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Amaélis Yodera
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MessagePosté le: Ven 12 Aoû 2016 - 23:48 Répondre en citantRevenir en haut

Ce Sang qui est le mien.


Néharaku 918, Nouvelle Lune


De longs mois s'étaient écoulés depuis que la Maîtresse Airain Amaélis Yodera et sa Liée Ithildin avaient réintégré les rangs du Màr Luimë. Elle avait été promue au rang de Maîtresse Dragon, avait retrouvé Galaad et Elérion, avait eu un Aspirant à sa charge – et puis, il y avait eu l'accident. Pas plus tard que le mois dernier, la Triade s'était rendue au-dessus de la Baie d'Eau-Claire afin d'habituer Arkanius au vol à dos de Dragon. Amaélis avait volé avec lui, au début, pour lui enseigner les bases. Ensuite, sous l'impulsion d'Ithildin, elle était descendue de l'Airain et avait observé son Aspirant depuis la rive. La Neishaane était fière de son élève : il était studieux, apprenait vite, faisait montre de respect et de volonté. Plus que cela, elle était fière d'elle-même. Malgré les brimades de l'Airain et les regards moqueurs ou sceptiques, elle avait réussi à prouver sa capacité à former un Aspirant.

Assise sur le sable chaud, elle observait donc le vol calme d'Ithildin et Arkanius.

° Sois prudente, Ithildin. Ne tente rien d'extravagant. °
° Tu veux lui apprendre à monter un Dragon ou un poney ? °


L'Airain se laissa descendre en piqué, frôlant l'écume du bout de ses pattes. Amaélis jura silencieusement. Ithildin remonta à l'assaut du ciel, effectua vrille sur vrille, et la panique commença à gagner le cœur de la Maîtresse.

° Arrête ça, tu veux bien ? °

Mais l'insolente Dragonne n'en fit qu'à sa tête. Son vol était erratique, mouvementé, et Amaélis craignit franchement qu'elle ne cherche à se débarrasser de son passager. Elle fendait l'air avec violence, descendit une fois de plus vers la surface de l'océan. Ils étaient suffisamment proches de la côte pour que la Neishaane puisse voir avec une clarté irréelle le corps d'Arkanius lâcher prise. Elle poussa un cri, tant à l'attention de la Dragonne qu'à celle de l'Aspirant. Celui-ci disparut dans les vagues. La vision d'Amaélis se brouilla alors qu'elle regardait Ithildin plonger à sa suite, dans une explosion d'écumes et de gouttelettes irisées. Le temps s'arrêta ; sans réfléchir, la jeune Maîtresse se jeta à l'eau, barbotant de manière pathétique – mais elle ne pouvait rien faire, elle savait à peine nager. Quelques interminables secondes plus tard, la silhouette massive de la Dragonne émergea, l'Aspirant dans ses pattes. Elle déposa Arkanius sur la plage. Les deux Liées restèrent un instant à simplement contempler le corps trempé. Venaient-elles de... tuer un Aspirant ?

° Non, il vit encore. Il nous faut l'amener à Dame Shamar. °


Après cela, tout n'était plus que souvenirs brouillés. Arkanius qui ne se réveillait pas, le Corps du Kaerl qui leur parlait d'irresponsabilité et de sanctions, les terribles disputes avec Ithildin. Une semaine avait passé, depuis l'accident, mais le temps avait rarement paru aussi long.

Fuyant l'atmosphère oppressante du Màr, où la nouvelle s'était rapidement répandue que la Maîtresse Airain et sa Dragonne avaient failli causer la mort d'un Aspirant, les deux Âmes Sœurs survolaient actuellement la vaste plaine en direction du Delta. Le Mont Gerikor étendait son ombre invraisemblable sur la mer d'herbe verte. Elles venaient rarement ici, préférant les falaises abruptes des abords d'Ombrelune au relief trop calme de la plaine.

° Pourquoi ici, Ithildin ? Penses-tu que l'Oracle serait à même de fournir un remède à ton inconscience ? °
° Si tu ne m'avais pas provoquée, comme tu le fais toujours, nous n'en serions pas là aujourd'hui. °


La conversation ne changeait jamais. Ithildin niait être responsable de ce qui était arrivé à Arkanius, rejetant la faute sur Amaélis. ° Je ne suis qu'une Dragonne, je ne peux pas correctement jauger les capacités d'un bipède. Si tu avais fait ton travail, tu aurais su qu'il n'était pas encore prêt. ° disait-elle toujours, et la Neishaane, cette fois-ci, perdit son sang-froid.

° Tu l'as fait exprès ! Ne me mens pas, Dragonne ! Ça te faisait du mal, hein ? De voir que je réussissais quelque chose sans ton aide ? De perdre ta toute-puissance sur le moindre de mes faits et gestes ? De perdre le contrôle ? Tu pouvais pas le supporter, hein ? °

Avec un rugissement féroce, Ithildin amorça sa descente, fonçant droit vers les parois rocheuses du Mont Gerikor. Amaélis continua, imperturbable : ° T'es-tu sentie humiliée ? Parce qu'il n'a pas érigé un autel à ta gloire ? Parce qu'il venait chercher mon conseil ? T'es-tu sentie trahie ? Parce que je devais m'occuper d'une autre personne ? Parce que je ne t'appartenais plus entièrement ? °
Les rafales hurlaient à ses oreilles, couvrant presque le son terrifiant qui sortait de l'Airain. Le monde se fondait en une masse de couleurs, à mesure que le flanc de la montagne se rapprochait de plus en plus vite.

° Je ne t'ai jamais appartenu, tu m'entends ? Jamais ! °

La Dragonne étendit ses ailes et se retourna, prenant appui sur la roche qui s'effrita sous l'impact. Le corps frêle de la Neishaane accusa rudement le coup et elle perdit l'équilibre. Elle roula à terre, écorchant ses genoux et ses coudes. Les griffes plantées dans les rochers, Ithildin vomit une gerbe de flammes en direction du ciel. Ses yeux avaient la couleur du sang et du feu, et jamais Amaélis ne l'avait vue plus effrayante qu'en cet instant. La Maîtresse Engloutie resta recroquevillée par terre après s'être reculée de quelques mètres, sans quitter la Dragonne du regard.

° Je te hais, Neishaane. Je ne sais pourquoi l'hésitation me retient de te brûler vive, alors même que tu n'as jamais songé aux tourments que j'allais devoir endurer quand tu as décidé que la vie ne valait plus la peine d'être vécue. Chaque jour, j'espère que cette hésitation finira par disparaître, en vain. Tu es la chaîne humiliante qui me rattache à ce monde, et je te hais pour cela. Estime-toi heureuse que mon orgueil soit plus fort que ma honte de devoir vivre à tes côtés. Petite peste, égoïste, lâche, faible, insignifiante. Tu n'es rien. °

Amaélis pouvait sentir la haine et le dégoût s'insinuer en elle, venus des ténèbres de l'Airain. Ses yeux se gorgèrent de larmes, et elle croisa les bras autour de son ventre tordu par la douleur. Tous ces mots la heurtèrent avec violence, répandant un froid terrible dans tout son être. Le regard rougeoyant de la Dragonne s'accrocha au sien.

° Du fond des mers jusqu'aux plaines infinies du ciel, j'étais la seule créature capable de t'aimer d'un amour si fort que tu n'aurais plus jamais ressenti le froid ou le vide, la peine ou la solitude. Maintenant, je suis également la seule créature à pouvoir te haïr si fort que tu en viendras à les désirer. Es-tu fière de toi ? Est-ce là ce que tu voulais ? Réfléchis bien, Amaélis. °

L'Airain poussa sur ses membres et s'envola, presque collée à la paroi rocheuse. La Neishaane observa la forme scintillante de son Âme Sœur étendre ses ailes dans le ciel, noyée dans l'ombre du Mont Gerikor, juste avant qu'elle ne disparaisse dans l'Interstice.



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MessagePosté le: Ven 12 Aoû 2016 - 23:48 Revenir en haut

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Eilith Tellis
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MessagePosté le: Ven 1 Sep 2017 - 22:47 Répondre en citantRevenir en haut


Veyre "Phobos" Yodera & Chandresh


° Et tu vas y aller comme ça, sans savoir qui tu dois rencontrer ni même pourquoi ? °

Le ton du Blanc laissait le neishaan de marbre, se murant dans un silence déconcertant. Veyre avait le don d’esquiver les questions qui ne lui plaisait pas, et ce même quand elles venaient de sa moitié d’âme. De sa seule main disponible, il sanglait la ceinture de son manteau d’un geste vif. Le grognement de mécontentement de Chandresh résonnait dans son crâne comme un avertissement. Le neishaan soupira, et quitta ses appartements en claquant la porte. Décidément, son lié savait comment le pousser à bout sans même ouvrir la gueule. Ses bottes claquaient au sol, la démarche rapide d’un homme énervé. Bien mal en prit à l’aspirant qui croisait sa route sans regarder devant lui. Il chuta lourdement en arrière, laissant tomber la cruche de vin qu’il portait. Veyre le toisa d’un œil mauvais et poursuivi son chemin sans demander son reste.

° Tu comptes rester en colère longtemps comme cela ? °

Encore cette voix dans sa tête qui le maternait. Décidément, le Blanc était de nature taquine aujourd’hui, même si l’inquiétude transparaissait de cette innocente question. Le neishaan n’était pourtant pas d’humeur. Rien que de constater l’absence de son membre suffisait à l’énerver, accompagnée une douleur qui ne cessait pas. Depuis longtemps déjà, il subissait cette douleur incompréhensible. Il la sentait, la percevait comme si elle était bien réelle. Et pourtant, il n’y avait rien. Non, rien de plus que de la chair ressoudée, marquée d’une cicatrice qu’il trouvait affreuse. Cela faisait treize années que ce bien lui avait été arraché. C’était depuis ce jour que son visage était resté marqué. Au moins en avait-il réchappé. Survivre à une griffure d’un Bronze et ne perdre qu’une main dans le combat tenait presque de l’exploit. Mais cette mission désastreuse l’avait changé : en fou ou en sage selon les uns, en une bête colérique et cruelle selon les autres.

Chandresh était là, majestueux. Le soleil se mirait dans ses écailles d’albâtres et son regard se portait sur son âme sœur, celui qu’il chérissait de tout son cœur. Oh, bien sûr, tout n’avait pas été si facile. En particulier depuis que Veyre avait frôlé la mort, le saurien ailé ne savait parfois pas comment se comporter. Le neishaan pouvait s’emporter facilement pour un mot plus haut que l’autre, un regard de travers. Tout semblait le mettre dans une colère noire. Sauf lorsqu’ils étaient seuls, comme un seul et même corps, une seule et même âme survolant Rhaëg. Le Blanc déployait ses ailes, montrant tout la majesté de sa couleur pure, semblable à de la neige vierge fraichement tombée au sol. Lui seul était capable de lui rendre ce sourire qui s’affichait si peu sur son visage, conservant ces instants de bonheur pour son frère d’âme.

Et ils disparurent tout deux dans l’interstice.

° Et voilà le Mont Gerikor. J’espère que l’Oracle ne t’aura pas fait tomber dans un piège, sinon je le°

° Tu ne lui feras rien du tout.° le coupa Phobos d’un ton sec.

Les ailes déployées sous le vent, le dragon aux écailles nacrées se dirigeait vers le sommet lorsqu’une scène étrange se déroula sous leurs yeux. Un dragon aux couleurs étranges, pour ainsi dire peu ordinaire, se dirigeait droit vers le flanc du Mont Gerikor à une vitesse folle. Et lorsque celle-ci s’agrippa violemment à la paroi rocheuse, sa liée tomba au sol, recroquevillée sur elle-même de peur. La gerbe de flamme s’épanouit dans le ciel. Puis la créature ailée disparut dans l’interstice, laissant exsangue ce qui semblait être une femme aux cheveux d’un blanc éblouissant, quoique tâchés par un sol légèrement terreux. Les gouttes commençaient à tomber peu à peu. Le ciel se chargeait de nuages menaçants, le bleu chassé par le noir. Et le rythme s’accélérait. La pluie tombait, comme un écho à la tristesse de la scène.

°Qu’est-ce que tu fais ? °

Chandresh grogna. La trop grande méfiance de Veyre l’empêcherait d’aller voir cette jeune et frêle créature, jetée négligemment comme le ressac sur les rochers. Quelle violence contre sa propre liée, si tel était le cas.

° L’oracle ne t’a t-il pas dit que tu rencontrerais quelqu’un ? Et bien, je pense que c’est lui…enfin elle.°

Pauvre hère que voilà, brebis égarée de son troupeau. Le neishaan espérait sincèrement que cette rencontre était bien celle promise par l’Oracle. Quelle certitude en avait-il ? Tout ce qu’il avait dit était obscur. « Lorsque la lune se parera de son premier croissant, ce qui était alors séparé sera réuni. ». Phobos s’était trituré les méninges dans tous les sens, et pourtant aucune idée ne lui était venue en tête. Autant le premier croissant de lune lui était venu à l’esprit, autant le reste de l’énigme était resté sibyllin. Le dragon se posa à bonne distance du corps recroquevillé, comme apeuré. Trempé jusqu’aux os, elle devait avoir terriblement froid. Mais cela, Veyre s’en contrefichait. Les chiens aux aboies se révélait bien plus dangereux que ceux qu’on gardait avec soi. Et, le plus souvent, ils étaient aptes à mordre la main tendue plutôt qu’à accepter la caresse proposée.

Ses bottes s’enfonçaient dans la terre devenue fangeuse. Ses pas l’approchaient chaque seconde un peu plus de cette créature rejetée par son âme-sœur, si tant est qu’elle le fut. Le blanc se déplaçait lentement sur le côté, conservant dans son champ de vision la malheureuse et son précieux lié. Quoiqu’elle fasse, quoique serait sa réaction, Chandresh se tenait prêt.

° Fait attention tout de même, on ne sait jamais … ° le conseilla le Blanc, une voix ponctuée d’inquiétude.

° Ne t’inquiètes pas. Je sais que tu veilles sur moi. ° répondit Veyre, un brin agacé.

Il s’arrêta à quelques pas de la jeune fille qui était là, sans bouger. Il l’observait, son corps secoué par des petits tressaillements. Pleurait-elle ? Il resta à l’observer quelques temps, sous la pluie. Il ne savait que faire : achever sa triste vie tout de suite, l’ignorer ou bien engager la conversation ? Qu’elle était la meilleure solution pour réunir ce qui était séparé ? Excédé, il fit le tour de la jeune fille jusqu’à ce que ses chausses soient dans son champ de vision. Il s’accroupit, la toisant d’un regard affligé.

- Pauvre créature que tu es, seule, à pleurer dans la fange. Tu parait si misérable que j’ai du mal à croire que l’on me fasse venir pour toi.

De sa main, il écarta les mèches de cheveux lactescents de la neishaane. Phobos penchait la tête sur le côté pour la détailler. Le corps de la jeune femme était frêle, et sa tunique blanche mouchetée lui donnait un étrange charme. Ce n’était finalement qu’un petit chiot apeuré. Mais si sa destinée était de la rencontrer, alors il devait faire des efforts, lutteure qui lui disait de l’abandonner là, à son triste sort, qu’elle méritait sûrement d’ailleurs.

- Ce n’est pas en restant ici que les choses vont changer, petite. A moins que tu ne veuilles tomber malade. Je t’offre un choix, tu en feras ce que tu veux : tu restes ici à pleurer toutes les larmes de ton corps - ce qui te tuera certainement - ou bien tu te relèves parce que tu veux vivre. Je ne te le proposerai pas deux fois.





Dernière édition par Eilith Tellis le Dim 3 Sep 2017 - 22:32; édité 1 fois
Amaélis Yodera
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MessagePosté le: Sam 2 Sep 2017 - 16:10 Répondre en citantRevenir en haut

La première goutte de pluie s’écrasa sans éveiller l’intérêt d’Amaélis. Au contraire, elle en conçut un sentiment ambigu, partagé entre la culpabilité et le mépris. Les cieux n’avaient-ils rien de mieux à faire que se moquer d’elle ? Ne pouvaient-ils pas lui laisser le privilège des larmes ? Elle n’avait aucunement besoin de leur empathie. Qu’avaient-ils jamais fait pour elle ? Était-ce seulement maintenant qu’ils se penchaient sur son sort ? Elle regretta l’absence d’opium dans son système, regretta l’absence d’Ithildin pour la protéger du froid, regretta même l’absence de réconfort dans ses propres bras faibles, et qui encerclaient fermement ses genoux remontés contre sa poitrine. Le vide, si une telle chose était possible, semblait enfler dans sa gorge douloureuse, y piégeant un cri venu des profondeurs de son âme et qu’elle n’avait jamais pu libérer. Même sa chair lui paraissait brûlante, insupportable, et la pluie, en la heurtant, sûrement devait s’évaporer.

La Neishaane aurait préféré que la Dragonne l’écorche vive, pour enfin mettre à nu ce cœur étouffé par les ronces et la peur, et pour qu’elle comprenne, peut-être, enfin. Amaélis souhaitait qu’on la laisse tranquille, elle et ses démons, elle et ses cauchemars. Elle voulait être reniée, oubliée, qu’on l’efface de la toile du réel où elle n’avait pas trouvé sa place. Qu’on la laisse disparaître parmi les étoiles et les brumes, dans les effluves subtils de l’éther, et renouer avec le mystère du Monde.

Elle n’avait pas voulu décevoir son Âme Sœur. Elle n’avait pas voulu détruire Arkanius. Elle n’avait pas voulu la honte, le remords – toutes les rancunes pernicieuses qui transformaient son amour en poison et ses rêves en cendres. Mais elle n’avait aucune force face aux volontés du Destin. Était-ce si dur à accepter ? Ithildin aurait dû se résigner, comme elle avant, et abandonner la lutte, laisser le vent les disperser toutes deux au loin. Qu’étaient-elles, sinon un murmure froid montant de sous la terre, un soupir échappé après le ressac ? Était-ce si humiliant ? Et de quel crime, par Flarmya, s’était-elle rendue coupable pour que l’Airain la haïsse à ce point ? Elle, elle seule, qui partageait pourtant son âme, aurait pu – aurait dû ! – se montrer indulgente. Amaélis se recroquevilla un peu plus, la tête baissée, inhalant l’odeur tiède qu’exhalait sa peau à travers le tissu humide. Pourquoi lui en voulait-elle encore, après tout ce temps ? Alors qu’elle avait fait le choix pénible de vivre, non pas pour son plaisir, mais bien pour son Âme Sœur ?

Elle n’entendit pas les bruits de pas se rapprocher, ni ne prêta grande attention à la présence qu’elle sentit près d’elle. Doucement, elle releva le visage, des liserés irisés sillonnant l’albâtre de ses joues. Un instant, elle ouvrit son cœur avec ferveur, dirigea une prière silencieuse vers les Dieux. Était-il venu pour l’emporter ? À travers la brume, elle aperçut une chevelure comme de la soie d’araignée, des traits fins et anguleux taillés dans la glace, un regard aux couleurs d’un ciel annonciateur de naufrage. Il s’exprimait avec un ton qui lui rappela Ithildin, et elle en fut prise de nausées. Lorsqu’il la toucha, Amaélis se recula instinctivement, le dos collé aux rochers, repoussant sa main d’un geste brusque.

Me touche pas ! le mit-elle en garde, la voix rauque, des éclats aussi tranchants que l’acier dans ses yeux autrement vitreux, dépourvus de chaleur.

Les paroles de l’inconnu avaient eu le mérite d’allumer en elle un brasier où se consumaient de manière chaotique l’arrogance, la crainte et le dégoût. Elle n’aimait pas qu’on s’adresse à elle de la sorte. Elle n’était pas une enfant ! Et pour qui se prenait-il ? Que connaissait-il de sa vie, de ses souffrances ? S’aidant de ses poignets, les paumes à plat dans la boue, la Neishaane se redressa, chancelante – mais pas pour lui, pas pour satisfaire sa condescendance. Une fois debout, elle leva le menton d’un air de défi, les bras croisés autour de son corps tremblant, s’enveloppant un peu plus dans sa cape grise.

Qu’est-ce que tu veux ? C’est ton passe-temps d’aller foutre ton nez dans les affaires des autres ?

Du coin de l’œil, quelques reflets de nacre et d’ivoire l’avertirent qu’un Blanc se trouvait là également. Le Lié de l’autre Neishaan, sans aucun doute. La Maîtresse en disgrâce ne se sentait pas plus menacée que lorsqu’elle se trouvait seule avec elle-même. Qu’avait-elle à redouter ? Le bon sens aurait voulu qu’elle n’agresse pas ce pauvre homme qui n’avait sûrement eu qu’en tête de l’aider. Elle savait qu’elle pouvait offrir un spectacle désolant au commun des mortels. L’idée avait des relents de défaite, acide et noire. La pluie s’acharnait à faire tomber ses cheveux désordonnés et emmêlés devant ses yeux, collant à ses joues, à son front. Pourtant, elle ne bougea pas. Où aller, sans Ithildin ?



Eilith Tellis
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MessagePosté le: Dim 3 Sep 2017 - 00:47 Répondre en citantRevenir en haut


Veyre "Phobos" Yodera & Chandresh


Veyre sentait monter la colère en lui. C’était un sentiment chaud, l’entourant comme une braise éjectée d’un volcan, percutant avec violence le sol, déchirant la terre et l’abandonnant à l’apocalypse. Sa respiration se faisait plus forte, son pouls plus rapide, et une légère brume s’échappait régulièrement d’entre ses lèvres légèrement entrouvertes. Ses sourcils s’étaient froncés, et ses yeux n’exprimaient plus rien d’autre qu’une ire sans précédent. Oui, ce chien à qui il avait tendu la main avait tenté de le mordre. La neishaane l’avait repoussé, lui qui était venu pour elle. L’Oracle le lui avait dit, et elle, gamine désolante, osait le rejeter. Ses doigts s’étaient resserrés, cachant mal sa fureur. Et la prophétie qui disait que ce qui était séparé serait réuni … Foutaise. Il avait une furieuse envie de lui détacher la tête du reste du corps et de la laisser là, comme la créature blafarde et sans valeur qu’elle était.

Et sa colère se propageait à son lié qui s’était rapproché. La gueule ouverte, laissant apercevoir une rangée de crocs acérés, les iris rougeoyants comme une gerbe de flamme. Chandresh émettait un grognement lourd comme un orage s’abattant avec force. Elle avait repoussé son lié, il ressentait sa colère et l’alimentait tout comme il s’en abreuvait. Il écartait ses ailes, pour se montrer encore plus grand qu’il était. L’albâtre était furieux. Comment pouvait-on traiter Veyre ainsi ? Comment osait-elle ? Après tout, n’était-ce pas qu’une proie de chair et d’os ? Le grondement du dragon ne cessait pas, devenant parfois plus fort alors qu’il expirait, diminuant alors qu’il inspirait.

° Je vais la tuer Veyre, je te jure, je vais la bouffer sans même laisser de reste °

Quelque chose d’invisible pourtant empêchait le chevalier d’agir, de le laisser faire. Il écarta son bras et tendit la main comme pour empêcher son lié de passer. Il lui refusait la vengeance. Rien qui ne diminuait sa fureur, mais un sentiment étrange. Il la toisait dans les yeux, fixant ses pupilles dans les siennes aux teintes de la mer du bout du monde, là où l’Océan frappait les rochers noirs et retombait avec fracas sur les neiges du Vaendark. Oui, ce regard lui plaisait autant qu’il l’irritait. Oui, cette attitude, ce visage dressé fièrement contre lui était paradoxalement ce qu’il attendait.

- Tu ne feras rien, Chandresh.

Le neishaan s’était exprimé à haute-voix, comme pour rassurer la jeune femme, enveloppée dans ses bras. Il n’en était rien, bien sûr. Il ne cherchait pas plus à la réconforter qu’à l’effrayer. Elle était l’objet de la prophétie, et il devait savoir en quoi elle en était mêlée.

Le vent se levait et l’orage grondait.

Le manteau de Veyre fouettait l’air d’un bruit sec. La manche de son membre absent bougeait également, mue par ces courants violents. Le ciel s’illumina et un éclair frappa le sol, à plusieurs centaines de mètres. Et Phobos ne bougeait pas. Il restait immobile, à l’observer, encore et encore. Il se sentait incapable de lui faire du mal, pour une raison bien inconnue de lui-même. Il s’efforçait de contenir sa colère, la mâchoire serrée. Le dragon, derrière lui, continuait d’émettre ce son sourd, se confondant parfois avec celui du tonnerre. Il hésitait à s’approcher. Se retiendrait-il de la frapper ? Pourrait-il faire taire ce regard de défi sans lever la main ?

Il abaissa son bras le long de son corps et fit un pas en avant, puis deux, puis trois, jusqu’à se tenir suffisamment près d’elle. Elle pouvait le frapper, peut-être même ferait-elle preuve de cette désinvolture. Peut-être choisirait-elle de le repousser encore une fois. Mais il n’arrêterait pas. Il devait savoir pourquoi elle était importante pour lui. En quoi cette neishaane était la moitié d’un puzzle dont il n’avait aucune idée de l’image qui devrait se former. Il détestait les prophéties. Et pourtant, il lui fallait un but à sa vie. Depuis qu’il était renté au Màr Tàralöm, il avait frappé des aspirants, en avait blessé d’autres. Il ne supportait plus le regard des autres. Il les exécrait, ceux qui n’avaient pas connu la Grande Guerre, ceux qui ne s’étaient pas sacrifiés. Et pour recevoir quoi en retour ? Des regards désapprobateurs ? De l’indignation ? Peste, sa vie valait plus que cela.

Il approcha à nouveau lentement sa main du visage de la jeune fille, les doigts écartés, tremblants de froid. Il s’arrêta à quelques centimètres, se ravisant au dernier moment de ce geste de compassion qui lui avait traversé l’esprit furtivement. Pourquoi mériterait-elle de sa part un seul geste de tendresse ? Qu’avait-elle fait pour cela ?

- Tu es pitoyable.

Il s’évertuait à conserver son calme. Malgré cela, le ton de sa voix le trahissait. Elle n’était qu’une vaste déception, un cadeau empoisonné de l’Oracle. Voilà ce qu’il pensait d’elle à cet instant précis, alors que les tumultes de l’orage résonnaient autour d’eux comme menaçant de s’abattre sur le neishaan ou la neishaane à n’importe quel moment. Le destin se révélait parfois cruel, entremêlant ses fils d’une manière anarchique et désordonnés. Veyre ne la connaissait pas. Elle ne le connaissait pas. Avait-elle un nom ? Cette question ne lui venait à l’esprit que maintenant, alors qu’elle le fixait avec un orgueil mal placé. Il était en position de force, elle était faible, elle lui était donc soumise.

- Ton nom.

Sa langue claquait dans sa bouche comme un fouet désagréable. Il n’avait pas l’habitude de demander les choses poliment, seulement de les prendre car tel était la loi du plus fort. Il était donc en droit de prendre son nom et peut-être était-ce là la clef de l'enigme. L’attente ne lui seyait guère et sa patience n’était pas sa plus grande qualité.

- Je t’ai déjà dit que je détestais me répéter. Donnes-moi ton nom.

Le ton de sa voix résonnait avec les grondements de son lié aux écailles ruisselantes de pluie, tandis que la foudre martelait la terre. De cette réponse pouvait en découler d’innombrables conséquences, dont seul le destin en était maître. Il tissait la toile, brodant les fils de la vie de Veyre avec habileté. Et nul doute que le destin pouvait se révéler bien incapable de l’empêcher de nuire à cette neishaane sur la défensive.



Amaélis Yodera
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MessagePosté le: Dim 3 Sep 2017 - 11:56 Répondre en citantRevenir en haut

Guère impressionnée par la fureur qu’elle lisait clairement dans le regard de son improbable rencontre, Amaélis battit lentement des cils avant de lever le visage vers le ciel obscur et la pluie qui venait marteler le paysage désolé de ses joues. D’aussi loin qu’elle se souvienne, elle avait toujours aimé l’orage. Sans doute jalousait-elle un tel déchaînement d’émotions, une telle violence – elle qui ne connaissait que l’immobilité et le silence oppressant des mausolées. Sans doute, aussi, espérait-elle qu’un jour les vents de tempête aient raison de ses maigres racines ou dispersent ses cendres ; que les vagues glauques de l’océan la submergent et la chavirent, emplissent ses poumons d’une eau plus salvatrice que cet air étouffant du dehors. Un sourire étrange se dessina sur ses lèvres abîmées tandis qu’elle songeait, avec morosité, qu’Ithildin était à l’image de l’orage. L’aimait-elle, alors ? Parce qu’elle n’attendait de la Dragonne que la destruction la plus effrénée ?

Lorsque le Blanc s’avança, les flancs vibrant de rage, crocs dévoilés et pupilles ensanglantées, la Neishaane l’observa sans frémir. La peur était devenue une vieille amante à la passion languide, et elle en connaissait trop les courbes et les soupirs pour s’émouvoir de la menace. Ses yeux vides ne reflétaient qu’une attente résignée, détaillant sans les voir les écailles de nacre, leur lumière ruisselante. Sa mort était une affaire personnelle ; l’Airain était la seule divinité de qui Amaélis pouvait encore espérer recevoir l’ultime rédemption. Un souffle froid vint balayer ses certitudes en même temps que le Dragon ouvrait ses ailes, majestueux et féroce. Le ridicule de la situation fit naître en elle une euphorie malséante, et elle s’imagina un instant écarter les bras à son tour, joindre son cri à celui du Blanc et des rafales. Se seraient-ils compris ? La colère devait bien être le seul langage universel, le lien entre les éléments et les âmes.

Mais alors qu’elle s’égarait sur des chemins tortueux, au bord d’un gouffre où se déversaient les réflexions insensées de son esprit ésotérique et confus, la voix du Neishaan s’éleva et mit un terme aux espérances d’Amaélis. Il se tenait là, unique rempart face à un chaos qui seul aurait pu lui ramener Ithildin, et elle lui adressa un regard déçu. Pourquoi préférait-il continuer cette ennuyeuse confrontation visuelle ? Une frustration impossible à réprimer fit se froncer ses sourcils sombres. La Neishaane n’était pas assez curieuse pour se satisfaire d’une telle décision. Malgré tout, elle garda la bouche close, une moue désapprobatrice révélant son agacement contenu et sa perplexité. Elle n’avait aucune raison de bouger ; elle s’était trouvée là avant l’arrivée de ces étrangers, et si la pluie ne l’avait pas délogée, alors eux n’y parviendraient pas non plus. Et il la regardait toujours, en silence – et elle le regardait aussi, fouillant dans ses iris troubles à la recherche d’un quelconque indice sur ses intentions, ses sentiments.

Les éclairs frappaient le visage du Neishaan à répétition, définissant avec une précision qui ne pouvait venir que ciel le moindre de ses traits. Impassible, quoique dans une posture arrogante, Amaélis attendait la sentence. Les doigts de l'étranger se tendirent vers elle, comme pour effleurer sa joue, mais il interrompit son geste. Vint ensuite une insulte – non, un simple constat qu’il abattit sur elle sans considération. Elle renifla brièvement et un rictus cynique, hérité de son Lien avec l’Airain plus que d’une propension naturelle au sarcasme, déforma fugitivement ses lèvres, lui conférant une expression sinistre. Pitoyable, elle l’était, s’attirant parfois la compassion, parfois le mépris. Aucune de ces deux émotions ne lui paraissait convenable. Elle aurait préféré ne mériter que l’indifférence. Alors, il aurait été plus aisé de disparaître. Instinctivement, elle inclina son esprit dans la direction d’Ithildin, cherchant sa morsure cruelle, la pression de ses griffes possessives dans la chair soumise de son âme. Elle n’en sentait plus que l’empreinte, rougie et douloureuse. Les cicatrices n’étaient pas acceptables. Il fallait que les plaies soient à vif ; c’était une obsession pour la Dragonne. Car, contre la peau de sa Liée, bleuie comme par la cyanose, seul l’écoulement tiède du sang pouvait se targuer de lui rappeler qu’elle était vivante.

Le ton sec de l’étranger finit par l’arracher à ces considérations. Elle n’avait pas réalisé qu’il lui parlait. Avec difficulté, elle parvint à rétablir sa vision et à esquisser de nouveau les contours de la silhouette qui lui faisait face. Sans vraiment réfléchir, d’un ton monocorde, elle répéta les mots maintes fois prononcés, plus vides de sens aujourd’hui qu’ils ne l’avaient été hier :

Amaélis Yodera, Liée à l’Airain Ithildin, Maîtresse…

Sa voix s’évanouit avant qu’elle ait pu finir sa phrase. Maîtresse ? Pour combien de temps encore ? Brutalement, elle étrangla les souvenirs d’Arkanius, la folie de son Âme Sœur, les murmures dans les couloirs, le regard lourd, sans équivoque, de Nealyan Shamar. Pourquoi avait-elle lutté ? Dans le rapport d’équilibre qui régissait l’Univers, la Neishaane existait pour la chute – pas pour l’ascension, de la même manière que pluie et neige ne s'élevaient jamais vers les nuages.

Maîtresse Dragon du Màr Luimë.

Elle eut l’impression que cette affirmation lui arrachait la gorge. Elle ne retourna pas la question, parce que la réponse ne l’intéressait pas, et se contenta de détourner le regard pour dissimuler la peine nichée entre l'acier et la tempête.



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MessagePosté le: Dim 3 Sep 2017 - 22:32 Répondre en citantRevenir en haut


Veyre "Phobos" Yodera & Chandresh
Theme song


Le neishaan ne comprenait pas ce qui lui arrivait. Il n’entendait plus rien, ne ressentait plus rien. Ses yeux étaient devenus vides, son teint avait pâli. Le son du tonnerre n’était plus qu’un lointain grondement, la pluie glissait sur ses cheveux comme une cascade fade et sans saveur. Même l’esprit de son lié semblait s’être éloigné dans cette torpeur. A cet instant, plus rien n’avait de sens. Ce nom… Yodera. C’était impossible, elle avait dû le voler, ou bien c’était une erreur. Il aurait mal entendu. Un léger tremblement secouait son corps alors que sa main était encore tendue à côté du visage d’Amaélis. Il bougeait ses lèvres sans qu’aucun son n’en sorte.

Et sa vie défilait devant ses yeux.

Il avait neuf ans. Ce souvenir ne l’avait jamais quitté. Les bras de sa mère l’enserrant, ce baiser déposé sur son front avant qu’elle ne parte et ne devienne plus qu’une ombre dans le blizzard. Elle les abandonnait, lui et son père. Ils étaient malades tous les deux depuis des jours. La fièvre ne baissait pas, et, lorsqu’ils toussaient, du sang s’épanchait d’entre leurs lèvres rougies par le froid. Dans l’encadrement de la porte subsistait une ombre. Une amie, proche de la famille. Elle devait les emmener loin, les portant sur un traineau tracté par des chiens jusque dans une Maison de l’Aube. Leur voyage prendrait plusieurs jours. Il se pourrait que ce soit leur dernier et que le dernier souvenir de cette femme qu’ils aiment tant se soit dispersé dans le manteau blanc de Vaendark.

Et le présent le ramena durement à la réalité.

La voix dans sa tête tentait de le ramener depuis plusieurs minutes déjà, hurlant son nom. Chandresh tentait de le ramener à lui alors que l’esprit du neishaan s’était glissé dans les affres du passé, perdu dans les abîmes des souvenirs, dans le froid du Vaendark qui l’avait happé de l’instant. L’irréel avait pris le dessus, mais le Lien s’était révélé plus fort.

La main tremblante de Veyre se posa sur la joue d’Amaélis avec délicatesse, penchant légèrement sa tête sur le côté. Sa main écarta lentement les cheveux d’albâtre de la neishaane, les décollant de son visage avec une retenue presque princière. Ses yeux étaient brillants, presque humide. Peut-être ne comprendrait-elle pas son geste ni même son incrédulité. Il voulait lui dire, tout lui révéler. Mais s’il se méprenait ? Elle se tromperait alors lourdement sur son intention.

° Mon doux lié, mon âme… parles-moi, dis-moi, reviens-moi. °

Le Blanc s’était calmé, comme envahie du même sentiment d’hébétude que le neishaan. La prise était moins forte, mais il avait sentit son lié lui échapper un instant. La terreur l’avait rapidement saisi et il avait hurlé son nom à tant de reprise qu’il lui semblait qu’une année entière s’était écoulée. Ses yeux avaient changé de couleur, jaunis par l’inquiétude de le voir disparaître à jamais. Il ne supportait pas cette sensation qui lui était désagréable.

- Tu ne peux pas être… non… c’est impossible… tu ne peux pas…

Le grognement du dragon avait cessé, remplacé par une complainte de tristesse. Il perdait sa moitié d’âme. Son lié lui préférait-il cette faible chose ? Même s’il avait compris, la jalousie l’avait envahi. Il ne pouvait concevoir que l’affection de Veyre pouvait se tourner vers quelqu’un d’autre, et encore moins vers ce vermisseau insignifiant. Il ne put réprimer un feulement alors que le neishaan avait glissé sa main derrière la tête d’Amaélis, posant son front contre le sien. Un sourire se formait doucement sur ses lèvres. Le puzzle s’était formé sous ses yeux.

- Si tu savais… si tu savais comme je t’ai attendu, comme je t’ai rêvé, fantasmé. Si j’avais su, si seulement j’avais su… Amaélis Yodera… fille de Minë Yodera… ma sœur.

Il l’avait révélé, il l’avait compris. Le dragon blanc s’était légèrement reculé, effaçant sa présence de l’esprit du jeune homme. Le saurien avait compris qu’en cet instant précis, il serait de trop, qu’il lui fallait abandonner pour un temps son âme-sœur au bras d’une autre. Il ressentait un mélange complexe de joie sincère et de jalousie, un sentiment indéfinissable. Veyre continuait de tenir la neishaane de sa seule main, front contre front, alors que la pluie et l’orage nourrissait la terre de leur sauvagerie.

- Retiens mon nom, ma sœur. Je suis Veyre… Veyre Yodera, lié du Blanc Chandresh, chevalier dragon du Màr Tàralöm.


Le ton de sa voix avait changé, quittant sa colère pour revêtir une sincère joie. Alors que la pluie tombait abondamment, le soleil avait illuminé son âme. Il relâcha la pression, laissant lentement son front quitter celui de sa sœur. Les larmes coulaient le long de ses joues, se confondant avec celles du ciel. Il les essuya d’un geste, saisit la main de la neishaane pour l’entrainer avec lui. Une grotte se situait plus loin et, au moins, ils seraient à l’abri du temps. Une alcôve dessinée à même la roche se trouvait à quelques pas. Une fois arrivé, il se tourna vers elle, la détaillant encore de ses yeux aux couleurs de la terre en furie.

Elle lui paraissait soudainement si belle avec sa crinière lui rappelant la neige de son passé, ses yeux bleus-gris, ses douces lèvres contrastant avec la pâleur de son visage. Il ne voulait pas la quitter, elle ne s’échapperait pas. Longtemps, il s’était interrogé sur ce qu’était devenu sa mère après qu’elle eut quitté la maison. Visiblement, elle avait eu le temps de mettre cette enfant au monde, la plus belle créature à ses yeux.

- Si tu savais comme je regrette, si seulement j’avais su, si seulement j’avais compris, chair de ma chair et sang de mon sang. Si seulement nous n’avions jamais été séparé, si seulement j’avais appris ton existence.



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MessagePosté le: Lun 4 Sep 2017 - 23:43 Répondre en citantRevenir en haut

Égarée sur les chemins de sa douleur, Amaélis n’avait pas perçu que le silence s’était épaissi, étiré. Son cœur martelait contre sa poitrine l’écoulement des secondes, asynchrone. Dans les méandres de son esprit, elle luttait avec sa mémoire, démêlait les fils complexes qui l’avaient menée au désespoir – mais, toujours, elle manquait d’habileté, car ses doigts de musicienne étaient désormais agités de soubresauts, et l’enchevêtrement demeurait inextricable. De temps à autre, il lui arrivait de ressentir un élan inexpliqué qui la poussait vers des rivages moins austères. Dans ces moments-là, bien trop rares, elle ne voulait plus penser à rien. En vérité, elle devait être fatiguée. Elle sentait que ses jambes ne la portaient plus aussi bien qu’avant, que son corps moribond, coquille insubstantielle et couverte de fissures, se vidait doucement de toute forme d’énergie vitale. Sa chrysalide de glace se morcelait, doucement, et la Neishaane ne pouvait endiguer l’épanchement. Tout ce qu’elle avait appris à retenir, à confiner profondément en elle-même lui échappait à présent : la colère, les plus infimes souvenirs d’espoir qui ornaient l’espace clos de son cœur comme des statues dans un caveau, les désirs les plus violents et les rêves les plus noirs. Le jour était toujours trop court, la nuit toujours trop longue, et la solitude – complète, opaque.

Une caresse tiède sur sa joue, empreinte d’une tendresse qu’elle ne connaissait plus que par les échos nébuleux et illusoires de ses chants, la fit frémir. Elle voulait s’abandonner à ce contact dont elle se privait inconsciemment, parce que la simple idée d’en voir un jour la chaleur disparaître lui paraissait plus douloureuse que celle de vivre une existence sans amour. Elle voulait échapper à ce contact, parce qu’elle haïssait la douceur traîtresse, et ses mensonges dont étaient embaumés les fous et les malheureux. Où était passés l’Hiver, l’immobilité chérie, anesthésique, du silence ? Sa poitrine se gonflait d’un vent ardent, disséminant des braises furieuses qui venaient faire flamber les derniers oripeaux de son linceul. Amaélis n’aspirait pas à la renaissance. Combien de fois encore devrait-elle en subir le déchirement ? Venir au monde une fois avait été bien assez. La lumière l’aveuglait, l’air brûlait ses poumons – et le premier cri, toujours, restait inaudible. Pourtant, il n’y avait rien, depuis l’Empreinte, pour endormir définitivement le chaos de son existence – pas quand son âme avait pour sœur son incarnation sur Rhaëg.

L’étranger se battait avec ses propres mots. Elle ne l’entendait qu’à moitié, le son de sa voix étouffé par le hurlement des rafales. Au milieu de la tourmente, pourtant, il prononça le nom de sa mère – une sonorité familière, aux syllabes ciselées dans la haine et le regret. Cette femme… Longtemps, elle en avait rêvé. Une silhouette sans visage, errant seule en plein cœur d’un désert de poussière. Son odeur, que sa fille avait prise pour la sienne même s’il n’en était rien, incrustée dans les mailles d’un châle, dans l’émail de sa chair. Qu’avait-elle été, pour Amaélis, sinon une ombre de plus dans le cortège de ses fantômes ? Alors, la Neishaane sentit que l’inconnu avait posé son front contre le sien, d’une manière presque rassurante. Pour quelle raison ? Des frissons bourgeonnèrent le long de ses avant-bras et de son dos tandis qu’elle luttait pour se dégager, sans parvenir à esquisser un geste. Il fallait qu’elle se concentre. Que disait-il ?

Ma sœur.

Comme avec Galaad, des éternités plus tôt, ce mot eut sur la frêle Neishaane l’effet d’un cataclysme. Les liens du sang, ceux de l’âme, ceux du Destin – elle n’en connaissait que trop rien. Elle n’était pas assez superstitieuse pour se croire maudite, mais les faits étaient là. Elle avait tué sa mère, et celle-ci avait seulement été la première d’une longue liste de vies que la sienne avait entachées de souffrances et de misère, quand ce n’était pas l’inverse.

Veyre Yodera.

À cet instant-là, Amaélis comprit. Il l’avait annoncé avec joie, elle n’en concevait que terreur. C’était impossible… Toutes ces années d’isolation, de peines, d’anéantissement… Et ils se retrouvaient, ici, maintenant, sur une terre inconnue des hommes ? La cruauté des Dieux, teintée d’un sentiment d’absurdité, menaça de lui faire perdre la raison. Combien de temps avait-elle passé à arpenter le Vaendark, perdue aux yeux de son Màr, courant après des chimères qu’elle imaginait consolatrices et indispensables, tandis que lui se trouvait là ? Et les subterfuges pour se construire, s’inventer un substitut de famille, même après l’humiliation, même après la trahison ? Comme s'ils avaient été nécessaires, alors que c’était elle qui prenait incessamment la fuite, trop happée par ses démons et par son désir d’affliction pour daigner accorder un regard à ce qu’on lui offrait. Galaad… Elle l’avait abandonné, lui aussi. ° Qu’ai-je à faire d’un frère ? ° interrogea-t-elle silencieusement le ciel muet. Un être de plus à décevoir, un être de plus à détruire.
La Neishaane voulut s’enfuir, laisser là ce visage revenu d’un monde, d'un passé qu’elle s’était acharnée à oublier. Était-il déjà trop tard ? Son cœur battait avec force, et cette partie d’elle refoulée qui n’avait jamais désiré qu’affection et protection s’inclinait vers Veyre, cherchait l’assurance de sa présence – pleurait avec l’avidité d’un nourrisson, maintenant qu’il s’était éloigné.

À travers les larmes et la pluie, elle leva les yeux. Lui ressemblait-il ? Qu’avait-il vécu ? Qu’avait-il à lui apprendre de ses neiges natales, qui, si elles ne l’avaient pas vu naître, coulaient dans ses veines et donnaient à son âme l’aspect de l’Hiver ? Non… Elle ne pouvait pas. Elle n’avait pas le droit à l’espoir. Que se passerait-il, ensuite ? Elle ne pouvait pas se présenter à lui ainsi – meurtrie, sombre, pathétique et sans consistance. Elle ne lui attirerait rien d’autre que des ennuis, rien d’autre que des tourments. Elle ne voulait pas qu’il la juge, ne voulait pas qu’il tente de la sauver. Elle ne voulait pas qu’il disparaisse, ne voulait pas d’un nouveau fantôme pour hanter ses nuits. Sa bouche s’ouvrit sur un sanglot étranglé, et elle se laissa entraîner par Veyre, la sensation de sa main dans la sienne tellement incongrue qu’elle ne parvenait plus à en détacher son attention.

Il la mena à l’abri de l’orage, et l’observa, longuement, l’émerveillement transparaissant dans son regard. Amaélis se mordit furieusement les lèvres alors qu’il lui faisait part de ses regrets. Elle, ne voyait encore en lui qu’un inconnu, une distance étrange s’imposant entre la violence de ses sentiments et le Neishaan qui se tenait face à elle. La tête lui tournait, et elle fut forcée de s’asseoir. Elle ne savait plus si elle devait le frapper pour lui faire payer ce qu’elle avait enduré, ou l’enlacer, pleurer et lui confesser à quel point il lui avait manqué, quand bien même elle ignorait alors tout de son sort. Oui, ses yeux étaient comme les siens… Avec effroi, elle vit les cicatrices, la main manquante, et fut frappée par l’acharnement dont faisait preuve le Destin. Il avait dû être brisé, lui aussi. La pensée, pourtant, avait un arrière-goût ténu de soulagement.

La Neishaane n’arrivait toujours pas à s’exprimer, trop assaillie d’émotions qu’elle livrait à la tempête, dans l’espoir que celle-ci les disperse. Enfin, d’une voix fine, cassante comme le verre, elle répéta le nom de son frère et s’attendit presque à le voir s’évaporer. Parfois, le rêve et la réalité se mélangeaient, et elle se réveillait dans un endroit où elle n’avait pas souvenir de s’être rendue, entourée des réminiscences de choses n’ayant pas eu lieu. Ce ne pouvait pas être le cas, maintenant.

C’est stupide, déclara-t-elle, tremblante, un sourire pareil à une corolle froissée ornant ses lèvres et les yeux pleins d’incompréhension. Je… J’ai passé tellement de temps à te chercher. Je savais même pas si t’étais encore vivant. Pilien m’avait juste dit…

Elle s’interrompit pour tousser, incapable de regarder Veyre dans les yeux mais incapable, aussi, de vraiment s’en détourner.

Chevalier Dragon du Màr Tàralöm. Depuis… depuis combien de temps est-ce qu’on vit à quelques milles l’un de l’autre ?
Amaélis battit des cils, laissant son interrogation mourir tandis que les larmes revenaient brouiller sa vision.



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MessagePosté le: Mar 5 Sep 2017 - 16:02 Répondre en citantRevenir en haut


Veyre "Phobos" Yodera & Chandresh


Stupéfaction. Cela se lisait sur le visage de la neishaane, incapable de prononcer le moindre mot si ce n’était celui de son frère. Non, ce n’était pas un mirage du désert, pas une éphémère vision de l’esprit torturée d’Amaélis. Il était réel, tangible. Elle n’hallucinait pas. Lui non plus n’en revenait pas. Quelle était la probabilité de retrouver sa sœur ici, dans les terres humides du Mont Gerikor, surplombé par ce ciel noir et vengeur déversant sa haine sur ces terres fertiles ? Et lorsqu’elle ouvrit la bouche, elle révélait son incrédulité. Elle l’avait cherché. Cela ne fit qu’agrandir son sentiment de malaise. En avait-il fait autant ? Il fallait dire qu’il n’avait que peu d’indices sur l’endroit où était partie sa mère à l’époque. Découvrir sa sœur ainsi était la meilleure chose qui lui soit arrivé depuis un bon nombre d’année.

Veyre s’approcha d’Amaélis et s’assit à côté d’elle. Chandresh s’était rapproché, surveillant l’alcôve d’un œil. Le neishaan lui adressa un sourire avant de reporter son attention sur sa cadette. Cela faisait si longtemps qu’il espérait cela sans y croire. Il lui faudrait expliquer beaucoup de choses, et elle pourrait difficilement digérer les plus de vingt-et-un printemps de sa vie. Désormais âgé de plus de trente ans, Veyre n’était pas aussi jeune que sa sœur, elle qui était encore à l’aube de sa vie mais déjà tant martyrisée. Elle lui donnait l’image d’un miroir brisé par endroit dont on essayait de recoller les morceaux sans jamais vraiment y parvenir.

- Par où commencer ?
s’interrogeait à haute voix le chevalier. Notre mère m’a quitté lorsque j’avais neuf ans. A l’époque, notre père et moi étions malade et peu de personnes survivaient. Il fallait qu’elle préserve l’enfant à naître en lui donnant la vie dans un endroit plus sûr. Avec le recul, j’imagine que c’est ce qu’elle voulait.

Il déglutit difficilement. Les souvenirs de sa mère se faisaient éphémères. Au fur et à mesure de l’écoulement du temps, son visage ne devenait plus qu’une ombre, un lointain souvenir d’une époque révolue. Il était mal à l’aise en évoquant sa génitrice. Bien sûr, il avait vécue neuf années de bonheur, même si la maladie l’avait empoignée avec force. Mais il n’avait guère supporté son départ, se sentant abandonné, relégué à l’état d’un mort avant même qu’elle ne le saisisse de ses doigts raides et froids. Finalement, c’est peut-être cela qui lui donna l’envie de vivre plus que tout. Il inspira et se reprit. Tout n’était pas si mauvais. Si tout ne s’était pas passé tel que ce le fut, alors jamais il n’aurait eu de sœur, peut-être ne l’aurait-il jamais trouvé. Non, l’instant présent importait.

- Finalement, j’ai survécu. On m’a emmené dans une Maison de l’Aube avec mon père. Je dois avouer que ce n’était pas le meilleur moment de ma vie, mais ce n’est pas le pire non plus. Au cours de ce séjour, notre père a succombé. En cette période, lsashani nous serrait volontiers dans ses bras. Je ne sais par quel miracle, j’ai survécu.


Les souvenirs le hantaient. Il revoyait l’image de leur père, enveloppé dans un linge, les yeux clos, la pâleur de l’étreinte mortelle de la déesse marquant son corps. Il était injuste qu’il soit parti, laissant le neishaan seul, sans famille. Il l’avait abandonné lui aussi d’une certaine façon. Il avait sculpté sa rage de vivre dans la dépossession du moindre des membres de leur famille. Tout lui était arraché. S’il n’en tenait qu’à lui, il les aurait retenu, à la force de ses dents s’il avait pu. Ah, si seulement les chaines du destin étaient à portée de main !

- D’aussi loin que je me souvienne, je n’ai jamais su où notre mère était partie. Que pouvais-je bien faire à neuf ans ? Explorer le monde ? Et avec de la chance, j’aurai pu rencontrer un marchand d’esclave qui m’aurait vendu à je-ne-sais-qui. Non, j’ai plutôt eu la chance de faire la rencontre d’un maître dragon. J’avais douze ans à l’époque. Et puis, il m’a emmené au Màr Tàralöm pour mon apprentissage. Et puis, est venu la Grande Guerre. En as-tu entendu parler ?


° Non, pas ça, je t’en prie, c’est trop douloureux… °

Le dragon ne put réprimer un grognement de désapprobation. Les images défilaient devant ses yeux, ce carnage qui avait provoqué un exil temporaire, de la volonté même de son lié. Le saurien avait encore le goût du sang du Bronze dans la gueule. C’était comme si tout s’était passé au ralenti. Alors que l’adversaire avait arraché la main du neishaan, le Blanc, dans un feulement de rage, s’était jeté sur le cou du Dragon, ne cessant qu’à l’écroulement de celui-ci. Le maître avait été balayé par la folie et la rage en s’en prenant au chevalier. Mais il fut sauvé de justesse par son lié dont les griffes se plantèrent dans le dos, jusqu’à perforer les organes du corps inerte qu’il était devenu. Non, ces souvenirs étaient trop brulants, un sceau brûlant dans la mémoire qui l’emportait dans le désespoir du passé, les limbes de la violence et de l’anarchie. Veyre acquiesça en direction du dragon et reprit.

- Après, il s’est passé du temps depuis cette Guerre. Je me suis établi non loin des pics de cendres, près de la Sylve de Norui. J’avais besoin de me recentrer sur l’essentiel. Puis je suis retourné au Màr, et me voilà…

Le chevalier réalisait là une sacrée ellipse de sa vie, celle qui le marqua à jamais mais dont il parlait peu au final. Ce qui importait était Amaélis, sa sœur, la seule et l’unique. Il éprouvait des remords à l’avoir traité comme une malpropre. Il n’avait vu qu’une chose, une poupée de chiffon s’écraser sur le sol. Et il n’avait vu, à cet instant, qu’un insecte recroquevillé sur lui-même. Il ne prenait pas de plaisir à se révéler dur, mais la méfiance le guidait vers des chemins tortueux, dont l’issue se situait le plus souvent entre la haine et la détestation. Peu de personnes l’appréciaient. De même, peu de personnes ne le comprenaient. Son esprit était différent, traumatisé par des évènements que d’aucuns avaient vécus. Qui pouvait se targuer d’avoir été envoyé en mission et d’avoir frôlé la mort ? Il en portait les cicatrices comme un étendard, mué par la fierté d’y avoir survécu, déchiré par ce qu’il y avait vu.

Tout était différent désormais. Seul importait Amaélis, la chair de sa chair et le sang de son sang. C’est ainsi qu’il la considérait. Et quand bien même ils ne s’étaient pas réfugiés dans les même kaërl, le lien du sang était plus puissant que tout. Il serait même prêt à crier vengeance pour quiconque l’avait blessé et quiconque la blesserait. Alors il verrait le visage du fou, le Phobos. Dans de pareil cas, la peur n’était qu’une étincelle enfoui au plus profond de lui et seul subsistait une ire sans précédent, où s’entremêlait haine et violence.

Il revit la chute de sa sœur, rejetée par l’Airain. Il réprima un soupir et s’étira. Il était curieux de savoir pourquoi la frêle créature en était arrivée là. Déjà, voir un dragon d’Airain n’était pas courant, mais se faire agresser et rester vivant tenait de l’exploit. Lui aussi devait savoir.

- Tu m’as l’air exténuée. Que s’est-il passé avec le dragon ? Dis m’en plus sur toi, ma sœur, chair de ma chair et sang de mon sang.



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MessagePosté le: Dim 22 Oct 2017 - 18:21 Répondre en citantRevenir en haut

Du regard, Amaélis suivit les mouvements de son frère alors qu’il venait prendre place à ses côtés. Sa présence lui semblait tout à fait irrationnelle, et c’était là une pensée étonnante quand on savait quels fantasmes hallucinés hantaient d’ordinaire l’esprit de la Neishaane. Comme dans un rêve, sa conscience refusait d’accepter les évènements, l’empêchait d’en ressentir pleinement les effets. La peur et la stupéfaction s’accrochaient à sa raison, la retenaient prisonnière d’une étreinte étouffante – et elle, elle n’était plus tout à fait sûre que cette réalité lui appartenait. Elle ne sentait plus le contact humide et désagréable de ses vêtements détrempés et qui lui collaient à la peau. Elle ne sentait plus le froid, ni les tremblements qui l’agitaient à chaque nouvelle floraison de frissons. La voix de Veyre résonnait comme à l’intérieur d’une cage métallique ; les contours de son profil lui apparaissaient résolument flous. Quant aux paroles qu’il prononçait… Elles étaient dures et tristes, chargées d’une douleur que le Neishaane partageait sans aucune compassion.

En réalité, Amaélis trouvait cela atroce, ne voulait pas en entendre plus. Déjà, elle imaginait dans les yeux pâles de son frère des éclats revanchards – car c’était à cause d’elle qu’il avait tout perdu. Avait-elle réellement envie qu’il la haïsse ? Elle détestait leur mère, qui avait choisi d’abandonner ce qu’elle avait construit pour donner naissance à un être lâche, immature et égoïste ; leur mère qui, sans le savoir, avait apposé le sceau du malheur sur des destins mille fois plus précieux que le sien. Et plus Veyre avançait dans son récit, plus elle avait envie de lui sauter à la gorge, de la serrer entre ses doigts fragiles jusqu'à faire cesser ce flot incessant de mots cruels. Si, plus tôt, elle avait trouvé du réconfort dans l’idée qu’il avait été maltraité par la vie, elle ne parvenait plus à le supporter. Chaque phrase faisait miroiter devant elle la certitude inadmissible qu’elle n’était pas la seule à souffrir, et qu’elle n’était certainement pas la plus à plaindre. Sa jalousie envers le désespoir était maladive. Pire, elle se sentait coupable de ne jamais voir plus loin que sa propre personne, et préférait encore rejeter sa rage sur son frère – sur cet inconnu, sorti de nulle part et qui aurait voulu la mettre face à elle-même. Elle n’avait aucun compte à lui rendre, pourtant, et il ne semblait pas montrer le moindre signe de colère.

Amaélis se mordit furieusement la lèvre, dans une piteuse tentative de ravaler son aigreur, sa méfiance malvenue mais impossible à réprimer. Sa salive avait le goût de la poussière et du remords. Elle aurait souhaité trouver en elle le courage de prononcer quelque commentaire à même de véhiculer l’ampleur de son arrogance et de sa méchanceté, mais rien n’y faisait. Sa bouche était trop sèche ; son cœur, déjà trop attaché aux quelques graines d’espoir qui scintillaient comme des étoiles dans la toile terne du ciel, suspendues aux cils sombres de Veyre. Respirer était devenu une tâche difficile. Au fond d’elle, la Neishaane savait qu’elle ferait le mauvais choix, car elle n’avait guère d’autre issue pour continuer d’avancer sans avoir à contempler ses fautes. Qu’avait-elle à faire d’un frère ?

Ithildin est ma Liée. L’écho de sa voix la surprit, la tirant de ses réflexions. Elle n’avait pas réalisé que l’histoire était terminée, et que la question du Neishaan lui avait arraché un sourire amer et sec qui ne lui ressemblait pas.

On dirait pas, hein ? On a eu un… désaccord. C’est sa façon de me montrer quand elle est en colère. Parfois je pense qu’elle aimerait me tuer, mais elle risquerait de mourir aussi, alors elle se retient.


Avec un soupir douloureux, elle pencha la tête en arrière, plaquant son dos contre la pierre de l’alcôve. Elle ne savait pas quoi dire, estimait n’avoir rien d’intéressant à raconter. Elle chercha des réponses dans le plafond minéral, incapable de fixer son regard sur un point précis. Tous ses souvenirs – les faux et les vrais – se confondaient en une même masse brumeuse, mouvante, changeante. Devait-elle mentir, alors ? Prétendre que les cauchemars, le silence et l’opium n’avaient eu aucun effet sur sa mémoire déjà vacillante ?

Je suis pas sûre. J’ai passé plus de temps dans ma tête que dehors. J’ai grandi dans un village d’Undòmë, où les gens me trouvaient trop bizarre pour eux. Alors ils me le faisaient savoir. Ensuite, je suis partie. Dans la forêt, j’ai cherché à disparaître, mais Darweel est venue me… sauver, je suppose. Après…

Après, il n’y avait plus eu qu’une chute sans fin, et Amaélis avait noué de ses propres doigts les poids attachés à ses chevilles et qui l’entraînaient toujours plus loin dans les profondeurs. Cela, elle ne pouvait pas le révéler. Elle crachait sur la pitié, et refusait qu’on la juge de quelque manière que ce soit. Ses expériences n’appartenaient à personne d’autre qu’elle-même, et ne concernaient pas plus son frère que les autres.

… Je me suis Liée à Ithildin, pendant la Quête des Deux Lunes.

Et ensuite, le temps de quelques lunes, les fleurs avaient percé leur cercueil de givre et le vent avait chassé ces nuages d’où ne tombaient jamais que des cendres. Elle avait dansé, seule avec son Âme Sœur, des toiles d’araignée emmêlées dans ses cheveux – sans doute avait-elle aussi ri et chanté. Mais cette nymphe lumineuse qui avait hanté la Sylve et fait la sérénade aux mellyrn, qui avait cru trouver l’amour pour mieux le perdre, qui avait valsé sous les eaux, la poitrine emplie d’une sève d’ambre, n’avait pas pu être elle. Elle n’avait été qu’une facétie d’Aran’rhiod, un reflet perdu parmi les myriades d’éclats que crée la lumière en traversant une seule goutte de pluie. C’était étrange. Amaélis n’avait pas eu l’impression de changer. C’était le monde qui avait changé autour d’elle ; et les mirages persistaient, imprimés sur sa rétine bien après qu’ils se soient effacés. Ce phénomène la plongeait dans l’embarras. Elle n’avait pas voulu de ce monde-ci, n’avait pas voulu qu’on lui retire la douce lueur des visages aimants, qui, auparavant, avaient guidé ses pas dans la nuit – qui n’étaient plus, maintenant, que des cierges sur l’autel dressé en l’honneur d’une vie qu’elle avait cessé de vivre. Ce n’était pas là une manière de rendre hommage aux disparus.

Je sais pas quoi te dire de plus, déclara-t-elle enfin, fuyant toujours le regard de son frère.



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