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Oracle Tol Orëanéen
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MessagePosté le: Mer 26 Avr 2017 - 16:10 Répondre en citantRevenir en haut


Sable Lewë et la Bleue Asra


Zakerielku 918


Nombreux étaient ceux, au Màr, qui auraient fortement désapprouvé les décisions de la Maîtresse Bleue Sable Lewë si celle-ci n’était pas aussi transparente qu’une brise. La Sang-Mêlé n’avait rien d’une intrépide, cependant ; elle connaissait assez ses forces et ses faiblesses pour toujours s’engager dans des chemins dépourvus de danger. La présence d’un Aspirant aussi récent que Tristan à ses côtés ne la dissuadait pas de laisser libre cours à ses envies de voyage. Son sang Ondin influait sur les élans de son cœur comme les Lunes sur les marées, et elle ne s’estimait pas assez légitime pour lutter contre l’appel – de toute manière, Flarmya ne l’avait pas dotée d’ailes sans raison. Il y avait bien plus à apprendre en allant découvrir de ses propres yeux le Rhaëg, pourquoi Tristan devrait-il se contenter d’ouvrages poussiéreux relégués aux Archives ou même attendre l’Empreinte ? Sable ne pouvait pas envisager une telle chose.

Qahra avait alors semblé une destination adéquate, qui offrirait à leur élève une expérience foncièrement différente de tout ce qu’il avait connu dans les neiges d’Ablah. S’ajoutait à l’air chaud et humide de la jungle un passé riche, empli de mystères et de savoirs noyés sous les mousses et les lianes, et qui ne demandait qu’à être exhumé. Sable n’était pas une personnalité curieuse, mais possédait une certaine affinité avec tout ce qui était caché, perdu, oublié – parce qu’elle y trouvait un étrange miroir à son existence. Elle avait développé, au fil des années, une inclination envers le vétuste, l’occulte, le bizarre, qui était perceptible jusque dans la nature même de sa magie. La Maîtresse Bleue aimait à raconter qu’elle parlait aux pierres, et bien peu connaissaient la vérité à ce sujet car, où qu’elle aille, Sable allait seule. Elle n’avait pas honte de son pouvoir, cependant, elle avait appris à en dissimuler les aspects les plus troublants. Sa fragilité ne lui laissait pas l’opportunité de se fermer au jugement des autres – ou alors, avec douleur, et elle préférait tout simplement ne pas s’y exposer.

Depuis deux jours, la Triade explorait donc les confins de ce que les autochtones nommaient le Pic aux Tigres, armée d’onguents et de bouquets de plantes préparés par les apprentis de Maître Nalesean afin de tenir à distance les fièvres tropicales. L’Hiver n’existait pas, ici, et il régnait entre les troncs éventrés par l’humidité une chaleur étouffante. Les cheveux relevés en un chignon instable afin de libérer sa nuque, Sable avait pour l’occasion troqué ses robes trop élégantes contre un pantalon en toile et une tunique fine, qui avait l’avantage de couvrir entièrement ses bras – même si les moustiques ne s’avéraient pas friand de son sang Ondin. Asra brassait l’air au-dessus de la canopée vert sombre, plus dégarnie que dans les basses terres, l’esprit tendu à l’affût d’une quelconque perturbation. Les temples, érigés en l’honneur de divinités et de phénomènes immémoriaux, avaient poussé avec plus d’ardeur que la végétation. Souvent, Sable s’arrêtait pour examiner les colonnes veinées de mousse, les statues aux yeux grouillant d’insectes ou même les pavés disloqués par le temps et les racines rebelles.

« Restez sur vos gardes. » disait-elle à Tristan. « Essayez d’écouter votre intuition, elle seule saura être votre guide en de pareils lieux. »

Parfois, aussi, elle fermait les yeux, comme pour entendre ce que la Nature chantait, au-delà du bruissement inépuisable de la faune invisible et du murmure distant des rivières. Les esprits emmêlés de la Sang-Mêlé et de la Dragonne s’écoulaient le long des ruines et du sol, se répandant partout autour, captant les vibrations de la terre, des arbres, des pierres. Quelque chose, non loin, bloquait leur vision, comme un voile posé sur une lentille de verre.

° Tu l’as senti. °
° Oui. Je crois que nous avons trouvé un mystère qui n’a pas encore été percé par les pilleurs. °


Sable fit signe à Tristan de venir à elle, et, se fiant aux indications de la Bleue, elle le mena jusqu’à l’orée d’un ravin où venaient se jeter de maigres filets d’eau. Là, Asra les rejoignit, profitant de la présence de pierres assez vastes pour l’accueillir dans toute la splendeur de ses écailles – guède, turquin et paon. Ses larges orbes d’opale s’égarèrent dans l’ombre, en contrebas, et la Sang-Mêlé glissa une main le long du cou de la Dragonne avant de regarder à son tour. Elle, malgré ses yeux d’Elfe, ne voyait rien que les ténèbres, aussi décida-t-elle de descendre directement. Des larmes tombaient au compte-goutte de la roche, glissante et friable. Un nuage noir et bourdonnant s’éleva au-dessus des flaques stagnantes quand Sable se laissa tomber pour atterrir dans la vase.

° Asra. °

La Bleue souffla des fumerolles soufrées dont l’odeur suffit à dissiper les nuées d’insectes. La Sang-Mêlé se faufila alors sous le couvert des rochers, tête baissée, en tâtant le relief de sa paume ; parfaitement dissimulée, presque avalée par le mélange de terre gluante et de pierre détrempée, se dessinaient les contours d’une porte ronde. Aucune poignée ne se trouvait là – seulement un mécanisme de plaques tournantes, semblait-il, mais qui refusaient de bouger. Elle se tourna vers ses deux compagnons restés en hauteur :

« Il y a une entrée. Malheureusement, celle-ci est scellée. » annonça-t-elle, haussant la voix du mieux qu’elle pouvait. Elle posa ses yeux sur l’Aspirant et esquissa un demi-sourire tandis qu’elle remontait. « Nous allons tenter d’en savoir plus. Ne prenez pas peur, Tristan – avez-vous souvent eu l’occasion de voir magie à l’œuvre ? »

Sable fouilla son sac et en sortit une boîte en bois sombre, parcourue d’arabesques nacrées. À l’intérieur, confortablement nichées dans du velours, plusieurs aiguilles d’argent, longues et fines, étaient disposées les unes à côté des autres. Elle sentit le regard d’Asra qui suivait chacun de ses mouvements, s’interrogeant vaguement sur les raisons d’une telle attention.

° Tu ne l’as jamais fait devant qui que ce soit. Dois-je comprendre que tu lui fais confiance ? °
° Ce n’est pas une question de confiance, mais de circonstance. °


La Dragonne gronda vaguement. Elle avait posé une question, Sable lui avait apporté une réponse – il n’y avait rien à ajouter. La Sang-Mêlé se tenait à nouveau devant l’étrange porte, la boîte serrée contre sa poitrine. Son cœur commençait à s’emballer, et elle n’appréciait guère cette sensation. Elle inspira profondément avant de s’agenouiller face à la structure minérale, mais ne parvint pas à faire abstraction de Tristan. Non, Asra avait raison, cela ne fonctionnerait pas. Elle avait besoin d’être seule pour mener à bien son rituel personnel – par manque d’habitude ou par crainte réelle de voir son pouvoir particulier mal interprété. Doucement, elle ferma les yeux, les mains tremblantes, et dirigea ses pensées vers la Bleue.

° Asra, emmène-le avec toi et allez fouiller les environs. Peut-être y a-t-il une autre porte, ou bien un objet qui nous fait actuellement défaut pour comprendre le mécanisme. °
° Comme tu le souhaites. °
déclara la Dragonne, indifférente aux changements d’humeur de sa Liée.

Elle balança ensuite sa tête en direction de l’Aspirant et le contempla d’un œil où tournoyaient de vagues nuances turquoise. Elle ne s’était encore jamais retrouvée seule avec le Neishaan, peut-être pourraient-ils enfin discuter sans le contrôle inavoué de la Sang-Mêlé.

° Grimpe sur mon dos. Sable veut que nous partions à la recherche d’une entrée plus accessible. N’aie crainte, je ne volerai ni trop haut, ni trop vite. Elle n’apprécierait pas que tu te casses une jambe, je crois. °

~°~


Sable s’empara d’une aiguille et la planta dans la pulpe de son index. Un liseré écarlate sillonna la chair pâle, et, du bout du doigt, la Sang-Mêlé traça une série de runes complexes à même la pierre, l’enjoignant silencieusement à lui révéler ses secrets et ses souvenirs.



L'on rencontre souvent sa Destinée
Par les chemins que l'on prend
Pour l'éviter

***



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Tristan Gwened
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MessagePosté le: Ven 5 Mai 2017 - 19:50 Répondre en citantRevenir en haut

Lorsque Sable lui avait exposé son projet de le mener sur le terrain plutôt que dans la bibliothèque du Mar, Tristan n'avait pu cacher son enthousiasme. Certes, les livres, il les aimait, mais il en avait vus suffisamment au cours de sa vie passée, et il aspirait désormais à découvrir plus réellement ce qu'il avait jusqu'alors imaginé, au fil des descriptions couchées en petits caractères le long de pages finalement très semblables. Le choix du continent tropical et truffé de vestiges lui convenait aussi tout à fait : un lieu entièrement nouveau, dépaysant, il n'attendait que cela. Et avec un aspect historique pour la bonne excuse pédagogique, plus un brin de mystère pour le charme supplémentaire… c'était parfait. Cela n'empêchait pas une certaine appréhension, l'inconnu suscitant autant d'attraits que de craintes, mais Asra et sa Liée seraient là, et malgré la distance que cette dernière continuait à entretenir, l'aspirant leur faisait confiance pour ne l'entraîner que dans des aventures raisonnables étant données ses capacités ou sa nature.

Cela, c'était avant le départ. Une fois rendus sur place, après le passage par l'Interstice qui ne lui sembla pas moins effrayant que la première fois, le neishaan découvrit donc la touffeur de Qahra, et ne put que louer la prévoyance de la Maîtresse Bleue, qui avait songé à remplir ses réserves de remèdes adaptés. Le premier jour fut difficile pour lui, et lui sembla interminable. Comment pouvait-on seulement respirer normalement, dans une atmosphère aussi lourde, aussi humide ? Il espérait que le soir apporterait une amélioration, mais si elle existait, elle fut si faible qu'il n'eut pas lieu de s'en réjouir. Et le lendemain, dès le réveil, la même chose recommençait, avec les nuées d'insectes piqueurs qui venaient lui tourner autour dans un bourdonnement s'assimilant rapidement à un bruit de fond constant, et partout la moiteur… repasser ses vêtements restés désagréablement humides, sentir cette brume permanente… pour le dépaysement, c'était gagné. Après tout, il n'avait jamais été mentionné que ce serait plaisant.

Avec toutes les difficultés du monde pour se concentrer sur la recherche de la Maîtresse Bleue, dont il ne cernait d'ailleurs pas très bien les tenants et aboutissants, ni même la nature, Tristan suivait donc, comme il pouvait. Sa curiosité naturelle ne savait plus sur quoi se poser, tellement chaque détail était plein de nouveauté : chaque racine d'arbre dissimulait une vieille pierre derrière laquelle se lovait un animal inconnu, chaque bouffée d'air apportait un parfum nouveau et entêtant, chaque bruissement pouvait trahir une proie ou un prédateur à l'allure étrange. Lorsque Sable stoppait, son Aspirant faisait de même, et s'efforçait de comprendre ce qui l'avait arrêtée. Lorsqu'elle se taisait, se concentrant sur quelque chose qu'il ne percevait pas, il se gardait bien de la déranger. Et lorsqu'elle lui recommanda la prudence et l'écoute de son intuition, il se contenta de hocher la tête, pas certain qu'il saurait entendre cette voix-là si elle parvenait à affleurer dans son esprit nourri de livres et de science, mais bien décidé à essayer de la percevoir.



Puis, au troisième jour, la Liée d'Asra sembla avoir trouvé quelque chose de plus notable que précédemment. Sans faire de vagues, le rouquin la rejoignit après s'être inutilement essuyé le front d'un nouveau revers de manche, mais n'osa pas poser de questions. Il avait compris qu'elle parlerait si elle l'estimait utile. D'ailleurs, la touffeur ambiante poussait à ne faire que les efforts nécessaires, et à s'abstenir des autres… Il ouvrit donc grands les yeux et les oreilles, à l'affût de ce qui aurait pu susciter l'intérêt de la semi-elfe, mais peine perdue. Pour lui, il n'y avait là qu'un ruisselet qui allait se perdre dans les ténèbres d'une combe entourée de rochers. Patiemment, il laissa le couple se mettre d'accord, supposa-t-il, sur la marche à suivre, et s'approcha bientôt de la faille pour suivre du regard la progression de sa protectrice bipède. Il ne distinguait pas bien les détails, mais devinait ses mouvements, là, en bas. Puis sa voix lui parvint, disant qu'elle avait effectivement trouvé un élément digne d'intérêt, ou un mystère à résoudre, puisque l'ouverture restait close.

Sa patience fut ensuite récompensée, au moins un peu, et Sable indiqua qu'elle avait l'intention d'user de pouvoir magique. Sa curiosité encore davantage piquée, il secoua négativement la tête :
« Jamais, je crois, »
répondit-il en toute sincérité, certain qu'il n'avait jamais eu affaire à ce type de puissance auparavant,
« les miens tiennent cela pour un élément de légende, bon uniquement pour ajouter un peu de piment aux histoires des conteurs… tout comme les dragons, »
termina-t-il avec un mélange de raillerie et d'amertume envers le pseudo-savoir de ceux d'Ablah. Mais il était tout prêt à croire la sang-mêlée si elle lui affirmait que la magie existait réellement. De nouveau, il se tut, et se contenta d'observer, appréciant la finesse de la décoration sur l'étrange accessoire qui fut exhibé. En attente, il suivit le retour de Sable auprès de la porte, mais il était évident que quelque chose ne se passait pas normalement, ou ne convenait pas.


Ce fut Asra qui s'adressa à lui, sans lui expliquer ce qui bloquait, mais en le priant de se joindre à elle pour mener les recherches d'une manière différente. Il se sentait un peu vexé d'être écarté du rituel de Sable, mais la joie de se retrouver seul à dos de dragon compensait largement. Et puis, si la semi-ondine lui permettait de rester avec sa Liée sans sa présence, c'était une belle marque de confiance, non ? Il quêta tout de même un assentiment de sa part, d'un regard vers les ombres du ravin, mais peut-être était-elle trop absorbée par sa tentative magique. Le neishaan renvoya donc un sourire à la Bleue, et acquiesça mentalement :
* D'accord ! N'hésitez pas à me dire si je ne m'installe pas correctement, je ne voudrais pas non plus vous mettre mal à l'aise. *
Il n'était pas très sûr de lui, et restait empli de révérence envers les grands sauriens. Le vouvoiement utilisé par la Maîtresse Bleue avait donc été naturellement étendu à l'être ailé, en signe de respect pour l'une comme pour l'autre. Il ne se serait pas permis de leur parler différemment sans autorisation expresse de la concernée. Mais la perspective d'une équipée en duo avec la dragonne le ravissait.

Il s'approcha donc, et attendit qu'Asra se mette à sa portée, pour entreprendre de rejoindre la base de son cou. Là, il était pratique de s'asseoir, et il y avait de quoi se raccrocher pour ne pas craindre une chute. Cette éventualité avait d'ailleurs été envisagée par sa monture, qui promettait de faire au mieux pour l'éviter.
* Moi non plus, je n'aimerais certainement pas beaucoup. Et puis, cela nous obligerait à interrompre les investigations, ce serait bien dommage. Mais ce sera aussi plus pratique de ne pas être trop haut pour voir ce qu'il y a en-dessous.*
Désormais installé, il s'agrippa aux écailles outremer et, un peu tendu malgré tout, se signala comme paré pour le départ.
* Je suis prêt, je crois. Avez-vous une idée de ce que nous devons chercher ? Je présume que vos yeux sont capables de distinguer bien davantage de détails que les miens ? *



Persée Garaldhorf
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MessagePosté le: Ven 19 Mai 2017 - 21:56 Répondre en citantRevenir en haut

La lumière peine à transpercer les cimes touffues, formant une voûte impénétrable et à atteindre le sol. L’humidité conséquente favorise une nature prolifique et luxuriante mais indéniablement sournoise. Le sol moussu, spongieux, dissimule des nœuds de racines où logent serpents et insectes rampants. Les arbres séculaires sont autant d’obstacles dans la course vers le ciel que de maisons pour un tas d’animaux, pas forcément voraces mais nécessairement peu amicaux, étant habitués à vivre dans un milieu où la beauté de la flore trahie sa perfidie. Les chatoyantes couleurs sont des signaux dangereusement attirants pour l’explorateur novice. Chaque belle plante odorante, chaque animal peu farouche qui fait sa vie ici, sème le poison de la curiosité, jusqu’à ce que les mille gueules de Qahra ne se referment sur les infortunés voyageurs. Ici, la loi du plus fort n’a pas cours. Il faut être rusé pour survivre.

Le ciel lui manque. Le vent transporte des relents de moisissure, de marécages s’étendant à perte de vue et rien d’autre. Le ciel, le vrai, ce n’est pas celui-là. Cette voûte verdoyante ne ressemble en rien au ciel qu’elle a l’habitude d’arpenter depuis sa naissance. De fait, il ressemble assez peu aux souvenirs transmis par ses aïeux. Même ses mères et pères n’ont pas suffisamment aimé ce continent pour vouloir s’y perdre et apporter quelques souvenirs à leurs descendants en retour. Elle comprend facilement pourquoi. Le Jardin d’Hiver a sans doute cherché à capturer l’essence de tous les milieux naturels autour du monde, y compris celui-ci. Autant de pâles copies issues de la mémoire collective. Elle préfère mille fois ce jardin de son enfance à cet environnement hostile, sombre, stupéfiant et humide, où ses ailes ne peuvent pas se déployer correctement.

Les jours se ressemblent. Les nuits sont froides. Pourtant, faire du feu ici semble exclu. Cela risque d’attirer l’attention des populations locales, comme des prédateurs ou des brigands et c’est la dernière chose dont elles ont besoin. Elle ne se rappelle plus vraiment depuis combien de temps elles sont ici. Il leur a fallu des heures, des jours, pour se frayer un passage dans la densité de cette végétation sauvage, pour atteindre leur objectif. Parvenues devant les ruines, elles avaient cherché, attendu, persévéré, au-delà de leurs limites à toutes deux… Sans résultat. Les ruines refusaient de s’ouvrir, de libérer leurs secrets. Pire encore : personne d’autre, depuis de longs siècles, ne paraissait avoir foulé cette terre. Pas de chevalier, pas de dragon. L’espoir n’est plus permis depuis longtemps mais, contre toute attente – et parce que c’est aussi dans leur nature -, elles avaient secrètement espéré, l’une et l’autre, découvrir ce qu’elles cherchent si ardemment sans oser le reconnaître. Hélas, personne ici ne répondit à leur appel.

Elles campent sur ce qui fut jadis une petite place, entourée d’arches et de colonnes, près de portes obstinément closes. Elles sont seules depuis trop longtemps. Perdre l’esprit serait si facile. Comme se glisser dans un sommeil éveillé, relâcher la pression et laisser aller. Tout laisser aller. Elles vivent dans une longue fuite en avant, où leur quête ne cesse d’échouer. Fuir à l’autre bout du monde pour oublier la douleur, non pour retrouver le bonheur. Elles évoquent davantage des ombres, des reliquats de ce qu’elles ont été, à l’heure actuelle. Personne ne peut espérer les reconnaître. Personne ne peut se douter de leur réelle identité.

Un subtil changement dans l’air se fait sentir. Les animaux sont plus silencieux, plus attentifs. Un prédateur s’approche. De sous la cime des arbres pleurant sur son corps, au milieu des plantes grimpantes, ses yeux de verre s’ouvrent, capturant la teinte des marais jaunâtres pour marquer l’inquiétude. Un éclair de sang les traverse : ce prédateur sent le reptile. Le gros reptile. De sous les feuilles s’élève son corps massif bien que fuselé et plus malingre qu’à l’ordinaire. Des rais de lumière frappent sans douceur l’armure d’écailles, les épines osseuses, les serres acérées. Des lignes irrégulières, d’une blancheur infamante au milieu de la mer turquoise que compose sa personne, marquent son dos. Elle tremble sur ses pattes mais ne tarde pas à retrouver son assise, faisant frémir ses ailes et dérouler sa queue serpentine. Le manque d’exercice se fait sentir. Il faut pourtant qu’elle reste sur ses gardes. Elle ne doit pas dévoiler sa présence. Cependant, si le prédateur s’approche trop près du campement, elle devra le tuer.

Son odeur le trahit. En vivant au milieu de ces étranges faune et flore, elle peut désormais distinguer des senteurs individuelles au milieu des relents moisis de la jungle. Le prédateur diffuse son effluve reptilien telle la queue enflammée d’une comète traversant un ciel d’été. Il est aussi visible qu’elle-même peut profiter de la végétation pour se camoufler. Elle s’extirpe des ruines, s’éloigne du campement pour brouiller les pistes et plonge dans un ruisseau boueux, serpentant entre les racines. Un son étonnant, celui de voiles claquant dans le vent, se fait entendre au-dessus de sa tête. Elle ne peut contenir sa peur, en sentant l’espoir renaître. La menace n’est pas écartée pour autant mais qu’importe, elle le sait, elle le sent… Ce son, c’est celui des ailes d’un dragon fendant les cieux. A ce constat, elle se fige, immobile et à moitié embourbée dans le ruisseau, le museau levé pour humer l’air. Un frère, une sœur, si loin de la mère patrie. Un long frisson secoue son corps, ébranle des parois de chairs abritant la psyché qu’elle partage avec son Âme Sœur.

° Vraël… °

L’appel semble venir de loin. Peut-être sa sœur d’âme est-elle revenue de la chasse, ou de son errance quotidienne aux frontière des ruines et qu’elle cherche à la rejoindre. Peut-être n’a-t-elle pas encore remarqué la présence des intrus – ce qu’elle-même espère. Les intrus : car il ne fait aucun doute que ce dragon ne voyage pas seul.

° Vraël. °

La voix se fait insistante. Elle ne peut plus l’ignorer. Avec regret, elle joint son esprit au sien, ressentant à nouveau cette impression de malaise en approchant celle qu’elle avait toujours connue. Tant de froideur, tant de chaos habite cette petite chose fragile déterminée à survivre, elle qui partage son existence depuis la naissance. Quelque chose est brisé dans cet être étrange. Quelque chose a changé et elle peine à le reconnaître. Envolée, révolue, lointaine est l’époque où, après s’être mutuellement apprivoisées, elles pensaient d’une même voix. Elles n'étaient jamais seules. Unies dans la vie, unies dans la mort. Désunies dans la souffrance.

« La peur mène à la colère, la colère mène à la haine, la haine mène à la souffrance ... », a dit un jour un sage. Cette leçon, elles la connaissent trop bien toutes deux.

° Vraël ! °

Elle sent son approche rapide, tandis que sa frêle silhouette musculeuse fend le rideau de la jungle, espérant parvenir jusqu’à elle avant qu’il ne soit trop tard. Les ruines sont encore loin de sa position. Son Âme Sœur mettra un peu de temps à la rejoindre malgré sa course athlétique. Alors la dragonne reprend sa progression dans l’eau fangeuse, le regard tourné vers le ciel. Un éclat bleu stupéfiant traverse la futaie. Ce n’est pas un reflet de ses propres écailles. Il s’agit de l’autre dragon. L’intrus survole sa position. L’espoir, la rancœur, l’angoisse se disputent son cœur. Elle ne veut pas affronter cette menace toute seule. Elles doivent être ensemble. Un appel ténu, faisant resurgir une identité connue d’elles seules, s’échappe de son esprit tourmenté.

° Persée… °



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MessagePosté le: Dim 28 Mai 2017 - 14:37 Répondre en citantRevenir en haut


Sable Lewë et la Bleue Asra


Patiemment, Asra attendit que leur Aspirant ait fini de s’installer. Avec un tel fardeau, elle ne pouvait prendre aucun risque et, pour cela, la Bleue devait fournir un immense effort de mémoire, afin de se rappeler ce qui était dangereux ou non pour un être humain. Sable n’avait pas encore véritablement commencé les cours de vol à dos de Dragon, lui semblait-il, mais la Bleue se préoccupait trop peu des enseignements que dispensait la Maîtresse pour en avoir le cœur net. Tristan adoptait des comportements étranges, comme s’il avait peur de la blesser ou de l’importuner. Elle trouvait cela anormal. Dans l’ordre naturel des choses, n’était-ce pas à elle de ressentir ce genre d’appréhensions ? Le pauvre Aspirant n’avait pas d’écailles pour le protéger, ni de griffes, ni de crocs. Elle resta néanmoins muette, daignant à peine fournir un grognement d’assentiment quand il se déclara prêt à partir.

La Bleue banda ses muscles, et profita de l’espace disponible pour prendre un peu d’élan et éviter à Tristan l’épreuve d’un décollage entièrement à la verticale. Elle trotta jusqu’au bord du ravin, puis, d’un bond, s’élança dans les airs. En quelques battements d’ailes, elle dépassa les cimes épaisses.

° Une autre entrée, une structure peut-être plus en évidence et qui mènerait au même temple. Sinon, n’importe quel morceau de pierre qui servirait à débloquer le mécanisme sur lequel Sable exerce sa magie. ° Tout le bâtiment n’était sûrement pas enterré, et Asra songeait à des ruines repérées en bordure d’un marécage, plus à l’est.

° Je ne sais pas. Je ne sais pas à quoi ressemble la vision des bipèdes. ° finit-elle par déclarer, au terme d’un long débat sur la possibilité d’ignorer les questions dont elle ne possédait pas la réponse. ° Je suppose simplement que nous n’accordons pas d’importance aux mêmes choses. °

Et, en toute franchise, la Bleue brûlait toujours autant de curiosité quant à la complexité et à la bizarrerie de ses compagnons sans écailles. Leur réflexion était si particulière, et elle s’émerveillait de la façon dont les sentiments semblaient influer sur leurs actes, leurs choix et même leur existence. Et la morale ! Elle n’avait jamais réussi à en percer les mystères, mais trouvait un tel concept résolument fascinant. La Dragonne fendait l’air à une allure tranquille, effectuait de longs arcs de cercle afin de rejoindre les marécages, consciente de son passager peu expérimenté. Du bout des pattes, elle pouvait presque toucher la canopée, qui se faisait plus inconsistante à mesure que des ruisseaux déchiraient le sol de la jungle, s’infiltrant entre les vieilles racines et creusant des sillons entre les arbres. Ils ne devaient plus être très loin, maintenant.

Asra voulut entamer sa descente, car elle estimait que les recherches seraient plus aisées une fois à terre – surtout s’ils désiraient trouver un artefact, définitivement invisible depuis le ciel. Quelque chose, cependant, l’empêcha d’agir. Ses sens lui criaient qu’un Dragon rôdait dans les parages ; elle sentait ses effluves fauves, entêtantes par leur ambigüité. Se pouvait-il qu’une créature sauvage hante la jungle ? Asra ne reconnaissait rien, dans la tiédeur et la peur farouche qu’exhalait celui tapi parmi les marais, qui aurait pu s’approcher d’un enfant de Tol Orëa. Elle continua sa ronde au-dessus de la région, sans penser un instant que leur présence ait pu passer inaperçue. Il y avait quelque chose d’instable qui se dégageait de l’autre, et Asra hésitait. Souhaitait-il lui parler ou la fuir ? Elle ne jugea pas nécessaire d’avertir Tristan, même si elle percevait nettement son étonnement face à l’attitude soudain incohérente de la Bleue. Cela attendrait – elle préférait d’abord s’assurer que le Dragon ne représentait pas un danger. Elle tenta d’étendre ses pensées vers sa Liée, mais l’esprit de Sable avait disparu dans des lieux connus d’elle seule. L’inquiétude s’empara de la Dragonne à l’idée de la savoir si vulnérable, complètement exposée aux dangers de Qahra – cependant, elle n’y pouvait rien, et la Sang-Mêlé était responsable de sa décision.

° Qui es-tu ? ° Rien, dans le ton d’Asra, ne laissait transparaître ou la peur ou la menace. Elle décrivait toujours de larges rondes, frôlant les branches. ° Je ne suis pas une ennemie. Si c’est pour ton territoire que tu as peur, je partirai. Si tu me le demandes. °

Puis, à l’attention de l’Aspirant perché sur son dos, elle ajouta finalement : ° Nous ne sommes pas seuls. Il y a un Dragon, ici, mais je n’arrive pas à savoir d’où il vient. Nous n’allons pas nous poser tout de suite. Reste sur tes gardes, Tristan. Tu ne crains rien, car je te protégerai, mais si nous devons fuir, il faudra que tu sois prêt pour quelques secousses. °

~°~

Un vent lointain portait à ses oreilles effilées des murmures étrangers. Elle pouvait voir, au-delà du voile indéfinissable du Temps, des silhouettes qui s’agitaient dans les branchages – et elle sentait leur regard peser sur sa nuque, tout en sachant que ce n’était pas elle qu’ils contemplaient, car elle n’était pas là. Parfois, pourtant, la Sang-Mêlé se demandait si elle ne transgressait pas un quelconque interdit. Était-il vraiment impossible que, dans le passé, une personne possédant une magie similaire l’ait vue, de la même manière qu’elle les distinguait actuellement ? Ce genre de pensées faisait naître en elle une terreur sans nom, et des perles de sueur froide s’écoulèrent le long de son visage et de son dos. Quelque chose avait eu lieu, ici, elle en avait désormais la certitude.



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MessagePosté le: Dim 4 Juin 2017 - 09:28 Répondre en citantRevenir en haut

La dragonne devait être à peu près satisfaite de sa manière de monter, puisqu'elle ne lui fit aucune demande de correction. Il la sentit se préparer au mouvement, se crispa un peu sur son dos, et retint son souffle au moment où elle quitta le sol. Puis, doucement, alors que les grandes voiles des ailes outremer s'appuyaient sur l'air pour s'élever dans l'azur, il se détendit, un sourire que personne ne verrait venant même affleurer à ses lèvres.
* Vous avez de la chance, de pouvoir voler, *
transmit-il à Asra, avec la naïveté qui ressortait de temps en temps chez lui. Il inspira amplement, profitant de la sensation de liberté procurée par l'exercice. Ce n'était pas comme se retrouver à dos de dragonne en compagnie de Maîtresse Sable : seul contre les écailles de la Bleue, l'impression que tout était possible se trouvait décuplée, et les dieux mêmes semblaient à portée de main.

Mais la Liée de la semi-elfe n'était pas sienne, il le savait bien. Et pour pouvoir être un jour digne, peut-être, de joindre sa propre âme à celle d'un grand reptile qui lui permettrait de retrouver cette ivresse du firmament offert devant lui, et davantage, il lui fallait retourner à leur mission présente. Asra n'en savait pas beaucoup plus que lui sur ce qu'ils cherchaient, et il plissa les yeux pour essayer de discerner quelque chose parmi la marée verte des cimes, parfois interrompues par une clairière ou un espace aquatique, plat ou courant. Sous eux, une nuée d'oiseaux colorés s'égaillèrent à grand renfort de communication criarde et froissements de plumes, sans doute effrayés par l'envergure de la Bleue, ou son aspect inconnu d'eux. La promesse d'un vol tranquille était tenue, et l'appréhension de Tristan s'érodait à mesure de l'avancée. Sa transporteuse avait apparemment une destination en tête, et même si le jeune neishaan l'ignorait, il percevait une certaine logique dans ses mouvements : il se garda donc de la questionner à ce sujet.

Cependant, vint un moment où cette logique sembla rompue. Terminée, l'approche progressive, Asra se mit à tourner en rond au-dessus de la même zone. Et Tristan avait beau écarquiller les yeux à s'en faire venir des larmes, il ne décelait rien qui justifie une telle attitude. Pourtant, il ne pouvait interroger la dragonne : elle devait forcément avoir ses raisons, et si elle préférait ne pas les partager avec lui, c'était son droit le plus strict. En plus d'appartenir à une race légendaire, elle était son instructrice tout autant que Sable, il n'avait donc aucune légitimité à exiger des explications de sa part. Peut-être souhaitait-elle simplement prolonger l'exercice de vol ? La dénégation arriva un moment plus tard, et l'apprenti ne put cacher sa stupeur. Un autre dragon, et donc, potentiel danger ? Il s'accrocha un peu plus fermement aux écailles d'Asra, et se pencha sur son cou pour tenter de mieux voir le paysage qui défilait en cercles en-dessous d'eux.

« Là ! »
s'écria-t-il tout haut sous le coup de la surprise, alors qu'il captait un reflet bleu, bien plus clair que la teinte de celle qui le transportait, plus pâle même. Ce turquoise affadi n'avait assurément rien de normal au milieu du brun léger de l'eau fangeuse duquel il émergeait, et l'étendue d'écailles excluait toute possibilité qu'il s'agisse d'un gigantesque poisson, même si la faune en ces lieux restait bien étrange pour Tristan.
* Pouvez-vous vous parler ? Elle nous a sûrement vus, maintenant, et nous pourrions peut-être savoir qui elle est et ce qu'elle fait là… ou au moins, s'il y a une raison de la craindre. *
Lui n'avait pas réellement tendance à se méfier dès l'abord, mais il faisait confiance à l'élément draconique de la triade pour savoir mieux que lui la manière dont il était prudent de se comporter. En attendant, il continua à s'user les yeux pour essayer d'en voir plus du côté de la grande forme au sol.



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MessagePosté le: Mer 28 Juin 2017 - 13:32 Répondre en citantRevenir en haut

Ses naseaux exhalaient un souffle chaud et frémissant. Des volutes de vapeur s’élevaient tout autour d’elle. Son cuir écailleux ne pouvait tromper personne. Malgré le camouflage dense de la végétation et les eaux brunâtres dans lesquelles elle pataugeait, la dragonne se savait découverte avant même que l’autre dragon ne touche son esprit. Elle se tendit dans l’attente d’une agression, du moindre signe annonciateur d’un péril évident. C’était comme si elle attendait un geste de colère envers elle pour enfin s’enfuir. D’un autre côté, elle espérait également que ce soit une invitation pacifique à quitter son refuge. Elle voulait s’échapper, disparaître, pour mieux renouer avec ses racines et sentir la chaleur du contact télépathique d’un autre dragon. Cela faisait des mois que ses ailes ne parcouraient plus les vents du Màr Menel ni même de Tol Orëa. Sa patrie demeurait le souvenir chéri de son cœur. Célestes, Engloutis, Ardents, sauvages ou errants : peu importait l’origine, tant qu’elle pouvait voir un de ses congénères en chair et en os. Pour prouver à ses angoissants rêves que les dragons existaient toujours. Qu’elle ne perdait pas le fragile équilibre de son esprit. Qu’il existait toujours, quelque part, un havre de paix pour son espèce, un sanctuaire qu’elle pourrait regagner un jour – si les dieux et son Âme Sœur lui accordaient ce vœu.

Vraël fut assaillie par un raz de marée de souvenirs évoquant la douceur de son ancien foyer. La peur faisait vibrer toutes ses cellules. L’espoir accélérait son rythme cardiaque. Son esprit se tendit, se déploya vers la dragonne inconnue, tandis qu’un frisson sinuait le long de ses ailes fatiguées – mais impatientes de goûter à nouveau à des cieux peuplés d’Enfants de Flarmya.

° Ne pars pas… °

La Bleue se tut brusquement. Son ton plaintif lui faisait honte. Elle avait pris la voix chagrine d’une dragonnelle qui se sentait abandonnée depuis trop longtemps. Que restait-il de la fière et véloce fille de Kiruna, qui avait bravé les morts-qui-marchent, une Incarnate enragée, une mort prématurée sur les sables et tant d’autres dangers ? Elle avait le sentiment de s’être perdue en chemin.

° Je n’ai plus de territoire depuis longtemps. Je ne te force pas à partir. Mais je ne peux pas non plus te garantir un bon accueil… De quel Kaerl viens-tu ? A quoi ressemble Tol Orëa aujourd’hui ? °

La solitude lui pesait plus cruellement qu’à sa Liée. Cet être sauvage qui courait dans la jungle et les ruines pour revenir au campement à toute allure… Cette femelle sans-écailles s’obstinait à vivre loin de tout et de tous. Depuis que la compagnie de mercenaires avait été démantelée, le désespoir s’était peu à peu insinué sous la peau et l’émail des deux Âmes Sœurs. L’une ne vivait plus que dans un chaos indescriptible d’émotions coupables et furieuses, tandis que l’autre se laissait lentement dépérir pour atteindre une forme de retour à l’état sauvage où son identité se fondait dans le néant.

Alors, comme enfin se présentait une échappatoire, Vraël s’apercevait qu’elle n’avait jamais totalement perdu espoir. L’arrivée de cette autre dragonne jetait des braises sur son cœur éteint. Elle voulait découvrir cette sœur. Elle craignait également de ne pas supporter son départ. Cependant, sa Liée ne comprendrait pas. Sa moitié était devenue sourde et aveugle : elle refusait d’espérer, d’attendre quoique ce soit, de peur de souffrir encore, préférant garder allumé le feu de sa colère pour la maintenir en vie. Et qui pourrait l’en blâmer ? Tant d’idéaux bafoués, tant de rêves brisés et de sacrifice au nom du plus grand bien et de la justice… Pour au final subir la perte d’êtres chers. Vraël ne se permettait pas de lui en porter rancune. Mais elle regrettait par avance la réaction de sa Liée si elle parvenait à la rejoindre. Persée n’aimait pas les intrus.

° Ton Lié et toi n’avez rien à craindre de moi. Cela, je peux le jurer. °



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MessagePosté le: Mar 15 Aoû 2017 - 19:25 Répondre en citantRevenir en haut


Sable Lewë & la Bleue Asra


Tristan remarqua les éclats turquoise perdus au milieu des marécages et poussa une exclamation. Un instant, Asra se demanda s’il était convenu de féliciter l’Aspirant pour son sens de l’observation, mais elle balaya rapidement cette idée lorsqu’il la questionna au sujet de l’autre Dragonne.

° Oui, nous pouvons communiquer. Mais les paroles que nous échangerons ne seront pas forcément gages de son inoffensivité. °

Pourtant, même la Liée de Sable, avec toute sa froideur et tout son manque d’empathie, n’aurait pas su prêter à la voix qui soufflait dans son esprit de quelconques mauvaises intentions. Elle ne s’émut pas pour autant de la fragilité transparaissant chez la créature sauvage. Les cercles qu’elle décrivait dans le ciel se rétrécirent à l’amorce de sa descente.

° Je me nomme Asra. Je suis née au Màr Menel, qui demeure ma maison. Tol Orëa est semblable à ce qu’elle a toujours été. Pourquoi ne vas-tu pas le constater par toi-même ? °

Ce n’était pas une accusation ; la Bleue ne pouvait pas imaginer les raisons qui poussaient l’autre Dragonne à se retirer aux confins de la jungle si elle s’intéressait encore au destin de la Terre de l’Aube. Il ne lui appartenait pas de la juger, cependant. Asra trouva une percée dans le feuillage épais – elle ne souhaitait pas s’ébattre dans l’eau fangeuse. Assurée de ne courir aucun danger, pour toute la valeur qu’elle accordait aux paroles de sa sœur d’écailles, Asra se posa en douceur afin de ne pas perturber son cavalier. Quelques branches craquèrent en rencontrant ses ailes, puis ses griffes s’enfoncèrent dans un tapis de terre humide et de mousse. Deux iris d’ambre, illuminés par la curiosité, rencontrèrent ceux de la Bleue. Plus loin, perdues au milieu de la jungle, elle perçut les vibrations d’une bipède, et qui se rapprochaient, bravant la flore labyrinthique. Quelques étincelles méfiantes parcoururent son regard.

° Ce petit homme n’est pas mon Lié. ° crut-elle bon de préciser. ° Il n’est encore qu’un Aspirant. °

Elle éleva l’une de ses ailes sombres comme pour protéger la silhouette frêle de Tristan. Inutile de chercher à avertir Sable de leur trouvaille ; la Sang-Mêlé sillonnait toujours les mers houleuses du Temps, sans amarre et sans phare pour la guider. Du fond de sa mémoire, Asra chercha un nom, un souvenir qu’aurait pu lui évoquer sa sœur d’écailles. Si elle ne se mêlait guère à ses congénères, elle aimait observer – et surtout, se tenir au courant des affaires des bipèdes. La couleur remarquable de la Bleue n’avait rien d’incongru. Pourtant, et en dépit de tous ses efforts, il lui était impossible de se rappeler qui était sa Liée.

° Tu as juré que nous n’avions rien à craindre de toi… Qu’en est-il de ton Âme Sœur, qui court maintenant à notre rencontre ? °

Un grondement sourd souleva ses flancs. Curieuse et dépourvue de compassion, elle n’hésita pas une seule seconde avant de la questionner à nouveau :

° Que faites-vous toutes deux si loin de la Terre de l’Aube ? De qui cherchez-vous à vous cacher ? Que craignez-vous dans le jugement de vos frères ? ° Si la Bleue s’était enquis en de tels termes de la situation sur l’Île aux Dragons, elle et sa Liée n’étaient pas simplement en mission pour leur Kaerl. Jamais Asra n’aurait trahi un quelconque secret qui aurait retenu les deux exilées ici, mais il ne lui vint pas non plus à l’idée de rassurer la Dragonne à ce sujet. Elle se contenta de la vriller de ses deux orbes aux couleurs de l’aube nouvelle, entièrement subjuguée par l’aura de mystère dont cette rencontre était entourée.

~°~


Nagendra Tuncay & le Bronze Llyr


Plus loin, et même bien plus tôt, un peuple au nom oublié entamait une cérémonie complexe, avec pour témoin un être dont la place n’était résolument pas parmi eux – ni même, par conséquent, en pareille époque. Ses yeux attentifs détaillaient chaque mouvement, chaque son, qui lui parvenait comme brouillé par des filtres dépassant l’entendement des mortels. Et parce qu’elle se trouvait là-bas, elle ne prêta pas attention à l’ombre glissant entre les branchages, le bruit de ses pas amorti par les mousses et la terre humide. Cette ombre fut surprise de ne provoquer aucun signe de méfiance, aucune sorte de réaction chez cette femme assise en tailleur, toute aussi immobile que les anciennes idoles veillant sur les ruines.

° Llyr… °

Une main en suspens au-dessus de la garde sertie d’ivoire de son poignard, tout habillé de noir, l’Humain s’arrêta, surplombant la Magicienne oublieuse. Il retint sa respiration, tendant l’oreille pour écouter celle de sa proie, lente et rythmée, tandis que ses doigts se resserraient autour du manche pâle.

° Llyr. °

Cette fois, son ton s'était fait plus insistant, et une masse à l’éclat violent du crépuscule vint éventrer la canopée pour se poser sans considération sur les rochers aux abords du ravin. Le fracas éveilla Sable de sa transe, qui eut alors un haut-le-cœur avant de rouler sur le côté et de hurler en esprit le nom de sa Liée. Prestement, l’Humain fit glisser son poignard hors de son fourreau et son bras autour de la taille de la Maîtresse Céleste. Il la maintint ainsi fermement, le dos plaqué contre son torse, et le Bronze fit planer son ombre sur leurs silhouettes emmêlées. Écartant du doigt quelques mèches outremer, l’agresseur porta sa bouche au niveau d’une oreille effilée, l’esquisse d’un sourire venant étirer ses lèvres :

« Shh, gardez votre calme. Gardez votre calme et aucun mal ne vous sera fait. »

Sable haussa les sourcils, incrédule, mais décida de faire ce qu’on lui demandait. La caresse de l’acier contre la chair offerte de sa gorge, plus que les mots de l’Humain, ayant suffi à la convaincre. Des pensées affolées se heurtaient dans les moindres recoins de son âme, en provenance d’Asra. Elle envoya vers sa Liée une vague d’apaisement, puis plus rien. La Bleue comprendrait que la Sang-Mêlé était en danger, mais que tenter de la secourir ne serait qu’une prise de risque inutile au regard de leur devoir. Avec calme et sang-froid, Sable posa une main sur celle de l’Humain – celle qui tenait le poignard – et lui imprima sobrement un mouvement d’abaissement. Ce faisant, elle darda sur lui un regard à peine troublé par l’animosité. Ce genre de situation ne lui était pas inconnue.

« Il est communément admis qu’on est plus à même de garder son calme lorsque l’on n’est pas menacé de la sorte. Lâchez-moi d’abord, et discutons après. »

L’Humain eut un bref éclat de rire avant de s’exécuter, sans trop de réticence. Il rangea son arme et leva les mains, jetant un bref coup d’œil en direction du Bronze. Ce dernier faisait encore claquer ses mâchoires, les prunelles dévorées par des flammes sanglantes.

° Trouve la Liée de cette donzelle, et assure-toi qu’elle ne m’interrompe pas pendant que j'interroge celle-là. °

° Asra… Où que tu sois… Vous allez recevoir de la visite. Ardente. Protège Tristan avant toute chose. Ne cherche pas à me retrouver – pour l’instant. °


~°~

L’inquiétude avait retroussé les babines d’Asra, révélant une rangée de crocs acérés et éclatants. Les yeux frottés de jaune terne, elle se mit à scruter les cieux, tous les sens aux aguets. Pourvu que les étrangères ne les estiment pas coupables d’un mauvais tour… La Bleue préférait pouvoir compter sur leur soutien – ou même sur une simple supériorité numérique.

° Nous allons être rejoints par un invité indésirable. Navrée d’avoir troublé ta retraite, petite sœur. °

Sa voix avait des sonorités équivoques, à mi-chemin entre l’ironie et la menace, tandis qu’elle repliait un peu plus son aile autour de Tristan.



L'on rencontre souvent sa Destinée
Par les chemins que l'on prend
Pour l'éviter

***



Dernière édition par Oracle Tol Orëanéen le Jeu 24 Aoû 2017 - 11:00; édité 2 fois
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Tristan Gwened
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MessagePosté le: Sam 19 Aoû 2017 - 18:37 Répondre en citantRevenir en haut

Tristan fronça les sourcils à la réponse d'Asra, plus ennuyé que gêné de ne pas savoir s'être fait mieux comprendre, mais plus gêné qu'ennuyé de devoir expliciter dans le détail ce qu'il avait voulu suggérer à la dragonne.
* Pardonnez-moi, Asra, mais je voulais dire qu'en lui parlant, vous pourriez savoir qui elle était, et peut-être avoir une idée de ses intentions… *
De toute façon, il était désormais trop tard, les présentations étaient faites, et ce qui semblait sourdre de la bleue pâle n'était pas l'hostilité, non. Aux yeux de Tristan, ce qui se dégageait du tableau, c'était plutôt une sorte de détresse rampante, insidieuse. Pas de celles qui fait passer un être fort et debout en position de loque agenouillée en l'espace d'un battement de cœur, mais plutôt, de celles qui lui fait parcourir le même chemin en prolongeant la dégénérescence plusieurs années durant, sapant lentement et systématiquement un petit élément après l'autre, pour un résultat qui n'était pas moins sûr que la méthode fulgurante.
* Pouvez-vous être malades, vous, les dragons ? Celle-ci n'a pas l'air très en forme, *
s'inquiéta-t-il auprès de la Liée de Sable. Il n'eut pas le temps de réfléchir davantage, concentré sur le délicat moment de l'atterrissage, qui se passa heureusement sans trop de heurts ni de remue-ménage, pour autant que cela soit possible avec une créature de la taille d'Asra.

« Je m'appelle Tristan, »
indiqua-t-il à voix haute, plein de bonne volonté et de bons sentiments envers le grand reptile inconnu, dont l'inquiétude envers leurs propres intentions, toute naturelle, ne lui semblait pas mériter les répliques glaciales de la bleue sombre. Il commençait certes à la connaître, mais n'était pas véritablement habitué à sa manière de réagir. Peut-être ne le serait-il jamais vraiment. Un mince sourire désabusé vint se peindre sur son visage alors que Vraël le prenait pour le Lié de sa congénère. Aurait-ce pu être possible ? Il faudrait qu'il demande à l'elfo-ondine, quel genre de cas particulier avait pu apparaître par le passé, parmi la myriade de cas ordinaires. Mais pour l'heure, il préféra ne pas trop penser à ce que pouvait signifier la rapidité avec laquelle sa tutrice draconique avait avancé sa dénégation, pour plutôt entreprendre de glisser à terre avec précaution, non sans avoir préalablement précisé :
« Je suis Aspirant dans la triade d'Asra et Sable. »

Tout à sa descente, il en suivit néanmoins les échanges entre les deux filles de Flarmya, mais sans rien ajouter dans un premier temps. Rassuré d'avoir de nouveau les pieds au sol, même s'il admettait qu'en terme de sûreté, le dos de la Bleue pouvait faire office de refuge de manière infiniment plus efficace, il se redressa pour considérer les deux sauriennes. Le rapport de force entre elles, instauré par la plus proche de lui, semblait vouloir faire passer la plus pâle pour l'intruse. Alors que, n'était-ce pas l'inverse ? C'est pourquoi, dans une volonté d'apaisement, il sortit de son mutisme à la suite de la salve de questions, pour en ajouter une. Il l'espérait apporter une terminaison plus douce que l'interrogatoire mené par Asra, et l'appuya d'une main tendue, paume tournée vers la destinataire :
« Avez-vous besoin d'aide ? »
Sa proposition devait avoir quelque chose de ridicule, lui, petit neishaan, aspirant depuis moins d'un mois, entre les deux bleues adultes, capables de puiser dans la mémoire de leurs ancêtres, mais elle venait du cœur. Les dragons n'étaient pas censés vivre hors de Tol Orëa, de ce qu'il avait compris. Et s'il en existait quelques-uns pour faire durer une existence malheureuse en solitaire, les fameux dragons sauvages, il n'était pas possible qu'il s'agisse de cela, si celle-ci était effectivement Liée. Alors ?

Et puis, d'un coup, Asra s'agita, sans que rien, dans l'attitude de Vraël, n'ait semblé en être la cause. Il n'en fallut pas beaucoup plus à Tristan pour conclure : les crocs dénudés et la couleur de l'angoisse dans les yeux, ce n'était pas pour l'autre. Il avait dû se passer quelque chose du côté de l'entrée des ruines. Gagné par le sentiment de la plus sombre, il effleura le cuir fin qui semblait vouloir se dresser comme un bouclier entre lui et le reste du monde. Il n'était pas certain de souhaiter cette protection, fierté adolescente oblige, mais pas plus assuré de ne pas en avoir besoin, car conscient de ses propres incompétences.
* Sable va bien ? Est-ce que c'est quelqu'un que vous connaissez ? *

Cette impression d'impuissance n'était pas nouvelle pour lui, mais la question sans réponse qui l'accompagnait, sur ce qu'il pourrait ou devrait faire, n'amenait jamais la tranquillité. Ne trouvant, pour l'heure, d'autre possibilité que de se préparer à la venue de cet autre intrus en concertation avec les dragonnes, il s'adressa d'abord à celle qu'ils avaient découverte là :
* Avez-vous une idée de qui il peut s'agir ? Qu'allez-vous faire ? *
Sans bien s'en rendre compte, il avait instinctivement dirigé ses pensées vers Vraël, sans pour autant en exclure Asra, plutôt que d'utiliser sa voix comme précédemment. Il commençait donc à avoir quelque pratique de ce mode de communication, et même, à en apprécier la rapidité directe, malgré son goût pour les mots. En vérité, il les préférait bien choisis et réfléchis, avant d'être immortalisés de quelques traits d'encre, plus que spontanés et possiblement impulsifs, jetés à perte dans l'immensité d'un oubli certain.

Indécis, il considéra son entourage. Les dragonnes pourraient difficilement passer inaperçues, mais pour lui, il n'en était pas de même. Puisqu'il était descendu de la forteresse que constituait le cou de la Bleue sombre, ne pouvait-il pas mettre à profit son état de bipède ? Et puis, la saurienne serait plus à l'aise si elle n'avait pas besoin de faire attention au moustique accroché à elle, elle pourrait se mouvoir plus naturellement, et plus vivement si le besoin s'en faisait sentir, sans passager novice à épargner.
* Asra ? Je peux me cacher quelque part. Dans cette forêt, ce ne sera pas difficile. L'autre ne sait pas que je suis là, n'est-ce pas ? *
Il s'était efforcé de penser tout bas, des fois que l'intrus serait déjà à proximité, en train de les épier. Il ignorait ce qu'il pourrait faire, ainsi dissimulé, mais ce serait toujours mieux que de jouer les poids morts pour la Liée de Sable.





Dernière édition par Tristan Gwened le Dim 3 Déc 2017 - 19:59; édité 1 fois
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MessagePosté le: Dim 3 Déc 2017 - 18:21 Répondre en citantRevenir en haut



Les grandes opales de Vraël luisaient d’un éclat plus lumineux de seconde en seconde. L’espoir gonflait son cœur. Son regard embrassait avec tendresse et nostalgie les lignes pures, gracieuses, draconiques, de cette Bleue inconnue qui venait de prudemment se poser devant elle. Son imagination devait lui jouer des tours car, dans le clair-obscur de cette jungle inhospitalière, elle croyait distinguer des éclairs dorés parcourir ces écailles d’un sombre azur. Elle voulait y voir la marque du lieu de sa naissance – de leur naissance à toutes deux. Le Màr Menel était toujours debout. Elle l’avait toujours su, au fond d’elle. Son foyer était toujours là-bas à l’attendre.

Les mots d’Asra l’écorchèrent. Sa question avait beau être légitime, elle ne pouvait pas y apporter de réponse simple. De fait, elle ne voulait pas envisager d’y répondre. Personne ne pouvait comprendre la souffrance qui faisait battre leur cœur. Personne ne possédait assez de compassion, même parmi les Célestes, pour accepter leurs choix. Ni elle, ni sa sœur d’âme n’avaient jamais fait le choix de la facilité. Pour certains, il s’agissait d’une preuve de bravoure. Pour beaucoup, simplement la marque de l’infamie de quelques éléments déviants du Kaerl.

Vraël s’extirpa du ruisseau fangeux dans lequel elle pataugeait, grimpant sur la rives à la force de ses serres et de ses muscles affaiblis, pour exposer aux regards la maigreur de ses flancs, la blancheur de ses cicatrices dorsales, la ligne frémissante et acérée de sa silhouette de bête traquée. Elle éluda la question de sa sœur. Tol Orëa restait hors de sa portée : c’était un mirage après lequel on court en plein désert. Un reste d’amour-propre moucheta d’écarlate ses prunelles avant de rapidement se dissiper dans des nuances ocres. La honte avait soudain effleuré son cœur alors que, sans nul doute, dans pareille situation, cela n’avait plus d’importance. Peu importait son aspect. Comparée à elle, toute dragonne se révélait magnifique. Elle ressemblait davantage à ces dragonneaux mal nourris et malaimés de Chevaliers malgré eux qui refusaient l’Empreinte. Asra, la fille du Màr Menel, pouvait prétendre correspondre à l’image que l’on se faisait des dragons célestes. Vraël était une sauvageonne – ce qu’elle était devenu au fil des mois. Inutile de se leurrer sur la réalité des choses.

° Un Aspirant… °

L’aile d’Asra vint presque entourer le jeune homme, lequel semblait plus curieux que réellement inquiet. Ce geste, cette attitude lui en rappelaient d’autres. Lorsqu’elle-même, il y avait longtemps, lors d’une expédition en Ys, elle avait voulu protéger un Aspirant de la colère d’autrui en étendant ses ailes autour de lui. Un Aspirant… Nathaniel. Leur Aspirant, à sa Liée et elle. A l’époque où la place d’une bonne Maîtresse Dragon était au Màr Menel. A l’époque où tout était encore si simple.

° Tristan. °

Par ce nom, elle acceptait sa présence, sa réalité et le saluait. Il se présenta de lui-même comme faisant partie de la triade d’Asra et d’une certaine Sable – certainement la bipède du couple. La Bleue fouilla sa mémoire en quête d’un visage, une rumeur, n’importe quoi qui put la rassurer et lui donner l’impression que le Màr Menel faisait encore partie intégrante de son univers.

° Besoin d’aide ? °

La question la prit au dépourvu. Elle eut envie de rire. Un sursaut de rire amer, douloureux, suintant un flot noir d’ironie comme une coulée de poix obstruant tout espoir. Sa queue fouetta l’air. Sa ligne d’épines le long de la colonne vertébrale frémit. Cela faisait si longtemps qu’elle ne réclamait plus l’aide de quiconque. Et pourtant, Flarmya seule savait à quel point elle en aurait eu besoin…
Elle retourna un regard de cendres à Asra. Enfin, elle comprenait la souffrance de l’errante Dealra, cette intrigante traîtresse à la réputation sulfureuse qui pourtant était née d’une couvée de Dorée. Cette souffrance était aujourd’hui la sienne. Sa Liée approchait à grands pas. Dans quelques minutes, cette pacifique conversation deviendrait une véritable poudrière. Il restait peu de temps à Vraël pour faire la paix avec son passé.

° Le Màr Menel est… Etait ma maison. Je ne peux pas rentrer. L’exil était le seul choix possible. °

Livrer son nom, c’était se livrer soi-même. Se condamner au jugement d’Asra et du reste du monde.

° Je suis Vraël, fille de Kiruna. °

L’âme sœur de Persée-Morian Garaldhorf, l’ancienne Ancalikon du Màr Menel, l’infâme chef de toutes les forces armées durant le règne de l’Usurpateur, la félonne sans cœur vendue à l’ennemi, la fille d’un Ardent, le poing de fer dans un gant d’acier.

Vraël ferma les yeux. La douleur l’assourdissait, qu’elle soit dans ses membres ou dans son âme. Dans quelques secondes, tout serait perdu. Il est bien plus facile de maudire quelqu’un une fois qu’on possède son nom. Ces injures, ces malédictions, peut-être les méritait-elle. Pourtant, s’il avait fallu réécrire l’histoire, elle n’aurait pas voulu changer ses choix ni ce qu’elle avait accompli. C’était la seule manière qu’elle connaissait pour faire le bien.

Le basculement ne vint pas de là où elle l’attendait. Persée n’était pas encore apparue. Asra ne l’ensevelissait pas sous les reproches. Une tension nouvelle emplissait l’air moite et vicié de la jungle. Tristan et sa protectrice se tendaient dans l’attente, l’anxiété transpirant par tous les pores. La Bleue, particulièrement, vibrait de peur et de rage, ses yeux jaunes tournés vers le ciel en quête d’elle ne savait quoi. Captant tour à tour les pensées d’Asra et celle du jeune neishaan aux cheveux de flammes, Vraël resta d’abord sans réaction. Des intrus… Des intrus indésirables. Danger. La brèche s’ouvrit de plus belle autour de son esprit et la marée furieuse que représentait sa Liée l’atteignit de plein fouet. Impossible de cacher la vérité plus longtemps.

° Quels intrus ? Où sont-ils ? Ont-ils fait du mal à ta Liée ? Vous avez été suivis ? °

Une peur sourde faisait trembler ses pattes. Elle secoua ses ailes par à-coups quelques instants, comme prête à s’envoler ou à nouveau se laisser engloutir par les eaux troubles. Dans la grisaille de ses prunelles dansait le feu ténu et néanmoins vivace de la guerre.

° Ma Liée arrive. Elle ne sera pas contente… Je vous promets qu’aucun mal ne vous sera fait. Mais en tant que fille du Màr Menel, vous devez me jurer que ce n’est pas un piège ! °

La foudre aurait pu frapper la clairière que tout se serait déroulé de la même façon. Surgissant d’entre les murs de végétation, une forme vaguement humanoïde atterrit aux côtés de la dragonne turquoise. Elle se déplia en position de combat comme si elle avait fait ça toute sa vie, un mauvais couteau effilé dans chaque main, l’oriflamme de sa chevelure d’argent blond, sale et terni, l’environnant d’un pâle halo couronné d’oreilles pointues. Des yeux devenus des puits d’obscurité, creusés par le désespoir, flamboyaient dans un étroit visage. A travers les lambeaux d’une tenue jadis de bonne facture, on apercevait les entrelacs mordorés des runes virevoltant sur l’épiderme d’un blanc de poussière. Sur son épaule crachait et feulait une lézarde de feu aux écailles aussi rouges que le sang.

° Persée… °

La sang-mêlée ignora l’appel plaintif de sa moitié d’âme pour avancer d’un pas agressif vers Asra et son Aspirant. Son regard luisait d’un éclat cruellement désenchanté, tel le sourire d’une lame ébréchée par trop de vains combats. Une voix rauque émergea du chaos évoquant l’ancienne Maîtresse Bleue du Kaerl Céleste.

- Peu importe qui vous êtes et ce que vous voulez. Partez.



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MessagePosté le: Jeu 14 Déc 2017 - 11:05 Répondre en citantRevenir en haut


Sable Lewë & la Bleue Asra


Sa curiosité à l’égard de la mystérieuse Bleue n’avait fait que croître. Une écume frissonnante avait éclaboussé ses écailles, sujettes à un examen minutieux. Si Asra avait été autre chose qu’une éternelle absente, peut-être aurait-elle reconnu une sœur – non pas de cuir, mais de cœur. Il n’en était rien, cependant, et elle s’était contentée de remuer doucement le bout de sa queue, chassant les mousses épaisses qui abondaient près du marais, laissant Tristan s’avancer sans trop de crainte. Son âge lui soufflait que la créature sauvage, malgré la boue et l’odeur fauve du regret, traînait encore derrière elle de vieux oripeaux d’or et de mauve à l’éclat terni.

Le nom de la Dragonne inconnue avait été avoué avec peine et appréhension. Dans le regard brumeux de la Bleue, Asra avait reconnu la souffrance de l’errance. Elle-même en était familière, car c’était celle qui étreignait l’âme de sa Liée depuis la naissance. De la compassion, elle ne pouvait ni en ressentir, ni en offrir l’illusion à Vraël. Elle n’avait rien à déclarer concernant l’histoire, sans doute tragique, qui avait poussée l’ancienne Ancalikon à l’exil. Persée Garaldhorf était seule maîtresse et juge de ses choix – elle en était également l’unique responsable. Comment, alors, Asra aurait-elle pu les condamner ? Elle eut l’envie soudaine de rassurer sa petite sœur, mais elle en fut incapable ; mentir ne faisait pas partie de ses talents.

Et, tandis qu’elle vrillait toujours Vraël de ses iris opalins, aussi lisses qu’un miroir, la présence de l’intrus se faisait plus imposante. Il approchait, tout comme la furie blonde. La panique de l’autre Bleue rendait l’air tout autour opaque, instable. Asra pétrit le sol de ses griffes, un vague grondement enflant depuis ses flancs.

° Le Dragon arrive. Son Lié est avec la mienne. Nous n’avons pas été suivis. °

L’esprit de Sable était hors de sa portée, mais elle parvenait à percevoir quelques rares et fugaces effluves d’apaisement. Asra avait une entière confiance envers son Âme Sœur, qui lui avait confié la vie de Tristan. Elle ne trouva pas le temps de répondre aux interrogations du Neishaan, maintenant son aile levée à la manière d’un bouclier d’azur, trop occupée à tenter de calmer sa consœur.

° Ce n’est pas un piège, Vraël. Cela, je peux te le promettre. °

Lorsque Persée apparut entre les ombres végétales et marcha d’un pas bien trop guerrier vers Asra et Tristan, la Dragonne répondit par l’instinct, et, abaissant le cou, découvrit ses crocs perlés, l’une de ses antérieures passant devant l’Aspirant pour le protéger. Des étincelles rougeoyantes éclairèrent brièvement son large regard nacré.

° Baisse tes armes, petite. Tu te trompes d’ennemi. °

La confrontation ne s’éternisa pas. Asra redressa soudainement la tête, un nuage mêlé d’ambre et de poussière assombrissant ses iris, et poussa un rugissement d’alerte. Aussi délicatement que le lui permettaient sa taille et l’urgence de la situation, elle écarta Tristan, juste avant d’accueillir dans ses ailes déployées une comète sanglante, à l’éclat du bronze, qui s’écrasa contre elle avec violence.

~°~


Nagendra Tuncay & le Bronze Llyr

La corde entamait cruellement la chair de ses poignets délicats, mais ce n’était sans doute pas là le plus gênant. À quelques pieds de la prisonnière, l’Humain examinait avec attention le passage scellé. De nombreuses questions lui traversaient l’esprit, cependant, aucune réponse ne lui avait été accordé. Pour l’instant. Tout en effleurant du bout des doigts la pierre antique, Nagendra haussa une nouvelle fois la voix :

« Qu’y a-t-il derrière cette porte ? Le savez-vous seulement ? »

Un soupir à peine audible s’échappa d’entre les lèvres de la Sang-Mêlé et le goût du sang, qui s’échappait d’une coupure infligée plus tôt par la main de l’Ardent, s’infiltra dans sa bouche sans qu’elle puisse y remédier.

« Non, je ne sais pas. J’ai été intriguée par une Magie que je ne connais pas, et j’ai voulu en savoir plus. Voilà tout. »

La Maîtresse Bleue suivait du regard le moindre déplacement du Chevalier, la poitrine soulevée par une respiration rythmique, sereine. Pourquoi cela l’intéressait-il ? Que faisait-il ici ? Ce n’était pas elle qui menait l’interrogatoire, et elle savait que sa curiosité ne serait pas satisfaite. Elle ne pria pas non plus son agresseur d’épargner Asra et Tristan. Un accident était vite arrivé, ici, et le Kaerl ne serait pas long à la juger coupable d’avoir embarqué un si jeune Aspirant avec elle. Des doigts fins s’emparèrent de son menton, forçant son regard aigue-marine à rencontrer celui, or liquide, de l’Humain.

« Je sais reconnaître un menteur, et vous n’en êtes pas une. Je n’en suis pas un non plus. Je sais également reconnaître lorsque l’on me cache quelque chose. Alors ? »


Sable fronça les sourcils, les lèvres closes en une fine ligne frémissante. Nagendra la lâcha avec une expression de dégoût affichée, avant de la frapper à nouveau, et le relief acéré d’une bague à l’effigie draconique érafla la joue pâle de la Sang-Mêlé. Dans un coin de son esprit, elle sentit la peur et la douleur de sa Liée. Et Tristan… Elle n’avait pas le choix. Elle aurait laissé sa Liée se battre, si elles n’avaient été que deux à être menacées. Elle refusait de mêler l’Aspirant à cette histoire. Un sourire étrange flottait sur le visage du Chevalier.

« Soit. J’ignore où se trouve l’artefact, mais je vais vous dire ce que j’ai vu… »

~°~

Crocs et griffes mêlés au milieu des éclaboussures d’eau fangeuse, Llyr fut prompt à abandonner la lutte, les pupilles allumées d’un feu inquiétant. Asra s’ébroua avec un grondement de rage, cherchant instinctivement son Aspirant. Le Bronze se redressa, maculé de boue et les cornes comme trempées de sang, un éclat de rire au fond de la gorge.

° Ta compagne est entre les mains de mon Âme Sœur. Si j’étais à votre place, je ne tenterais rien d’extravagant. °



L'on rencontre souvent sa Destinée
Par les chemins que l'on prend
Pour l'éviter

***

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MessagePosté le: Sam 30 Déc 2017 - 14:22 Répondre en citantRevenir en haut

La dragonne azur ne se montrait pas très coopérative pour leur fournir des explications, mais son aspect inspirait plus de pitié qu'autre chose à l'Aspirant. Elle devait avoir traversé des épreuves dont il n'avait pas idée, qu'il ne pouvait pas même imaginer, pour s'être transformée ainsi en une ombre pâle et hésitante, alors que sa naissance l'avait destinée à la glorieuse maîtrise des cieux dans laquelle se joignaient et se reconnaissaient ceux de son espèce. Asra, elle aussi, semblait captivée par sa consœur, trop pour porter grande attention à ce qui intriguait son Aspirant. Il confirma d'un hochement lorsque son nom fut répété, mais baissa la tête alors que sa proposition, certes candide, reçut seulement un traitement en tant que telle. Et pourtant, il aurait sincèrement voulu trouver un moyen d'aider la silhouette diminuée dont la seule vue lui serrait le cœur. Au lieu de cela, il n'arrivait visiblement qu'à la troubler davantage. Les enfants chéris de Flarmya auraient dû rester hors d'atteinte des querelles et sentiments de ces minables terriens de bipèdes, ne pas en être affectés, c'était du moins ainsi qu'il s'imaginait les choses, avec l'immense piédestal sur lequel son esprit posait les dragons. Mais était-ce possible, Liés comme ils l'étaient chacun à un rampant ?

Pour l'heure, les deux Bleues échangeaient sans vraiment faire cas de lui. Sans doute était-il trop jeune, dans l'univers qui était le leur, si ce n'était dans l'absolu, pour avoir une opinion qui puisse compter à leurs yeux. Il ne se manifesta pas, ni en paroles, ni en mouvement, mais sa mémoire classait méthodiquement chacune des informations concédée, à la manière d'un collectionneur, et même lorsqu'en l'état, elles ne lui évoquaient rien. Une fois de retour au Kaerl, une visite aux Archives s'imposerait, et il ne manquerait pas de traquer toute référence à la saurienne couleur d'azur nommée Vraël, pour tenter de comprendre les circonstances qui l'avaient amenée à sa situation présente. En lui persistait un mince espoir, sans doute bien vain : celui qu'il pourrait faire quelque chose pour contribuer à lui offrir, ou lui rendre, une place meilleure que celle qu'elle occupait présentement. Qu'il pourrait apporter ne serait-ce qu'une pincée de réconfort à cette merveilleuse créature, qu'il voyait descendue si bas avec consternation.


Ses tranquilles réflexions ne résistèrent pas face au bouleversement qui les atteignit tous avec l'annonce d'Asra. Et qui, pour le neishaan, ne fit que se renforcer alors que surgissait la Liée de Vraël. Il aurait voulu se montrer plus brave, ne pas manifester aussi ostensiblement sa couardise, mais la silhouette de sauvageonne qui émergea de la jungle, toute prête à frapper au premier geste un peu vif de ceux qui lui faisaient face, à la manière des reptiles serpentins qui se dissimulaient dans les ombres de l'atmosphère étouffante, lui inspira une réaction instinctive de repli. Les griffes tendues de l'arrivante, luisantes dans leur métal poli, semblaient refléter la lueur d'un regard qui pouvait faire douter de la santé de l'esprit les habitant. Et là, avec elle, n'était-ce pas une minuscule incarnate ? La Bleue avait pourtant évoqué le Kaerl Céleste comme son foyer historique… Les liens avec un lézard de feu n'obéissaient certes pas forcément aux mêmes règles que celui avec un dragon, mais la présence de cette couleur propre aux Ardents n'inspirait pas la moindre confiance au tout frais Aspirant.

Tristan avait donc reculé de quelques pas, en même temps qu'Asra, en farouche protectrice, positionnait sa patte devant lui. Il était déçu, surtout de lui-même, en constatant que ses réactions ne pouvaient que confirmer à la saurienne de la Triade qu'il devait juste être traité comme une petite chose encombrante et inutile, sur laquelle il fallait veiller comme sur un tout jeune enfant incapable de se défendre seul. Dans un sursaut de fierté, il se redressa, et après un effleurement apaisant sur les écailles outremer de son ange gardien, avança de côté pour, au moins, faire un peu face à l'épave agressive dont Vraël semblait avoir fait sa Liée. La Bleue n'avait-elle pas promis qu'aucun mal ne leur serait fait ? Et puis, après tout, il n'était pas si démuni que cela. Il allait le montrer. Piqué par le refus adamantin de Persée envers toute forme de discussion, mais aussi vaguement inquiet de la tension qui s'accumulait de toutes parts, dans la peine fataliste de la dragonne plus pâle, comme dans la nervosité défensive de la plus sombre, il prit une inspiration, et commença à chantonner, sur le rythme d'une ritournelle traditionnelle d'Ablah :

 " Nous ne sommes pas ici pour vous,
nous ne cherchons nulle querelle,
et n'avons en rien mérité
votre courroux.
Nous ne sommes pas vos ennemis,
ne faisons que passer céans,
pour ces instants préservons donc
toute courtoisie. "


Sa voix était juste et claire, chaque note exactement posée, liée à celle qui la précédait et la suivait, en des nuances qui, sur chacune des strophes, semblaient monter, puis doucement s'incliner vers une conclusion apaisée, auréolée de tranquillité à la manière dont Solyae, les jours de temps clair et glacial, caressait tendrement les pics enneigés des lieux où était né le neishaan. Tout naturellement, le don de sa race s'était exprimé par l'entremise de son chant. Devait-il continuer ? Les autres protagonistes ne sauraient sans doute jamais s'il en avait eu l'intention, et ne s'en soucieraient certainement pas plus. L'avertissement d'Asra, trompette d'apocalypse, préluda au surgissement d'un troisième saurien, et Tristan, plutôt que de résister à la poussée de la dragonne qui tentait une fois de plus de le préserver, en profita pour se glisser avec célérité derrière un tronc titanesque. Le géant, couvert de lianes serpentiformes, n'aurait aucun mal à dissimuler sa mince silhouette aux yeux du nouvel intrus.


Il n'y avait rien qu'il puisse faire pour la Bleue, alors que des crissements de cuir et d'écailles entrechoquées, de griffes et de dents affrontées, sur fond de froissements de feuilles mêlées d'éclaboussures de matière molle, lui indiquaient clairement à quel jeu sans pitié se livraient les deux seigneurs des cieux. Assister à leur pugilat ne présentait pour lui rien d'alléchant, il ne pouvait donc que prier silencieusement Flarmya, pour qu'Asra s'en sorte sans plus de dommages que quelques égratignures promptes à disparaître. Lorsque le tumulte de violence s'apaisa, il risqua subrepticement un regard vers la scène, et remarqua la recherche visuelle inquiète à laquelle semblait se livrer sa protectrice.
* Je suis là, Asra. Je vais bien. J'espère que vous aussi, *
émit-il avec sincérité, en mettant en application du mieux possible tous les conseils qu'avait pu lui prodiguer Sable les jours passés, pour réussir à émettre vers une seule âme, plutôt que de diffuser ses pensées à travers tout l'environnement. Il préféra cependant rester bref : avec le peu d'assurance qu'il avait dans ses jeunes capacités à ce sujet, autant ne pas tenter Kaziel.

Sur la masse qui était en train de se redresser non loin de la Bleue, des éclats de bronze avaient frappé son œil, aussi Tristan attribua-t-il naturellement à ce grand mâle inconnu, la voix mentale qui lança un rire sinistre, assorti d'une menace qui ne l'était pas moins. Si son Lié s'avérait aussi amical que lui, il y avait de quoi s'inquiéter pour Sable… mais quelles étaient donc ces manières, dès leur première sortie du Kaerl Céleste, de vouloir leur chercher querelle à chaque rencontre, avant même de savoir à qui ils avaient affaire ? Ils ne se trouvaient pourtant là que pour un innocent voyage d'études… Réprimant un soupir, le neishaan se déplaça silencieusement pour se placer dans l'ombre d'une feuille épaisse qu'il aurait peiné à entourer de ses bras, étant donnée son immensité. Là, il s'accroupit pour infiltrer son regard entre deux dentelures du végétal géant, dans l'attente angoissée d'une probable exigence de la part du Bronze.



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MessagePosté le: Mer 4 Avr 2018 - 18:04 Répondre en citantRevenir en haut

Oh, comme elle voulait croire cette Asra ! La dragonne lui inspirait des sentiments contradictoires car une prudence paranoïaque se disputait au besoin irrépressible de croire en la bonté du cœur d’autrui. Dans les veines creuses de Vraël se distillait une confiance amère, cruelle car elle ravivait tant de souvenirs de trahison, aux multiples noms et visages, qu’il était difficile de ne pas croire que cette même confiance s’apparentait à un poison.

Le chant de l’Aspirant lui parvint et elle tourna vivement son museau vers lui, davantage par surprise que par peur d’une attaque faite de maligne magie. Au son cristallin de sa voix, malgré ses cheveux roux, elle le devinait neishaan – au moins en partie. Même si les notes légères étaient apaisantes, jamais elles n’avaient parues plus désuètes qu’ici et maintenant, après des mois d’exil loin de toute civilisation, dans les profondeurs d’une jungle puante. La mélodie renvoyait les échos de la splendeur du Màr Menel sur le décor terne et fade de Qahra.

Plus tendue que la corde d’un arc, Vraël demeurait figée face aux arguments qu’on lui exposait. Dragonne et Aspirant semblaient de bonne foi. Son regard allait et venait de l’un à l’autre. Elle aurait voulu les croire. Cependant, il y avait Persée. Sa Liée qui n’accordait plus aucun crédit à quelque être vivant que ce soit. Lentement, elle fit le tour de son esprit, jaugeant son état mental. La sang-mêlée avait érigé une muraille épaisse, sordide, autour d’elle, dans l’espoir de ne plus rien ressentir, de taire les voix de son passé, de détruire toute espérance d’aucune sorte. La dragonne connaissait les failles de cette forteresse comme s’il s’agissait de la sienne. Elle-seule pouvait la traverser sans risques. Derrière ces murs spirituels rugissait une tempête prisonnière de ses propres défenses.

- Allez-vous-en. Ça ne nous concerne pas.

Persée lui apparaissait plus instable que jamais. Revoir des gens du Kaerl Céleste, avoir la preuve que son ancien foyer perdurait malgré tout, signifiait que rien n’était pardonné. Dans ses cauchemars, elle aurait voulu que la cité se soit écroulée, ainsi que ses idéaux bafoués, pour se croire enfin en paix. Rageusement, amèrement, elle aurait souhaité la fin de son monde pour être délivrée de cette minuscule parcelle d’espoir qui piquait encore son cœur et la faisait souffrir depuis des mois. N’avait-elle donc pas fuis assez loin ? Tol Orëa ne pouvait pas la laisser tranquille ? Elle avait choisi l’exil plutôt que l’humiliation et le déshonneur. Elle avait désiré le bannissement volontaire, pour vivre en proscrite, aux confins de cette terre, pour ne plus avoir de responsabilités envers qui que ce soit, si ce n’était elle-même. Elle voulait oublier.

L’alerte lancée par la Bleue Asra ne fut pas suffisante pour empêcher la stupeur de frapper les occupants de la clairière. La belliqueuse comète à la queue ardente s’abattit avec le fracas de la foudre sur la dragonne. Le combat fut bref, assez toutefois pour alourdir davantage l’atmosphère et la saturer d’hostilité. Un parfum de souffre flottait autour de la silhouette du Bronze inconnu. Son exigence reflétait toute la malice et la cruauté d’un Ardent, à n’en pas douter.

Vraël retint un mouvement de recul, préférant plutôt baisser la tête vers le mâle pour protéger la fragile armure recouvrant son cou. Dans le même temps, elle découvrit ses crocs en un feulement rauque. A ses côtés, Persée n’avait pas changé de position. Sans trembler ni cligner des yeux, elle avait observé la scène avec l'attitude d’une spectatrice dans l’arène. Tout ce remue-ménage ne la concernait pas. Mue par un réflexe, elle resserra néanmoins sa prise sur ses lames. Son rythme cardiaque s’accéléra en dépit de sa volonté de conserver du recul sur la situation. Elle imputa aussitôt ce surplus d’empathie à son pouvoir défaillant depuis de longs mois d’exil, loin de toute âme… Ainsi qu’à sa Liée.

Le regard de Vraël allait et venait entre les différents protagonistes avec angoisse. Elle brûlait de l’envie d’ajourner ce duel de force, tant physique que mentale et de fuir. La fuite était devenue sa spécialité ces derniers temps. Si elle avait pu mettre un terme à cette situation inextricable, si seulement elle avait pu endiguer la menace et disparaître à nouveau avec sa Liée entre les pattes, loin de tout… Il en était hors de question. Nulle échappatoire n’apparaissait pour la fille de Kiruna en ce jour. Des enfants du Màr Menel étaient en danger. La vie de sa propre Âme Sœur était indirectement menacée. Elle ne pouvait pas fuir.

- Je refuse d’intervenir dans votre querelle, déclara l’ancienne Ancalikon.

Jamais plus elle ne serait l’instrument d’autrui. Jamais plus elle ne serait l’esclave d’un idéal illusoire. Il n’existait plus personne pour ranimer la flamme de sa ferveur et de sa loyauté en ce monde. L’Interstice avait avalé son cœur aussi bien que son sens du devoir.

Cette déclaration transperça d’une lance de glace le cœur de sa Liée. Le carmin rougeoyant de ses prunelles chancela un bref instant pour se parer de nuances d’un ocre triste et inquiet. Elle fit un pas de côté, ouvrit à demi ses ailes et posa une antérieure devant Persée, prête à la défendre. Sans quitter des yeux son adversaire, elle entendait également détourner l’attention de ce dernier. Elle voulait attirer son regard, pour qu’ainsi il laisse Asra reprendre son souffle et que l’Aspirant Tristan ne soit pas tiré hors de sa cachette.

° Si le nom du Màr Menel signifie encore quelque chose pour toi, s’il t’importe encore un tant soit peu… ! °

La peine mêlée d'ire de Vraël vrilla l’esprit de la sang-mêlée. Sa rancœur, à l’égard de la cité qui avait détruit ses rêves et son amour, était-elle assez forte pour laisser des injustices, ou des meurtres, se produire sous ses yeux ? Persée retint une grimace. Aucune émotion ne parvint cependant à rider l’eau sale de son visage. A contrecœur, elle donna quelques indications mentales à Eos. La lézarde de feu quitta son épaule en bondissant dans l’Interstice, à travers une fenêtre ouverte dans le dos de sa maîtresse. Envoyée à la recherche de deux bipèdes en difficultés, il ne restait qu'à espérer qu'elle ne se fasse pas remarquer en chemin.

- C’est mon territoire. Allez-vous-en, insista Persée sans desserrer les poings.



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MessagePosté le: Mar 24 Juil 2018 - 11:41 Répondre en citantRevenir en haut


Sable Lewë & Nagendra Tuncay


Sous le regard attentif de Nagendra, la Maîtresse Bleue, les poignets toujours liés, longeait doucement les parois gravées de l’ancien temple, ses doigts effleurant le relief émoussé de bas-reliefs trop blessés par le temps, étranglés par les lianes et transpercés de radicelles. Plus il l’observait, et plus sa première intuition la concernant perdait en crédibilité. Les yeux aigue-marine de la Sang-Mêlé luisaient d’un éclat curieux, sincèrement émerveillés par les ruines qui s’étalaient devant eux. Elle semblait presque avoir oublié les liens qui l’entravaient. Lors de leurs rapides interactions, elle ne lui avait pas paru posséder l’étoffe d’une comédienne. Fallait-il croire, alors, à un simple hasard ? L’idée ne lui plaisait pas, mais il n’était pas assez fou pour imaginer que son Kaerl l'avait envoyée – avec un Aspirant – sur les traces du Seigneur Iskuvar. Le Màr Menel avait sûrement des affaires bien plus urgentes à régler, ces temps-ci. Son esprit s’élança vers Llyr, chez qui il avait senti s’élever, plus tôt, la hargne d’un affrontement :

° Cesse. Ne fais pas de mal à son Aspirant, ni à sa Liée. J’ai besoin d’eux en bonne santé si je veux négocier avec elle. °

Une fois assuré que son virulent Bronze ne s’en prendrait pas plus aux Célestes, le Spectre des Cendres se porta au niveau de sa prisonnière, encore absorbée dans la contemplation de la paroi. Au-delà d’une simple coïncidence, il percevait aussi une opportunité : si la Maîtresse Bleue parvenait à les faire entrer dans ce temple, peut-être comprendrait-il mieux ce qui avait retenu le Seigneur Iskuvar loin de ses obligations.

« Ma Dame, je vous suis reconnaissant d’avoir bien voulu partager vos connaissances avec moi. Néanmoins, je ne suis guère familier de toutes ces histoires ésotériques, et mon esprit est sans doute trop humble pour en saisir les mécaniques subtiles. » Il se fendit d’un sourire que la Sang-Mêlé ne lui retourna pas. « Pour autant, ma curiosité est piquée au vif. Comment savoir ce qui se cache derrière ces portes ? »

Sable dévisagea longuement le Chevalier, les lèvres pincées par une appréhension qu’elle ne pouvait simplement pas contenir. Dans les moments les plus sombres de son existence, elle s’était imaginée sur le dos d’Asra, une mer de flammes dans leur sillage dans laquelle tout le peuple Ardent se noyait – mais si elle l’avait imaginé, elle n’y avait jamais trouvé aucun réconfort. Jamais sa main n’aurait pu prendre la vie d’autrui, ou alors seulement pour défendre la sienne. Et lorsque ce jour arriverait, une infime partie d’elle, secrète et sauvage, espérait encore qu’elle arracherait cet autre à une famille aimante, à un amant sincère, à des enfants trop jeunes. Alors, tandis que son regard glissait le long des traits saillants de Nagendra, devant l’éventualité de le voir recourir à la violence pour obtenir ce qu’il voulait, elle s’interrogeait : était-il un solitaire, ou pensait-il à quelque visage chéri qui l’attendait chez lui ?

« Moi qui pensais vous avoir endormi avec mes discours... Qu’ai-je donc bien pu dire qui aurait retenu votre attention ? » s’enquit la Sang-Mêlé avec une insolence pleine de fraicheur innocente, et Nagendra, qui n’était pas vraiment dupe, fronça doucement les sourcils.

« Rien. Rien n’a changé. Je souhaitais déjà obtenir des réponses avant même que nous n’ayez commencé à me conter vos récits. » D’un geste rapide, il vérifia que les poignets de la Sang-Mêlé étaient toujours bien attachés. « Si vous ne voulez pas que je devienne violent, je vous conseille d’aller dans mon sens. Allons, votre Kaerl ne sait même pas que vous êtes ici – une collaboration, au nom de l’histoire et de la science, n’a absolument rien de répréhensible. »

« Votre Lié a attaqué la mienne. Je n’emploierai pas le terme collaboration aussi facilement que vous ne le faites. »

« Llyr est jeune... » contra le Chevalier en haussant les épaules d’un air quelque peu amusé. « … et bien moins patient que moi. Plus susceptible, aussi. Flarmya sait de quelle manière il recevra votre rejet. »

~°~


la Bleue Asra & le Bronze Llyr


Asra ne releva pas la provocation du Bronze, principalement parce que ses paroles pouvaient tout aussi bien être interprétées comme un simple fait. La voix timide de son Aspirant lui parvint de derrière les feuillages, portée par son esprit encore peu assuré, et la Bleue nota silencieusement son emplacement. Elle ne prit pas la peine de lui répondre, cependant, car elle n’en voyait tout simplement pas l’utilité. Quelques entailles au niveau des antérieures et du flanc la tiraillaient. Le cuir maculé de boue, elle s’évertuait à étendre les ailes pour les débarrasser des racines arrachées dans sa chute. Sable ne lui donnait toujours aucune indication, craignant, sans doute, de voir ses pensées arrachées à leur intimité. Les grands iris de la Dragonne, tout en nuances d’ocre et de cuivre, se posèrent sur la silhouette droite et fébrile de Persée Garaldhorf. L’ancienne Ancalikon n’avait pas esquissé un seul mouvement, mais sa posture évoquait celle d’un félin prêt à bondir.

° Il n’y a pas de querelle. Le jeune Dragon devrait nous dire ce qu’il veut, exactement, et ce que son Lié attend de Sable. ° déclara-t-elle finalement, reportant son attention sur Llyr. Le Bronze pétrissait la vase, et un tonnerre de frustration faisait vibrer ses flancs.

S’il avait pu, nul doute qu’il aurait affronté les deux Bleues – l’autre Céleste, avec ses relents de douleur sauvages, venait d’ailleurs de se faire le bouclier de sa Chevalière. Babines retroussées, le Bronze sortit sa langue bifide pour caresser l’air et savourer les effluves de tension qui s’y déposaient. L’Aspirant était proche, dissimulé dans l’ombre et les plantes. Qui était assez ignorant pour vouloir se cacher d’un Dragon ? Un éclat de jade brilla dans son regard, juste avant d’être recouvert par des nuées plus rougeoyantes.

° Nous allons vous aider à chercher l’artefact. Ta Liée restera avec le mien – en gage de votre bonne volonté. Il te la rendra quand tout sera fini. °

Un long feulement d’ennui, semblable à un soupir, s’échappa d’Asra. Les Dragons du Màr Taràlöm n’avaient jamais fait que creuser sa morosité ; ils brûlaient comme des astres trop empressés, se consumaient de l’intérieur. Elle, qui avait vu se lever plus de vingt hivers, ne parvenait même plus à comprendre leur fougue. Quel plaisir trouvaient-ils dans cet embrasement constant du cœur ? C’était un mystère éprouvant. Elle souffla quelques lambeaux de fumée par les naseaux, puis balança son long cou, dans un mouvement vide d’entrain, en direction de ses consœurs. Persée tentait de chasser ceux qui avaient troublé sa retraite, arguant que ces terres étaient siennes – et la Bleue pouvait comprendre ce langage bien mieux que celui des sentiments. Elle laissa tomber sur la Sang-Mêlé un regard nacré qui semblait, néanmoins, lourd comme l’orage.

° Une si petite chose ne saurait défendre son territoire face aux griffes, et aux crocs, et aux flammes des Dragons. ° Près d’elles, le Bronze commençait à s’impatienter, aussi Asra tourna-t-elle la tête en direction de son Aspirant. ° Tristan… Tu peux sortir de ta cachette. Nous reprenons les recherches. °

Puis, à l’attention unique de Vraël, la Dragonne ajouta : ° Je ne troublerai pas plus votre retraite. Je ne comprends pas les raisons qui vous retiennent loin du Màr Menel ; si vous avez peur du jugement de vos pairs, je ne peux pas vous blâmer. Néanmoins, le salut demeure, je pense, ailleurs que dans l’exil. Il faut bien reprendre ce qui nous fut enlevé. °

Les mots n’étaient ni agréables, ni sentencieux. Ils évoquaient la vérité de la Bleue comme on parlerait du temps qui passe, ou du temps qu’il fait.

~°~

Plus loin, à quelques pas du ravin où se trouvaient encore Nagendra et Sable, plongés dans leur altercation courtoise, une Lézarde aux écailles écarlates observait avec attention la scène qui se déroulait sous ses yeux vifs.



L'on rencontre souvent sa Destinée
Par les chemins que l'on prend
Pour l'éviter

***

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Tristan Gwened
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MessagePosté le: Sam 1 Sep 2018 - 21:43 Répondre en citantRevenir en haut

Tristan se sentait de trop dans cette querelle qui n'avait rien à voir avec lui, et dans laquelle il n'avait aucune place, ainsi que les événements s'évertuaient à le lui prouver à chaque instant. Rien de ce qu'il tentait ne se montrait capable de faire avancer quoi que ce soit, et si personne n'osait se moquer ouvertement de ses vains efforts, il lui semblait sentir de la condescendance à son égard, pour le moins, si ce n'était du mépris. Oui, il n'était qu'une petite chose insignifiante. Pire même : un poids mort. D'accord. Eh bien, il n'aurait qu'à rester là, les horreurs de la jungle auraient tôt fait de se charger de lui, et personne ne se rendrait compte de rien, sa disparition passerait aussi inaperçue que le reste. A reculons, il commença à s'éloigner lentement des protagonistes, précautionneusement pour ne pas produire de bruit, pour ne pas déranger ceux pour qui il n'était rien, mais sans se soucier de ce qu'il pourrait réveiller aux confins du royaume tropical.

Là-bas, où l'on traitait entre grandes personnes, la Liée de l'autre bleue s'efforçait de les convaincre qu'elle était légitime à les chasser purement et simplement. Elle en semblait persuadée elle-même, dans la semi-folie qui l'habitait manifestement. Et l'autre dragon qui lançait des exigences auxquelles il ne comprenait rien... de quoi parlait-il donc ? Il n'allait certainement pas se risquer à poser la question devant une telle assemblée, et se contenta de faire quelques pas de plus en arrière. Aussi, lorsqu'Asra requérit de lui qu'il reprenne sa place à ses côtés comme si rien ne s'était passé, eut-il un temps qui pouvait passer pour de l'hésitation. En vérité, il se sentait désorienté. Rien de ce qui s'était déroulé ne faisait sens pour lui, il avait réussi à se convaincre que là non plus, il n'était bon à rien, alors, pour quelle raison répondrait-il à l'appel de la dragonne céleste ? Pourquoi insister encore, alors qu'il serait tellement plus simple de s'abandonner à un oubli définitif ?

Pourtant, sans bien savoir pourquoi, il s'avança hors de son refuge, comme un gentil petit aspirant obéissant, quoique trop stupide pour prendre des initiatives capables d'influer sur les événements. Ou trop couard pour donner réellement suite à la décision qui s'était imposée à lui juste avant. Il avait conscience de leur donner tous raison en agissant ainsi, de justifier leur jugement à son égard, mais il était incapable d'agir différemment. Il ne pouvait pas désobéir à la Liée de sa maîtresse, ce qu'il lui devait l'en empêchait, malgré ses sentiments contradictoires. Un sursaut de rébellion parvint tout de même à lui faire déclarer, à l'adresse de la blonde aux oreilles pointues :
« Nous partons. »
Il conservait un flegme apparent qui contrastait avec la tension de celle qui semblait toute prête à se jeter sur eux s'ils ne dégageaient pas les lieux dans l'instant, et ne se hâta pas le moins du monde pour se hisser sur le dos de la dragonne. C'était une bien piètre tentative de s'affirmer, et il en avait conscience, avec son habituelle intransigeance envers sa propre personne, mais cela l'apaisait au moins un tout petit peu.

Les blessures et l'aspect d'Asra le consternaient, et il chassa, d'un revers de main léger, doux même, les débris qui se montraient à sa portée, et qui souillaient la gloire de sa saurienne protectrice. Il regrettait de ne pas pouvoir prendre le temps de lui rendre l'aspect lustré qui lui était dû, mais nul doute que le bronze allait les serrer de près dans la quête qu'il leur avait imposée, et que la Bleue elle-même n'était pas prête à perdre des instants qui pourraient s'avérer précieux pour sa Liée. Seul témoignage de son état d'esprit, avec la léthargie qui semblait présider à ses mouvements, des fleurs de givre se formèrent brièvement là où ses mains s'étaient posées sur les écailles de la dragonne. Rapidement, elles disparurent comme si elles n'avaient été qu'illusions, un rêve de glace résistant le temps d'un battement de cœur, au milieu de la chaleur humide des jungles de Qhara.



Persée Garaldhorf
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MessagePosté le: Sam 6 Oct 2018 - 16:55 Répondre en citantRevenir en haut



Peut-être ses ancêtres avaient-ils vécus dans la cité de souffre qu’était le Màr Tàralöm, ou dans le souvenir du désert de Ssyl’Shar, car Eos ne ressentait aucun des effets d’une chaleur trop suffocante pour la plupart des êtres vivants. Elle volait librement en évitant les pièges de la jungle seule guidée par son instinct. Sa maîtresse voulait qu’elle fasse le tour du temple et de l’ancienne ville qui jadis siégeait à ses pieds. Fidèle à sa promesse, même s’il lui répugnait de laisser sa famille à la merci de ces étrangers, elle plongeait dans les ruines avec une vélocité due à sa hâte de rentrer. Elle finit par trouver ce qu’elle cherchait, au bord du ravin et des anciennes portes.

Postée à l’écart, affadissant l’éclat rubescent de ses écailles par la mousse humide qui proliférait sur ces vieilles corniches, elle grava la scène dans son esprit avec méthode. Une bipède façonnée dans la nacre et l’aigue-marine, les mains liées, tenait tête à un homme de belle stature aux yeux dévorés par un feu jaune de mauvais augure. Les épines dorsales d’Eos se hérissèrent et la lézarde incarnate retint un sifflement de colère. Avec ses cheveux pâles et ses oreilles pointues, et même si elle savait pertinemment qu’il ne s’agissait pas de sa Liée, l’inconnue ressemblait pourtant beaucoup à cette dernière ; suffisamment pour qu’Eos l’associe à une amie.

Sans plus attendre, Eos bondit dans l’Interstice avec toute la hargne et la majesté d’une reine indignée.

***

Les poings serrés sur ses lames, le regard plus dur et sombre d’une étoile morte tombée du ciel, Persée n’esquissait pas un geste. Rien ne pouvait trahir un quelconque changement d’humeur dans cette posture aussi raide que celle d’une statue. Une statue néanmoins prête à attaquer à tout moment. Le mouvement défensif amorcé par Vraël n’avait imprimé aucune ride d’inquiétude sur son visage figé dans la tourmente. Ses prunelles abyssales avaient quitté la Bleue Asra pour détailler le Bronze qui émergeait du ruisseau. La nuance rougeoyante de son armure évoquait un incendie. Et ses ailes nappaient la jungle d’un voile malsain. Plus que tous les autres, le dragon représentait l’intrus le plus problématique. Sans même avoir à vérifier son allégeance, Persée le devinait belliqueux de nature, une simple machine de guerre au service d’une intelligence trop développée pour ne pas devenir un danger pour tous – y compris lui-même. Avant de songer à se débarrasser des Célestes, il lui faudrait en premier lieu éliminer la menace que cet Ardent faisait peser sur sa retraite.

Malgré elle, la sauvageonne reporta brièvement son attention sur la dragonne azurée. Ses doigts frémirent compulsivement autour de ses mauvais couteaux de chasse, les phalanges blanchies par une tension subitement accrue. Si elle avait été elle-même enfant de Flarmya, elle aurait feulé de rage et ses yeux se seraient enflammés dans un formidable brasier de haine ainsi que de douleur. Cette Asra piétinait ce qu’il restait de fierté dans le corps malingre de l’ancienne Maîtresse Dragon. Elle lui jetait en pleine figure sa propre faiblesse. Le coup aurait pu être fatal si elle n’avait pas été aussi proche de l’animalité depuis trop longtemps. Persée n’acceptait plus la faiblesse, encore moins quand il s’agissait de la sienne. Plutôt que de pleurer ou de riposter, elle traquait et détruisait systématiquement les failles dans son âme, étouffant toute rébellion qui aurait pu lui rappeler sa vie d’avant. Celle qui avait vécue au Màr Menel et s’appelait Persée-Morian Garaldhorf n’existait plus. Les morts ne revenaient pas à la vie, c’était bien connu.

° Ne t’avise pas d’oublier qui je suis ! °

La supplique de Vraël lui coupa le souffle. Cette brèche ouverte par Asra, la dragonne esseulée l’avait sentie. Mue par l’instinct autant que par un désespoir rageur, elle sautait dans le cercle de flammes autour de la brèche et s’engouffrait sans hésiter dans l’imprenable forteresse. Les murs étaient encore si hauts qu’elle doutait de pouvoir les faire tomber un jour. Cependant, enfin, elle atteignait sa Liée. Suivant le fil ténu de leur symbiose, flairant la souffrance comme s’il s’agissait du plus mirifique des parfums, elle n’avait pas reculé devant le danger. Peut-être avait-elle attendu trop longtemps, par ailleurs. Ne laissant pas le temps à sa Liée pour balayer les cendres devant sa porte, la dragonne s’imprégna des ténèbres qui habitaient cette dernière. Elle raffermit aussitôt son emprise sur son esprit.

° Tu peux renier tout ce qui constitue ton identité, ton passé et tes choix. Mais ne t’avise jamais de m’oublier, moi ! Je suis Vraël, fille de Kiruna et d’Ixion ! Je suis une fille du Màr Menel, descendante d’une longue lignée de Reines Dorées et je compte bien mourir en tant que telle, en restant fidèle aux valeurs que l’on m’a enseignées. Je ne permettrai pas que des Ardents mettent en péril mes pairs. Voilà ce que je crois ! Et toi, pauvre ombre de ce que tu fus jadis, que crois-tu ? Me trahiras-tu ? Es-tu réellement digne de moi ? °

Consciente qu’elle risquait de broyer la conscience de son Âme Sœur en forçant davantage, elle relâcha légèrement sa prise sans pour autant libérer sa Liée. Persée était un soldat de plomb entre ses griffes mentales. Vraël aurait voulu lui hurler qu’elle voulait rentrer chez elles. Le chemin vers le Kaerl Céleste se dessinait dans son esprit aussi clairement qu’au premier jour. Elle désirait si ardemment retrouver son foyer qu’elle en perdait la tête. S’il existait une seule chance de pouvoir regagner le Màr, elle la saisirait sans hésiter.

« Il faut bien reprendre ce qui nous fut enlevé. »

Alors, des reliquats de leur âme entremêlée s’éleva un vent de révolte, soufflant sur les braises d’une grandeur passée, dépoussiérant les arêtes acérées de la féroce héritière des Garaldhorf et de la véloce Vraël fille de Kiruna. Réparer les injustices avaient été auparavant leur plus dur et fervent combat. Aujourd’hui, remontant lentement la piste vers leur vie passée, la première offense soumise à leur jugement serait la leur. Elles reprendraient ce qui leur avait été volé si injustement. Rien ne les en empêcherait.

- Je connais un souterrain, amorça la créature parée des runes de l’Oracle d’un ton sans chaleur. Il contourne une partie du temple et de la vieille ville, serpente à l’intérieur des bâtiments communs pour rejoindre l’aile nord de ce sanctuaire.

Ni dragonne ni sang-mêlée n’avait rangé ses lames mais un souffle nouveau flottait dans la clairière. Vraël fit un pas en arrière, ses opales de feu toujours rivées à celles de Llyr. Le jeune Bronze ne savait rien des deux exilées. Il pouvait ne pas croire qu’elles s’étaient alliées aux Célestes et c’était cela qu’elles espéraient. Aux côtés de sa Liée, Persée décrispa lentement les muscles de ses épaules et, sans égard ni pour les uns ni pour les autres, elle déclara de sa voix monocorde et rauque de fauve méfiant :

- Votre conflit ne nous intéresse pas. Je vous indique le passage et vous partez. Nous n'avons plus rien à nous dire.

Elle effectua quelques pas en arrière, reculant avec souplesse, sans quitter ses adversaires des yeux ni relâcher sa vigilance. Vraël l’imita, quoique son esprit volât vers celui de son aînée. Une détermination nouvelle coulait dans les veines de la Bleue. Dans ses prunelles valsaient des couleurs indéfinissables sur une toile sanglante.

° Nous n’oublions pas qui nous sommes ni d’où venons. Un jour, nous reprendrons ce qui nous a été arraché. Et quand ce jour arrivera, nos ennemis craindront notre vengeance. Mais ce jour n’est pas arrivé. Nous ne vous accompagnons pas. Il nous faut nous éloigner pour mieux vous porter assistance. Ma Liée va aider la tienne, si elle le peut. Quant à moi, je m’occuperai du Bronze. J’aurai peut-être besoin de ton aide, ma sœur. C’est tout ce que je peux te promettre. Après tout, nous sommes toujours des enfants du Màr Menel. °

Une brève descente dans les entrailles noueuses du marécage, sise entre deux colonnes érodées par le temps et les griffes de quelques gros prédateurs, s’offrait à leur vue une petite porte anodine. Sous la pression brutale du pied de Persée, le bois pourri céda sans résistance. Des insectes d’une taille remarquablement troublante s’enfuirent dans toutes les directions. Le souterrain s’engageait droit dans cette obscurité de poix, en une pente douce, là où la lumière ne parvenait pas à entrer. Sans un mot, Persée se mit de côté, libérant le passage si la petite compagnie décidait de prendre son demi-mensonge pour un fait acquis. A vrai dire, elle ignorait où menait ce couloir étroit sentant le renfermé. Depuis leur arrivée en ces lieux, Vraël et elle n’avaient pas osé explorer les profondeurs de ces ruines, préférant la surface et les quelques rayons de soleil que la jungle ne pouvait totalement faire disparaître.

° Aspirant Tristan °, appela la Bleue à demi-sauvage qui serpentait aux côtés d’Asra et Llyr en essayant de ne pas paraître trop menaçante, l’échine courbée, un mètre en retrait. ° Tu es faible, comme tous les bipèdes. Tu peux profiter de l’absence de visibilité dans ce souterrain pour t’enfuir et te cacher. Personne ne t’en voudra. Laisse agir les dragons. Nous te protégerons. °

Hélas, ce que personne n’avait prévu fut le retour d’Eos à cet instant précis. La fatalité aimant jouer de vilains tours, la lézarde rouge se trouva incapable de rejoindre discrètement l’une ou l’autre de ses grandes sœurs, la première étant en tête de l’étrange cortège et la seconde entourée de deux dragons aux regards alertes. Eos jeta alors son dévolu sur le jeune neishaan aux cheveux de flammes. Elle s’accrocha au dos de son vêtement, repliant ses ailes pour ne pas dépasser et vint lover une partie de son corps autour de son cou. Plantant ses serres jusqu’à transpercer le tissu et atteindre la chair, elle s’agrippait désespérément à ce renfort de fortune. Elle bombarda d’images l’esprit de l’Aspirant. Ces mêmes images qui provenaient de cette cachette improvisée, là elle avait observé les négociations houleuses entre la Maîtresse Bleue et le Chevalier Bronze. Les lieux de la prise d’otages, ainsi que quelques fragments de conversation, furent transmis. Elle lui communiqua également son sentiment d’urgence en lui mordillant légèrement le lobe d’oreille.



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