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 Les contes de l'Amawal Sujet suivant
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Thizir Erastyl
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MessagePosté le: Mar 25 Aoû 2015 - 21:04 Répondre en citantRevenir en haut

Lòmëanor - Solyaeku 918


Il est des créatures inconnues des hommes, oubliées des dieux, qui apparaissent en Rhaëg une fois par génération, au gré des courants. L’Aslaug était de celles-là. Et si son histoire n’est pas de celle que l’on raconte au coin du feu, c’est qu’elle a marqué ceux qui l’ont connue du fer rouge de la honte. Venez, écoutez mon récit, et interrogez votre cœur. Auriez-vous été comme les autres, auriez-vous fait mieux ? Qui peut le dire tant qu’il n’a pas été soumis à la tentation ?
 
La nuit était belle ce soir là, la saison douce réchauffait le rivage, son sable fin retenant la chaleur du soleil bien après la tombée de la nuit. Dans le village d’à côté, les hommes remerciaient les dieux à grand renfort de musique et d’alcool et l’écho festif de leurs libations se mêlait au ressac. La lune brillait dans le ciel, jouant avec les embruns, faisant étinceler la mer de reflets d’argent. C’est alors qu’apparu une ombre sous la surface. Une ombre qui avançait vers le rivage pour mieux reculer, effarouchée. Et la lune regardait, compatissante et amusée, les hésitations de l’animal marin. Parfois, un bout de peau blanche perçait à travers les vagues, luisant sous ses rayons. Parfois, un aileron ou le coin d’une queue frappait l’onde. Parfois, c’étaient deux immenses yeux d’un bleu foncé que la nuit rendaient presque noirs.
 
Malgré sa crainte, la créature avançait, comme irrésistiblement attirée par les lumières, la musique et les rires. Et l’on vit sur le sable apparaître les traces de deux nageoires dorsales et d’une peau lisse qu’on aurait traînée. Puis, quatre ronds un peu plus lourd. Puis, des traces de mains et de pied et entassée sur le rivage, une lourde peau blanche comme un manteau que l’on aurait posé là.
 
A côté, perdue dans la musique, une jeune femme dansait.
 
Elle avait la peau claire de ceux qui ne voient jamais la lumière du jour. Ses cheveux verts foncés avaient les ondulations des courants et lui tombaient, sauvage, jusqu’aux creux des reins. De ses traits fins, l’on ne retenait que ses yeux, immenses, profonds, liquides. Elle était belle, l’Aslaug. Belle dans son innocence. Belle dans son inconscience. Belle dans sa solitude.
 
Mais seule, elle ne l’était déjà plu. Un jeune homme du village, pas le plus méchant, pas le plus violent, pas même le plus éméché, s’était isolé sur la plage, cherchant des coquillages pour sa fiancée, une fille du même endroit qu’il connaissait depuis l’enfance. Pas la fille la plus belle. Pas la fille la plus riche. Pas la fille la plus intelligente. Mais une fille qui l’aimait. Qu’il aimait. Jusqu’à ce moment précis.
 
Car la danse de l’Aslaug était une danse magique, un don des dieux qui faisait que toute personne qui la voyait sans qu’elle le voit tombait éperdument amoureux d’elle. Elle l’ignorait, l’Aslaug, comme elle ignorait tout des hommes, comme elle ignorait ce qui pouvait se passer dans le cœur des créatures terrestres lorsque le désir s’en empare. Et le jeune homme fut frappé en plein cœur. Il ne dit rien cependant. Il revint à la fête, sans coquillage, sans se rendre compte vraiment qu’à ses yeux, les lumières étaient moins brillantes et les rires moins joyeux.
 
Au petit matin, l’Aslaug reprit sa peau marine, l’enfila, et repartit dans la mer, inconsciente des graines de chaos qu’elle avait semé. Car le destin était en marche, même si personne, encore, ne le savait.
 
Toute la journée, le jeune homme resta rêveur. Il s’acquitta de ses tâches sans goût. Il plaisanta sans sourire. Il parla sans rien dire. Il revivait la scène, et la danse et la fille devant ses yeux devenait à chaque minute plus belle et sa fiancée dans son cœur, devenait à chaque seconde plus terne.
 
Au soir, la fête repris, car à cette époque, les fêtes duraient plusieurs nuits et le travail continuait pendant la journée. Rassurée par la veille, l’Aslaug hésita moins avant de retrouver le sable chaud. Le jeune homme était là, aussi, caché. Il avait, avant, déposé une couronne d’algues et de fleurs marines sur les traces de la danseuse. Sans se poser de questions, l’Aslaug, ravie, mit l’offrande sur ses fin cheveux et se perdit à nouveau dans la danse, perdant du même coup l’âme de son soupirant.
 
Cela dura plusieurs nuits. Au crépuscule, l’Aslaug arrivait. Elle trouvait sur la plage des cadeaux de perle, de fleurs, de bois. Des bijoux et des dessins. Des jeux d’enfants. Des lettres. Jamais elle ne voyait son soupirant – bien caché derrière un rocher – mais petit à petit, ses cadeaux gagnaient son cœur et elle s’attardait de plus en plus à l’aube, en espérant voir son amoureux secret, avant de reprendre sa peau et de rejoindre l’onde rassurante.
 
De son côté, le jeune homme maigrissait. Il devenait silencieux, solitaire, passant le plus clair de ses jours à rêver et à trouver des cadeaux à offrir à son amour de la mer. Les gens du village s’inquiétaient pour lui, ses proches faisaient des offrandes aux dieux, on alla même jusqu’à déranger le médecin du village mais rien n’y faisait. Il était rêveur le jour et disparaissait à la nuit tombée, pour ne réapparaître qu’avant l’aube, à la fois plus heureux et plus malade encore.

Un jour cependant, une nuit que la lune était voilée, au détour d’un pas un peu raté, l’Aslaug trouva son amoureux derrière son rocher. Celui-ci, mortifié mais content, lui parla d’amour et de partage, de passion et de vie, du monde et des riens qui font le sel des conversations amoureuses. Il lui apprit qu’elle était belle. Il lui apprit qu’il était jeune. Il s’embrassèrent, s’aimèrent, se plurent sur le sable, dans ces soupirs qui valent un millier de serments.

L'amour a ceci d'étrange qu'il est éternel dans sa brièveté. Les moments qu'ils partagèrent, avec la lune pour seule témoin durèrent et s'éteignirent trop vite. Avec la possession de son amante vinrent la jalousie et l'orgueil. Aussi heureux soit-il de la voir arriver chaque soir, le matin arrivait toujours trop vite et à la peine de la séparation se mêla la colère et de ressentiment. Il la sentait couler entre ses doigts comme le sable sec emporté par le vent. A chaque fois qu'il la voyait remettre sa peau, c'était comme une déchirure. L'océan était devenu son ennemi. Son rival. Il le détestait. Cela se ressentait sur son travail. De plus en plus souvent, on le voyait prendre des risques, s'éloigner des côtes sur son petit esquif, défier les vagues, les courants et les récifs. Ses proches s'inquiétaient de le voir sombrer dans la folie mais il n'écoutait pas. Il se sentait trompé. Trahi. Même l'Aslaug souffrait de cette humeur. Elle qui était autrefois accueillie par des baisers et des promesses l'était à présent par des mots durs et des reproches. Elle revenait cependant car elle s'était donnée comme on donne son cœur, entièrement, et elle pensait encore que la tempête ne ferait que passer. Elle ne savait pas à quel point le cœur des hommes est facilement corruptible.

Une nuit, qu'épuisée après leurs ébats plus passionnés qu'amoureux l'Aslaug s'était endormie, son soupirant se réveilla et alla chercher la peau abandonnée dans le sable. Là, discrètement, il la cacha au fond du foyer de la cheminée, sous une pierre, sous une plaque en fer, sous le feu qui brûlait sans cesse. Puis, cachant jusqu'à son forfait, il retourna dans les bras de sa bien-aimée, le cœur pour une fois content. Au petit matin, l'Aslaug chercha sa peau pour pouvoir répondre à l'appel de l'océan mais celle-ci était introuvable. Le soleil levé sur ses cheveux verts, elle se mit à pleurer car une créature qui perdait sa peau était à jamais liée à l'humain qui lui avait enlevé. Sans pour autant se dénoncer, son soupirant essaya de la rassurer. Il lui proposa de venir habiter chez lui, le temps de retrouver sa peau. Alors elle suivit, car elle savait qu'elle n'avait pas le choix. La voyant triste et terne, il lui proposa de l'épouser et de subvenir à ses besoins. Alors, elle accepta car elle savait qu'elle n'avait pas le choix. Et le jeune homme ne vit pas qu'à partir du moment où il avait commencé à posséder son amante, il l'avait perdu, car il ne peut exister d'amour sans liberté. Il était gentil avec elle cependant. Rassuré de la savoir avec lui, il lui rapporta des poissons, lui partagea son logis, lui offrit enfin tout ce qu'elle pouvait demander, à part sa peau qu'elle réclamait chaque matin et qu'il niait toujours avoir.

Alors, parce qu'elle s'ennuyait, parce que la pluie habitait son cœur, l'Aslaug se mit à danser sur la place du village. Elle dansait pour rappeler l'océan, ses mystères et ses beautés. Elle dansait la ronde des étoiles dans les embruns et la douce caresse de la lune. Elle dansait l'amour et la trahison, la beauté et le mensonge. Et dans le cœur de chaque homme qui la regardait ainsi s'agiter au rythme d'une musique ancestrale, naissait la jalousie et le désir de possession. On commença à reprocher à l'homme d'avoir amené une étrangère. Les femmes des hommes se mirent à insulter l'Aslaug qui emprisonnait les pensées de leurs époux. Des messages apparurent à la craie sur la porte de la maison. On leur lançait des fruits pourris au village. L'Aslaug regardait le monde des hommes avec des yeux tristes et secs. Elle ne demandait plus sa peau. Elle semblait s'être résignée.

Les jours suivaient aux jours. Et une nuit que la mer était calme, que les chouettes hululaient leurs champs d'amour par dessus le ressac, un craquement retentit, puis une fumée, puis une flamme s'élevant dans les airs. Dans la cabane, un homme toussait, criait, cherchait. Mais l'Aslaug n'était pas là. Elle avait pris l'habitude, la nuit, de s'éclipser sur la plage, rendre visite aux conques et coquillages qui avaient été ses amis. Paniqué de ne pas trouver sa bien-aimée, l'homme piétina le feu, se brûlant les pieds. Il souleva la plaque de fer, se blessant les mains, il détruisit la pierre en dessus, indifférent au craquement de son dos. La peau était pourtant toujours là. Affolé dans sa maison en flamme, il la serra contre lui, sans entendre le bruit sourd d'une charpente qui s'écroule. Sa jambe fut cassée nette sous le choc. Et, dans la suie et dans la fumée, son trésor toujours serré sur sa poitrine, il ferma les yeux.

L'incendie aurait pu s'arrêter là mais le hasard en avait décidé autrement. Venue du large, une forte brise souffla les braises encore rouge sur les toits de chaume du village. En un instant, ce n'étaient que flamme, sang et larme. L'Aslaug, éblouie par la soudaine lumière, regardait ce qui avait été sa demeure et sa prison s'éteindre dans l'incendie. Puis, comme prise d'une impulsion soudaine, elle courut au milieu de ces hommes qui la détestaient, de ces femmes qui la jalousaient, de ces enfants qui la caillassaient. Elle s'en alla trouver la fiancée de son amant, celle qui n'avait jamais rien dit, celle qui ne lui avait jamais rien reproché. Elle la prit par la main, avec un sourire, et la tira derrière elle tandis que les derniers poils de ce qui avait été sa peau brûlaient enfin avec le reste du village. Redevenue entière, elle marcha à travers la plage, ses pieds touchant l'écume, ses chevilles entrant dans les vagues, la fiancée toujours derrière elle.

Petit à petit, alors que la nuit devenait grise avec l'aurore, tandis que les couleurs du village des hommes se perdaient dans un gris de cendre, l'Aslaug retrouva son océan, traînant dans son sillage la jeune femme au cœur pur dont les jambes se changeaient petit à petit en une queue de poisson aux écailles multicolores.
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