqués du visage du jeune homme, en gravant les contours dans son esprit avec une force désespérée. Il ne désirait plus rien d'autre que de cesser de réfléchir - à l'avenir, aux conséquences, à ce qu'il allait devoir dire à Aodren, à ce qui l'attendait en dehors de ce weyr - de s'oublier totalement dans l'étreinte ardente du Chevalier Bronze, bien trop conscient de la barrière, soudain difficilement tolérable, que représentaient les quelques épaisseurs de tissus qui les séparaient encore.
Dansante dans son esprit, pleine d'éclats tranchants, la pensée de percevoir les mystères de ce sanctuaire sacré et resté protégé pendant toutes ces années, le hantait, provoquant une tentation honteuse bien à la hauteur de la crainte de ce qui pourrait en découler. C'est pourquoi, lorsque sa main rencontra soudain le métal cuivré des fermoirs de la tunique de Nagendra, presque instinctivement, ses doigts s'y accrochèrent, et il entreprit d'en défaire l'attache, tandis qu'une nouvelle fois, leurs lèvres scellaient leur pacte silencieux, d'un commun accord.

Une par une, les attaches cédèrent sous son action aussi fébrile qu'hésitante, libérant après quelques secondes l'élégant tissus bleu paon, qui alla chuter à terre dans un froissement léger et un discret tintement métallique. Et pourtant, alors, frémissant sous l'intensité du regard du jeune Humain, il fut incapable d'aller plus loin. Car dans son esprit embrumé par le désir avait finalement percé la constatation profondément dérangeante de leur environnement actuel. Songer à la pierre glacée comme contrepoint de leurs peaux brûlantes …
Son regard mordoré papillonnant follement sur la pièce autour d'eux, il tenta de rassembler suffisamment de raison pour formuler clairement les causes de sa soudaine appréhension. Les hommes n'étaient pas comme les dragons, à l'image de Rakesh et Llyr, capables de prendre comme temple de leur union cet espace vertigineux entre les cieux et la terre. Il était douloureusement conscient que certains n'auraient pas été perturbés par la situation, la considérant au contraire comme un aiguillon satisfaisant à leur contentement. Mais, plus il y pensait, plus les paroles du Chevalier Bronze passaient et repassaient dans son esprit, affrontant frontalement les souvenirs refoulés d'étreintes passées. Il se sentait soudain comme déchiré en deux, et sa respiration se fit plus difficile. Nagendra … Il ne voulait pas … Il fallait que ce soit différent.

Les joues rougies par une humiliation et un mépris propres à l'image terriblement négative qu'il entretenait de lui-même, la gorge serrée, tout ce qui parvint à franchir la barrière de ses lèvres furent ces deux mots, qui sonnèrent à ses oreilles comme une supplique lâche et avilissante.

« Pas ici ... »

Et il se haït alors farouchement pour les avoir prononcés, ses iris d'or brun brûlants d'une fureur contenue tout autant que d'une sincère panique.



L'on rencontre souvent sa Destinée
Par les chemins que l'on prend
Pour l'éviter

***

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